Août 2014

10 août 2014 – 630

MERCREDI.

 Lecture. Les Amours jaunes (Tristan Corbière, Glady Frères, 1873, rééd. Gallimard, coll. Poésie, 1973; 312 p., 8,40 €)

Tristan Corbière : « Une vie à-peu-près » (Jean-Luc Steinmetz, Fayard, 2011; 530 p., 30 €).

Il est difficile de ne pas penser à Lautréamont lorsqu’on aborde Tristan Corbière. Celui-ci, né à Morlaix, a été bercé par le vieil océan chanté par celui-là et les deux poètes furent des contemporains presque exacts : 1845 – 1875 pour Corbière, 1846 – 1870 pour Isidore Ducasse, à peine le temps pour chacun de livrer une oeuvre unique ou presque, Les Amours jaunes et Les Chants de Maldoror. Tous deux sont issus d’une bourgeoisie de province relativement à l’aise et ont vécu à l’écart des grandes figures de leur siècle. D’où une vie mal connue qui, loin de faire fuir les biographes, a semblé les attirer par l’étendue des zones d’ombre à éclairer. L’amateur peut pousser un peu plus loin et s’attacher aux détails pour trouver d’autres points communs, par exemple, le nom de Paulin Gagne, fameux fou littéraire, apparaissant sous la plume de chacun ou la présence, dans les Poésies de Ducasse, du romancier La Landelle, collègue du père de Tristan que celui-ci a sans doute côtoyé. Ou encore le lien, ténu pour l’un, plus fort pour l’autre, qui les unit à un certain Louis Noir. Au moment où il rédige sa biographie de Corbière, Jean-Luc Steinmetz vient de faire un voyage à Londres (daté du 5 mai 2010) où il a pu découvrir, consulter et étudier, chez son propriétaire actuel, ce qu’il appelle « L’album Noir » de Corbière. Il était pour l’occasion accompagné de Benoît Houzé, dont nous aurons à reparler. L’album Noir contient, sur une trentaine de feuillets, un certain nombre de dessins de Corbière, ainsi que des esquisses plus ou moins abouties de poèmes qui figureront dans Les Amours jaunes. L’existence de ce cahier était connue, Corbière l’avait offert à Louis Noir à Roscoff, sans doute en 1869, et il avait ensuite connu plusieurs propriétaires : Robert Noir, fils du dédicataire, « une dame Mary » citée par un prédécesseur de Steinmetz et, inattendu dans ce contexte, Jean Moulin, alors sous-préfet de Châteaulin et qui, selon Steinmetz, « avait rassemblé autour de la mémoire de Corbière une imposante collection et illustré un certain nombre de ses poèmes. » Je continue de citer Steinmetz : « L’exécution de Jean Moulin en 1943 entraîna les procédures inhérentes à son héritage [sic], lesquelles conduisirent sur de fausses pistes les quelques chercheurs qui s’en préoccupèrent »… jusqu’à l’expédition londonienne de Steinmetz et Houzé donc. Et Ducasse là-dedans ? On y vient. Louis Noir est certes moins connu que son frère Victor (né à Attigny dans les Vosges) tué par le prince Pierre-Napoléon Bonaparte en 1870 et dont le gisant est soumis depuis, au Père-Lachaise, à un polissage manuel bien précis. Il eut cependant une certaine renommée comme romancier avec des récits d’aventures. Parmi ses romans figure Le Corsaire aux cheveux d’or, paru en 1868-1869, dont le héros est connu des lecteurs de Maldoror : « Le corsaire aux cheveux d’or, brusquement et en même temps, arrête sa vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble. » Louis Noir est donc une des passerelles que l’on peut établir entre Isidore Ducasse, qui l’a lu, et Tristan Corbière qui l’a fréquenté, un de ces petits faits qui ravit l’amateur d’histoires littéraires. Dans le même domaine, on s’en voudrait de ne pas rappeler qu’une certaine Lydie Bastien joua un rôle dans la trahison qui aboutit à l’arrestation de Jean Moulin et que cette même Lydie Bastien fut, après la guerre, la maîtresse de notre ami Ernest de Gengenbach… On parlait d’histoires littéraires. Changeons la typographie et parlons maintenant d’Histoires littéraires. La revue dirigée par Jean-Jacques Lefrère (biographe d’Isidore Ducasse, décidément) et Michel Pierssens a consacré un dossier à Tristan Corbière dans son numéro 33, en 2008. Le nom de Benoît Houzé y apparaissait déjà comme auteur d’un article présentant divers documents inédits ou retrouvés sur le poète de Morlaix. C’est dans ces pages qu’on put lire in extenso une des rares lettres de Corbière adulte, adressée à sa tante Christine, que reprend Steinmetz dans sa biographie. En revanche, on ne trouvera nulle part dans cette dernière le nom de Pascal Pia dont le rôle dans la connaissance et la compréhension de Corbière est souligné par Houzé. Et la biographie de Steinmetz dans tout ça ? On y arrive. Jean-Luc Steinmetz, issu de l’université, est un nom connu dans le domaine de la poésie. Il a écrit des ouvrages sur Rimbaud, Mallarmé, Breton, Jaccottet et d’autres. Il a dirigé une édition Pléiade de Lautréamont en 2009, une édition discutée à laquelle je préfère celle que j’ai en rayon, l’ancienne, qui date de 1970 et que Ducasse partage avec Germain Nouveau. C’est d’ailleurs à ma connaissance le seul volume bicéphale de la collection avec celui de, devinez qui, Tristan Corbière qui faisait équipe avec Charles Cros dans un Pléiade aujourd’hui épuisé. Lorsqu’il s’attaque à la vie de Corbière, Steinmetz rencontre le même problème que ses lointains prédécesseurs (Roland Martineau en 1925 ou Jean de Trigon en 1950), à savoir la minceur des éléments disponibles. Quelques lettres, du Corbière lycéen pour la plupart, quelques manuscrits, quelques dessins, un exemplaire annoté des Amours jaunes, quelques témoignages peu fiables. Le chat est maigre. Heureusement, l’album Noir vient à point pour l’engraisser un brin. Pour remédier à cette pénurie, le biographe a choisi de meubler en faisant appel à son imagination, sans s’en cacher : « tout prouve que mieux vaut s’aventurer dans une vision imaginaire que s’en tenir aux faits vrais » (p. 191). Ah bon ? Admettons. Du moment que le choix est assumé, que le lecteur est prévenu, la situation est claire. A partir des éléments connus, la présence de Corbière à telle date et à tel endroit (Morlaix, Roscoff, Capri, Paris, car Corbière fut, et je l’envie pour cela, successivement Roscovite et Capriote), Steinmetz fait de la broderie, imagine des scènes, des situations, des rencontres, des conversations. Comme il est poète lui-même, il brode avec emphase dans un style ampoulé, exalté, qui le conduit à jeter orthographe et syntaxe par-dessus les moulins : préférer phratrie à fratrie, pourquoi pas, mais « les après-midis », « les lycéens se sont donnés quelque exercice », « Châteaulun », « philarmonique », « un béret applati », « les soi-disantes pétroleuses », « pris en ôtage », « poursuivré-je ma déambulation », arrêtons là la liste, font état, à tout le moins, d’une relecture hâtive. Un comique involontaire surgit parfois quand Steinmetz imagine Corbière en compagnie de son terre-neuve : « Tristan sur la plage de Batz jouant avec lui, et le chien presque amical se coulant entre ses jambes… ». Il se trouve que j’ai moi-même vécu un temps avec un terre-neuve, plus exactement avec quelqu’un qui possédait un terre-neuve. Il s’appelait Elioth (le chien), était natif de Guérande (le chien, encore), avait la taille d’un petit poney (le chien, toujours) et l’imaginer « se coulant » entre les jambes de quiconque évoque davantage un partie de chamboule-tout qu’une inoffensive marque d’affection. Lisant les boursouflures de Steinmetz, on se rappelle avec regret la retenue et la pudeur avec lesquelles Bruno Vercier avait lui aussi par moment imaginé la vie d’un autre solitaire qui ne fit pas de vieux os, Charles-Louis Philippe. Maintenant, il ne faut pas passer sous silence les mérites du travail de Jean-Luc Steinmetz. Ses commentaires des poèmes de Corbière sont pertinents, ses recherches sur le milieu artiste fréquenté par le poète à Roscoff et à Paris sont pointues et donnent lieu à une peinture précise, sa volonté de donner à voir un Corbière dépoussiéré de ses aspects légendaires est louable, de même que la mise en avant de son travail graphique. Sans oublier ce chapitre sur l’album Noir qui est voulu comme le clou de son livre et qui fonctionne ainsi. A sa suite, on peut lire et relire Corbière de façon éclairée et goûter cette poésie unique, moins échevelée et plus rigoureuse qu’on ne le croit et dont la ponctuation semble avoir servi de réservoir à Louis-Ferdinand Céline. Mais on regrettera que certains aspects n’aient pas été creusés, comme ce lien entre Corbière et Jean Moulin dont on aimerait connaître davantage les marques d’intérêt qu’il portait à ce poète en particulier et à la littérature en général.

VENDREDI.

Lecture. Une histoire au crépuscule (Geschichte der Dämmerung, Stefan Zweig, 1908, traduit de l’allemand par Nicole Taubes, In « Romans, récits et nouvelles I », Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 587, 2013; 1462 p., 65 €.).

SAMEDI.

Films vus. Basic Instinct (Paul Verhoeven, E.-U. – France, 1992)

Une journée de merde (Miguel Courtois, France, 1999)

Harry dans tous ses états (Deconstructing Harry, Woody Allen E.-U., 1997)

That’s Dancing ! (Jack Haley Jr., E.-U., 1985)

Les Noces rouges (Claude Chabrol, France – Italie, 1973)

L’Invent’Hair perd ses poils.

  

Domgermain (Meurthe-et-Moselle), photo de François Golfier, 4 mai 2009 / Paris, rue des Pyrénées, photo de Jean-Christophe Soum-Fontez, 12 mai 2011

Poil et presse.

Vaillance (hebdomadaire lyonnais), n° 8, 21 février 1943

DIMANCHE.

Vie rurale. Nous sommes pour deux semaines en Creuse, à Saint-Martial-le-Mont très exactement, où nous trouvons des conditions d’accueil à la hauteur de nos exigences.

                  Tour de France. Le Tour arrive aujourd’hui à Paris. J’ai fait ce que j’ai pu pour essayer de m’y intéresser, sans succès. Pourtant, cette année, les conditions étaient assez favorables, la course étant tôt débarrassée de mornes favoris comme Froome et Contador. Le côté cocardier pouvait être flatté par la présence de coureurs français aux avant-postes mais il m’a été impossible de démêler Peraud de Pinot, de mettre un visage sous le nom de l’un ou de l’autre. Ce n’était pourtant pas compliqué : songeons que dans les profondeurs du classement se cachaient aussi un Pichot, un Vachon et un Pineau. Je crois, après René Fallet, à l’importance de l’onomastique en milieu cycliste. Anquetil et Poulidor avaient des noms uniques, des noms de champions. Celui de Godefroot suffisait à faire peur, ceux de Merckx et Zoetemelk sonnaient comme des rimes orphelines. Ca a commencé à se gâter quand sont arrivés Fignon, Hinault, Jean-François Bernard, qui avaient des noms de concierges, et que Luc Leblanc est devenu champion du monde. Seul, aujourd’hui, un Gallopin peut tirer le cyclisme du marasme.

SAMEDI.

Vie vacancière. On se croirait derrière le fond de scène du Théâtre du Peuple, à Bussang : nous gîtons ici dans un trou de verdure où chante une rivière. Où hurle une cascade plutôt puisque nous sommes dans un ancien moulin alimenté par un ruisseau qui a tôt fait de tourner au torrent quand les pluies l’alimentent. Le perpétuel potin rend pénible et quasiment impossible toute conversation. Nous en aurons, des choses à nous raconter, quand nous reviendrons de vacances.

    Vie halieutique. J’ai donc dû abandonner, au vu de la situation précédemment évoquée, la pêche statique en étang que je pratique habituellement, pêche pépère, assise, pour une pêche plus mouvementée dans le cours d’eau qui jouxte notre abri. C’est peu confortable, c’est difficile, il faut éviter les branches, les orties, les fougères, les trous d’eau et les pierres glissantes qui vous déséquilibrent et vous envoient au jus mais j’y arrive et y prends goût petit à petit, au fur et à mesure que les truites prennent la place des vairons dans le décompte de mes prises.

L’Invent’Hair perd ses poils.

Selkirk (Ecosse, Royaume-Uni), photo de Benoît Howson, 4 novembre 2009 / Glasgow (Ecosse, Royaume-Uni), photo de Danielle Constantin, 22 août 2009

 Poil et plume.

« Les vaches sortent du tableau
Je les compte :
Une vache, deux vaches, trois vaches… trente-trois vaches
Belles
Elles ont généralement quatre pattes

Elles sortent du musée d’Orsay
Elles traversent le septième arrondissement
Elles arrivent place de Breteuil
Elles entrent dans la rue

Une vache pénètre dans l’atelier évolu-tifs
« Faites-moi une permanente », dit la vache »

Jacques Roubaud, « Rêve de la rue Rosa-Bonheur » (extrait), in Octogone

LUNDI.

Lecture. L’Archipel du Goulag : 1918-1956 : Essai d’investigation littéraire – édition abrégée (Alexandre Soljenitsyne, éditions Prosvechtchénie, 2010 pour l’édition originale, Points P3281, 2014 pour la traduction française, traduit du russe par Geneviève Johannet; 910 p., 14,50 €).

On est bien d’accord, L’Archipel du Goulag fait partie des jalons de l’histoire littéraire mondiale et de l’histoire tout court. Son accès restait cependant limité du fait de sa taille : je me souviens d’avoir lu, vers quinze ou seize ans, Le Pavillon des cancéreux et peut-être Une journée d’Ivan Denissovich, d’avoir voulu enchaîner avec L’Archipel et d’avoir rapidement renoncé devant la masse qui se présentait. Longtemps, Soljenitsyne s’est refusé à en présenter une version abrégée, ne cédant qu’en 1985 pour une édition américaine. Sa veuve a pu enfin, en 2010, présenter une version russe raccourcie qui est arrivée en France ces jours-ci. Désormais abordable, quoiqu’encore de belle taille, L’Archipel du Goulag a gardé tout son intérêt littéraire et historique, même si les faits qui y sont décrits sur le système soviétique des camps sont désormais connus et reconnus. On ne peut le lire sans penser aux Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov, lui aussi ancien prisonnier des camps de Staline. Je ne connais pas la date de parution du livre de Chalamov, elle est antérieure à celle du livre de Soljenitsyne (1973-1975) puisque celui-ci s’y réfère fréquemment et rend hommage à son auteur. Si l’on compare le travail des deux hommes, on trouvera peut-être Chalamov plus lyrique, plus « littéraire », plus pessimiste aussi car lui, à la différence de son successeur, nie toute élévation de l’âme dans un camp. Soljenitsyne, lui, apparaît plus religieux (une tendance qui allait s’accentuer à la fin de sa vie), plus politique, soucieux de l’aspect documentaire, historique de la chose. Il se présente clairement comme un nostalgique de l’époque des tsars et du servage, époque dorée qu’il évoque dans maints chapitres. Mais ce qui le caractérise davantage et le différencie de Chalamov, c’est l’indignation qui perce sous chacune de ses phrases. Il n’a pas digéré, encore moins pardonné bien sûr, et l’humour froid et noir avec lequel il décrit et commente certaines scènes de la vie dans les camps montre que sa fureur n’est pas éteinte. Sur le plan des événements relatés, les deux auteurs se rejoignent, l’expérience qu’ils ont tous deux vécue étant malheureusement faite des mêmes ingrédients, la faim, le froid, la prison, les coups, l’injustice qui constituent l’ordinaire des dérives totalitaires. Je ne me souviens plus de la façon dont Chalamov traitait ses bourreaux et le fait que ceux-ci étaient les rouages d’un système hiérarchique mais pour Soljenitsyne, après avoir posé la question les concernant (« Est-il admissible d’exécuter des ordres en refilant à d’autres le fardeau de sa propre conscience ? Est-il possible de ne point avoir ses propres notions du mauvais et du bon et de les puiser dans des instructions imprimées et dans les directives verbales de ses chefs ? »), la réponse est claire : tous coupables, pas de pardon, pas d’excuses.

           Histoire d’un naufrage (Geschichte eines Unterganges, Stefan Zweig, 1910, traduit de l’allemand par Marie-Ange Roy, In « Romans, récits et nouvelles I », Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 587, 2013; 1462 p., 65 €.).

MARDI.

Lecture. Masgot : L’oeuvre énigmatique de François Michaud (Collectif, éditions Lucien Souny, 1993; 136 p., 100 F).

Des auteurs qui ont participé à ce livre, deux ne me sont pas inconnus. Jacques Lagrange, d’abord, un peintre dont j’ai appris l’existence lors de mon premier séjour en Creuse (2001), à l’occasion d’une exposition à lui consacrée au bourg voisin d’Ahun. Jacques Lagrange, en fait, tout le monde le connaît sans le connaître, par son travail auprès de Jacques Tati pour lequel il imagina, entre autres, la maison de Mon oncle. Né à Paris en 1917, il s’installa ici, à Saint-Martial-le-Mont, en 1967 et y passa vingt-cinq ans. C’est lui, entre autres, qui fut à l’origine de la mise au jour de l’oeuvre insolite de François Michaud qu’il découvrit par hasard au cours d’une visite au hameau de Masgot. L’autre connaissance, c’est Bruno Montpied, un spécialiste d’art brut avec qui il m’est arrivé de correspondre suite à certaines photos parues dans « Le cabinet du curiosités du notulographe ». Car il est bien question d’art brut, et même d’art tout court avec François Michaud, cultivateur, maçon et tailleur de pierre de son état et sculpteur à ses heures. Né en 1810 à Masgot, où il passa toute sa vie, il a semé, dans sa maison, autour de son potager et à divers endroits de son village, des sculptures de granite représentant des animaux (un aigle, un blaireau…), des hommes (Napoléon, Jules Grévy…), des femmes (deux Mariannes, une sirène, une femme nue à chapeau) d’une manière à la fois naïve et extrêmement travaillée. Arriver à Masgot par hasard, comme nous le fîmes, sillonner ses rues calmes, découvrir les maisons et les murets décorés des oeuvres de François Michaud fut un ravissement. La présence, dans la bibliothèque du gîte, de ce livre permet de revoir celles-ci dans un catalogue complet très précis mais pas d’en savoir beaucoup plus sur leur auteur, un humble, artiste de jardin si l’on veut mais plus artiste que ceux et celles qu’on a pu voir récemment au cours d’un arpentage sinistre des ruelles de Saint-Paul-de-Vence.

    

Hommage à Jacques Lagrange à Saint-Martial-le-Mont (Creuse) / Mur du potager de Fançois Michaud à Masgot (id) / Marianne du même, Mairie de Fransèches (id.) photos de l’auteur, 2-4 août 2014

MERCREDI.

Lecture. Brûlant secret (Brennendes Geheimnis, Stefan Zweig, 1911, traduit de l’allemand par Nicole Taubes, In « Romans, récits et nouvelles I », Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 587, 2013; 1462 p., 65 €.).

JEUDI.

Vie touristique. Je retourne à Masgot, histoire de prendre de nouvelles photos des sculptures de Michaud. J’y achète le livre que j’ai lu au gîte, des cartes postales, apprends que le s de Masgot ne se prononce pas et découvre le travail de Jean-Claude Aubailly, « agrisculpteur » qui utilise les même matériaux que Pierre Bergounioux en Corrèze. Au retour, effectuant un crochet par Saint-Sulpice-les-Champs, je tombe sur un monument imposant dédié à un certain Docteur Jamot, sans doute originaire du pays, « vainqueur en Afrique de la maladie du sommeil ». Ce sera tout pour aujourd’hui, j’irai voir Saint-Georges-la-Pouge, où réside Sylvie Granotier, un autre jour ou une autre année.

SAMEDI.

  Football. En mon absence, le SAS perd son premier match à domicile. Il est temps de rentrer, la situation le réclame.

L’Invent’Hair perd ses poils.

  

Lyon (Rhône), photo de Bernard Gautheron, 19 avril 2009 / Salbris (Loir-et-Cher), photo de l’auteur, 4 novembre 2012

 Poil et plume.

« Mai.

Un coiffeur s’est enfui

du salon

pour poser des bigoudis sur les platanes

et je vous dis qu’ils sont fiers

Les oiseaux font des slaloms

un écureuil géant a attrapé le mal de mer

et la pluie a tout effacé »

Estelle Cantala, « Calendrier Van Gogh », revue N47 n° 25, 2014

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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17 août 2014 – 631

DIMANCHE.

Lecture. Les Visages écrasés (Marin Ledun, Seuil, coll. Roman noir, 2011; rééd. Points Thriller P2836, 2012; 408 p., 7,60 €).

Grand Prix du Roman Noir au Festival du film policier de Beaune, Trophée 813, les récompenses n’ont pas manqué pour ce polar. On comprend que les jurés ont été sensibles aux trois éléments qui en constituent les atouts : le rythme, le statut du personnage principal et le milieu décrit. Le rythme est époustouflant : le récit est ramassé sur trois journées au cours desquelles on suit l’héroïne en temps réel ou presque et comme celle-ci est insomniaque, les nuits sont aussi mouvementées que ses jours. Pour permettre au lecteur de reprendre sa respiration, Marin Ledun a ménagé des pauses matérialisées par des rapports médicaux. Car l’héroïne, le docteur Carole Matthieu, est médecin du travail, une profession peu fréquente dans le polar. Elle exerce dans une entreprise de Valence, une plate-forme téléphonique au sein de laquelle le malaise généralisé des salariés se traduit par une vague de morts violentes, meurtres et suicides. D’où une plongée dans un monde où les directives et les objectifs de l’entreprise priment sur la santé des salariés, dont Carole Matthieu est responsable. Chacun de ces atouts a cependant son revers : le rythme, à force d’être élevé, en devient fatigant, le docteur, chevalier blanc en guerre perpétuelle, n’apparaît pas très crédible et le monde du travail est traité de façon très caricaturale. Il faut lire ça à la vitesse où c’est écrit, sans se soucier des invraisemblances, et ça passe tout seul.

LUNDI.

Banc vide.

         

Sur le banc, entre la boulangerie et la poste (photo du 19 août 2011), c’est GG, ma cloche préférée. Même s’il n’en faisait plus tout à fait partie, de la cloche, car il était hébergé dans une maison pour personnes âgées du quartier. Un hébergement qui devait pomper le peu qu’il devait toucher en pension quelconque car il faisait toujours la manche, réclamant « un p’tit sou » à qui passait. Mais la cloche, la vraie, il l’avait connue, je me rappelle l’avoir vu fouiller dans les cageots autour du marché il y a une vingtaine d’années, il n’était pas reluisant à l’époque. L’histoire de GG, je l’ai apprise par bribes, en discutant avec lui après lui avoir donné son p’tit sou, auprès de mon père aussi car ils étaient à peu près contemporains et du même quartier, de la rue Saint-Michel. GG travaillait dans un garage, une grosse concession, Peugeot ou Renault, quelque chose comme ça. C’est lui qui recevait les clients, fixait les rendez-vous, encaissait parfois un p’tit sou en douce pour faire passer une personne avant une autre. Bel homme, sportif, football, athlétisme, heureux mariage, une fille, vacances à Mandelieu-La Napoule, à Cancale où il retrouvait la Bretagne qu’il avait écumée en colonies de vacances. Et puis, en 1975, le divorce et la descente. Il n’avait jamais revu sa fille, qui disait « ça pilule » pour « ça pullule » devant les oiseaux du Cap Fréhel. Il avait gardé des habitudes commerciales : quand je descendais au pain de bonne heure, il me disait « Tu es mon premier client ». Quand il avait amassé assez de sous, il montait à la gare acheter un paquet de petits cigares qu’il retournait fumer sur son banc, parfois une canette au Monoprix, et il rentrait dans son hospice, manger « du poulet engraissé avec une pompe à vélo ». Il ne rentrait pas vite, cassé en deux par l’arthrose ou je ne sais quoi et je le retrouvais le lendemain, fidèle au poste, dans les mêmes fringues pleines de trous roussâtres (« privilège du fumeur ») car l’hygiène n’était pas son fort et il valait mieux le saluer de loin que lui serrer la main. Un jour que je le complimentais sur ses chaussures, apparemment neuves, il m’avait dit qu’il les avait piquées à un de ses codétenus qui venait de trépasser : « Qu’est-ce que tu voulais qu’il en fasse ? » A Nancy, au Centre Alexis-Vautrin, je doute que quiconque ait voulu s’emparer de ses godasses. Quand il m’a dit, en juin dernier, qu’il devait s’y faire hospitaliser, je savais que j’avais peu de chances de le revoir, Alexis-Vautrin, en général, c’est un aller simple. Il y est mort, je viens de l’apprendre par mon père mais on n’en saura pas plus. Il reste un banc vide et quelques souvenirs, ce jour de soleil où il me chope en terrasse (« Il ne manque que le bruit des vagues »), ce 4 février glacial où je lui donne une pièce un peu plus lourde que d’habitude : « Il fait froid, on augmente. » Réponse : « Et puis c’est bientôt Noël ». Ses souvenirs à lui, celui de son professeur de français : « Pour le faire sortir de ses gonds, il suffisait de dire : je vais aller… Il répondait alors : N’oublie pas ton pléonasme ! » Il m’a même donné, excusez du peu, la recette de l’omelette de la Mère Poulard. Mais ça, je le garde pour moi.

MARDI.

Lecture. Angoisses (Angst, Stefan Zweig, 1913, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, In « Romans, récits et nouvelles I », Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 587, 2013; 1462 p., 65 €).

JEUDI.

Vie littéraire. « Je viens de recevoir la thèse du Docteur G. Dallospedale, obtenue grâce à votre importante recommandation. Soyez-en chaleureusement remercié. Elle figurera, après traduction des parties italiennes, à la Bibliothèque Historique du Musée de Plombières. »

Ces phrases ouvrent une lettre datée du 19 février 1979 et adressée à Ernest Gengenbach par Roland Conilleau, alors conservateur du Musée Louis-Français de Plombières. Cela fait un an et plus que je cours après cette thèse, ne parvenant pas à savoir si elle figure dans la bibliothèque du musée ou non. Aujourd’hui, j’ai profité de l’ouverture hebdomadaire de l’établissement pour essayer de m’en rapprocher. J’ai donc patiemment suivi son exploration, salle après salle, avant de pouvoir approcher la guide et de lui soumettre ma requête. Elle s’en souvient, nous avons déjà eu des conversations téléphoniques à son sujet, mais ses propos sont toujours identiques : la bibliothèque est en inventaire, elle va fouiller mais me laisse peu d’espoir. En attendant, j’en sais un peu plus sur Louis Français, peintre de l’école de Barbizon dont le musée est en fait la maison qu’il a fait construire dans sa ville natale. Ce qui me rapproche de Tristan Corbière, qui a certainement côtoyé l’artiste à la fin de sa vie, lors de virées autour de Fontainebleau. Mais ne me console pas de voir mes recherches sur le travail de Dallospedale – qui doit contenir de précieux renseignements donnés à celui-ci par Gengenbach au cours de leur correspondance – rester au point mort.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Bureau high-tech à Monthureux-sur-Saône (Vosges), photo de l’auteur, 16 mars 2014.

SAMEDI.

Films vus. Pauvre Richard (Malik Chibane, France, 2013)

Et si on vivait tous ensemble ? (Stéphane Robelin, France – Allemagne, 2011)

Intersections (David Marconi, France, 2013)

Démineurs (The Hurt Locker, Kathryn Bigelow, E.-U., 2008)

Détention secrète (Rendition, Gavin Hood, E.-U., 2007)

Une chanson pour ma mère (Joel Franka, France – Belgique, 2013)

Le Vagabond des mers (The Master of Ballantrae, William Keighley, E.-U., 1953).

            Invent’Hair, bilan d’étape. Bilan établi au stade de 2200 salons, atteint le 29 mai 2014.

Bilan géographique.

  1. France : 1970 (+ 95)
  2. Espagne : 61 (+ 2)
  3. Royaume-Uni : 35 (+ 1)
  4. Etats-Unis : 29 (+ 1)
  5. Canada : 15 (=)
  6. Belgique : 11 (=)
  7. Allemagne : 8 (=)

 » . Maroc : 8 (=)

  1. Italie : 6 (=)

« . Turquie 6 (=)

« . Suisse (+ 1)   

Classement général par régions (France).

  1. Rhône-Alpes : 392 (+ 1)
  2. Île-de-France : 268 (+ 7)
  3. Provence-Alpes-Côte-d’Azur : 163 (+ 13)
  4. Midi-Pyrénées : 161 (=)
  5. Lorraine : 153 (+ 18)
  6. Languedoc-Roussillon : 136 (+ 2)
  7. Pays de la Loire : 84 (+ 7)
  8. Bourgogne : 81 (+ 2)
  9. Bretagne : 76 (+ 4)
  10. Aquitaine : 69 (+ 24)

Classement général par départements (France).

  1. Paris : 221 (+ 4)
  2. Rhône : 191 (=)
  3. Vosges : 97 (+ 9)
  4. Loire : 74 (=)
  5. Loire-Atlantique : 68 (+ 5)
  6. Alpes-Maritimes : 66 (+ 9)
  7. Pyrénées-Orientales : 59 (=)
  8. Saône-et-Loire : 50 (+ 1)
  9. Lot : 44 (=)
  10. Meurthe-et-Moselle : 43 (+ 3)

Classement général par communes.

  1. Paris : 221 (+ 4)
  2. Lyon : 87 (=)
  3. Nantes : 45 (+ 4)
  4. Barcelone : 42 (=)
  5. Nice : 33 (=)
  6. Epinal : 24 (+ 3)
  7. Nancy : 20 (+ 1)
  8. Roanne : 17 (=)
  9. Cahors : 14 (=)

« . Perpignan : 14 (=)

                                     Bilan humain.

  1. Marc-Gabriel Malfant : 891 (+ 41)
  2. Philippe Didion : 214 (+ 18)
  3. Pierre Cohen-Hadria : 165 (+ 2)
  4. Jean-Christophe Soum-Fontez : 70 (+ 5)
  5. Benoît Howson : 65 (=)
  6. Hervé Bertin : 58 (+ 4)

« . François Golfier : 58 (+ 8)

  1. Christophe Hubert 53 (+ 6)
  2. Philippe de Jonckheere : 40 (=)
  3. Sylvie Mura : 37 (+ 4)

                                     La vraie vie des coiffeurs. Les coiffeurs sont des gens comme vous et moi. Le soir venu, ils rentrent chez eux, dans un logis conçu avec soin, situé dans un quartier choisi.

  

Paris, boulevard de Strasbourg, photo de l’auteur, 22 août 2013 / Paris, photo du même, 14 décembre 2013

Là, ils lisent des livres dont ils ont parfois du mal à orthographier le nom des auteurs.

 

Avignon (Vaucluse), photo d’Emmanuel Roy, 23 février 2014 / Châteauroux (Indre), photo de Marc-Gabriel Malfant, 21 mars 2014

Ou alors, ils vont au restaurant.

  

Chamonix-Mont-Blanc (Haute-Savoie), photo de Christophe Hubert, 31 mars 2014 / Chénérailles (Creuse), photo de l’auteur, 1er août 2014

  L’Invent’Hair perd ses poils. 

 

Villeurbanne (Rhône), photo de Bernard Gautheron, 19 avril 2009 / Marseillan (Hérault), photo d’Hervé Bertin, 21 février 2012

      Poil & plume. « Ah alors non, sûr qu’i n’a pas eu vot’chance, meussieu ? meussieu ?

– Meussieu Marcel.

– Vous êtes coiffeur ?

– Oh, non, je m’appelle Etienne Marcel. »

Un silence. Les taverniers se regardent.

« Mais alors, dit meussieu Belhôtel, vous avez déjà votre rue à Paris. » (Raymond Queneau, Le Chiendent, 1933)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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24 août 2014 – 632

DIMANCHE.

Lecture. L’Enfant (Jules Vallès, Charpentier, 1879, rééd. in « Jules Vallès », Omnibus, 2006; 782 p., 25 €).

Jules Vallès (Corinne Saminadayar-Perrin, Gallimard, coll. Folio biographies n° 105, 2013; 432 p., 11,70 €).

La lecture de l’alerte biographie de Vallès permet de retrouver les jalons qui parsèment L’Enfant : jalons géographiques (Le Puy, Saint-Etienne, Nantes, Paris), jalons familiaux (mère paysanne, père professeur mal considéré), jalons sociaux (volonté chez les parents d’un avenir académique pour un enfant qui ne veut pas en entendre parler). On a lu bien d’autres récits d’enfance malheureuse qui renferment tous les thèmes abordés par Vallès (lequel y ajoute toutefois l’éveil d’une conscience sociale qui le marquera à vie), que ce soit chez Jules Renard, Alphonse Daudet, Hector Malot ou Hervé Bazin. Mais on ne trouve que dans L’Enfant ce style véritablement novateur, issu sans doute de l’écriture journalistique pratiquée par l’auteur tout au long de sa carrière : Vallès n’a écrit et publié le premier volet de sa trilogie autobiographique qu’au cours de son exil à Londres, après la Commune, alors qu’il avait un long passé de journaliste. La surprenante modernité de Vallès est évoquée par Corinne Saminadayar-Perrin : « une forme radicalement originale, fondée sur la polyphonie énonciative et la discontinuité narrative, qui privilégie la rapidité du montage et l’esthétique du sketch ». Jargon mis à part, c’est assez bien vu : Vallès, au détriment d’un récit suivi, supprime les liens, aligne les scènes, les tranches de vie, empreintes d’humour noir et souvent conclues par une chute en forme de pirouette. Cette forme d’autobiographie fragmentée fera école, mais beaucoup plus tard, chez des auteurs comme Sarraute ou Perec.

LUNDI.

  Lecture. Rue du Clair de lune (Die Mondscheingasse, Stefan Zweig, 1914, traduit de l’allemand par Laure Bernardi, In « Romans, récits et nouvelles I », Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 587, 2013; 1462 p., 65 €).

MERCREDI.

 Vie littéraire. La bibliothèque de Saint-Dié est un peu mieux rangée que celle du musée de Plombières. Au moins, elle est accessible, même si je n’y trouve pas ce que j’étais venu y chercher – le manuscrit d’Espis, un nouveau Lourdes ? d’Ernest de Gengenbach. Je me rabats sur la correspondance, que je commence à éplucher, une tâche pour laquelle je serai appelé à revenir.

VENDREDI.

  Football. SA Spinalien – US Avranches 0 – 2..

Le cabinet de curiosités du notulographe. Irrévérence aviaire, monument aux morts de Châteaulin (Finistère), photo de l’auteur, 10 juillet 2014.

SAMEDI.

Films vus. Le Jour attendra (Edgar Marie, France, 2013)

Une histoire d’amour (Hélène Fillières, France – Belgique – Luxembourg, 2013)

Marius (Daniel Auteuil, France, 2013)

Fanny (Daniel Auteuil, France, 2013)

Abus de confiance (Henri Decoin, France, 1937)

Les Reines du ring (Jean-Marc Rudnicki, France, 2013).

IPAD. 16 juin 2013. 73 km. (22896 km).

663 habitants

   Le monument est en face de la Mairie, dans une localité qui, apparemment, ne comporte pas d’église. C’est une stèle en granit sombre, ornée des traditionnelles Croix de Guerre et palme, encadrée par quatre ogives d’obus. Des compositions déposées à son pied et dans deux vasques, seules les fleurs artificielles ont survécu. Le quadrilatère est délimité par une haie basse qui laisse voir, à l’arrière, des terrains de sport. Deux spots lumineux ont été coulés dans le sol.

Aux enfants de Laveline devant Bruyères

Morts pour la France

1914-1918

   Gauche : 21 noms, difficilement lisibles, de FUMEY ? à SCHMITLINGER Paul, rangés approximativement par nombre croissant de lettres, une plaque pour les victimes civiles de 1939-1945, les noms de trois morts en Indochine et au Tonkin.

Droite : 21 noms, lisibles et rangés selon le même principe, de CROS Henri à PARMENTELOT Emile, une plaque pour les victimes militaires et d’autres victimes civiles de 1939-1945, le nom d’un mort en A.F.N.           

  L’Invent’Hair perd ses poils. 

  

Lyon (Rhône), photo de Bernard Gautheron, 19 avril 2009 / Bourgoin-Jallieu (Isère), photo de Marc-Gabriel Malfant, 17 décembre 2012

Poil & plume.

CXXVII

La brune, aux yeux de tous, jadis, passait pour laide.

Belle, on lui refusait le titre de beauté;

Mais la brune à présent à la blonde succède :

Le Beau s’abâtardit de cheveux empruntés !

Depuis que chaque femme, en grimant la nature,

Embellit la laideur du masque faux de l’art,

Sans honneur et sans nom le Beau se voit exclure

De ses temples sacrés et honnir en bâtard.

 

Les cheveux de ma mie ont le noir du corbeau;

Ses yeux portent le deuil, vêtus des mêmes teintes,

Des yeux disgraciés qui s’affublent de faux,

Calomniant le vrai de leur vérité feinte.

 

Et le deuil à ce point embellit leur douleur

Que désormais le Beau doit porter leur couleur.

(William Shakespeare, Sonnets, « Essai d’une interprétation en vers français » par Charles-Marie Garnier, Cahiers de la Quinzaine (15e Cahier, 8e Série, Charles Péguy éditeur, 1907)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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31 août 2014 – 633

DIMANCHE.

Lecture. Wondrak (Stefan Zweig, 1916 [?], traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, In « Romans, récits et nouvelles I », Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 587, 2013; 1462 p., 65 €).

Il aura fallu attendre le dix-neuvième texte du recueil – qui les présente dans l’ordre chronologique – pour voir Stefan Zweig aborder de front l’histoire contemporaine. Wondrak est un récit qui se déroule en Bohême, au début de la guerre de 14, et qui présente une mère prête à tout pour soustraire son fils unique à l’enrôlement dans l’armée allemande. Ce qui conduit les éditeurs à suggérer la date de 1916 pour sa rédaction : inachevée, la nouvelle n’a été publiée pour la première fois qu’en 1990. On y trouve en effet un Zweig éloigné de l’enthousiasme pro-allemand qu’il manifesta aux premiers temps de la guerre et qui devait l’éloigner de ses amis pacifistes, Verhaeren et Romain Rolland.

LUNDI.

 Lecture/Ecriture. Mots croisés 11 (Michel Laclos, Zulma, coll. Grain d’orage, 2005; 80 grilles, 192 p., 12 €).

MARDI.

  Vie commerciale. Drôle d’être, le pharmacien chez qui Caroline travaille cette semaine. Le matin, il commande sur Internet les fournitures de bureau qu’il trouve trop chères dans le magasin d’à côté, le soir, il râle contre les ingrats qui achètent leur parapharmacie chez Leclerc.

JEUDI.

Vie parisienne. J’avais mentionné ici, au début de l’été, mon désir d’en savoir plus sur la vie littéraire de Jean Moulin, notamment sur ses liens avec Tristan Corbière dont il avait illustré quelques poèmes sous le pseudonyme de Romanin. J’ai rencontré hier Denis Cosnard, journaliste au Monde, biographe de Modiano mais surtout notulien, qui m’a appris que le musée de Quimper abritait une salle consacrée au Jean Moulin artiste, illustrateur et ami de Max Jacob. Quimper est loin mais il existe à Paris un Musée Jean Moulin qui pourrait abriter des choses susceptibles de m’intéresser. Le tout est de le trouver, ce qui n’est pas simple, mais logique quand on parle d’un homme qui a passé une partie de sa vie dans la clandestinité. Le musée doit se trouver dans le Jardin Atlantique, au-dessus de la gare Montparnasse. Mais c’est comme le plateau des Glières, on n’y monte pas comme ça : les ascenseurs sont en panne et les escaliers introuvables. J’y parviens en empruntant l’entrée d’une résidence privée dont je néglige l’interdiction d’accès. J’arrive allée du Chef-d’Escadron-de-Guillebon, au-dessus de la rue du Commandant-René-Mouchotte, les plaques de rue sont plutôt lourdes dans le quartier. D’après les bruits, la gare doit être quelque part sous mes pieds, heureusement que je ne prends pas le train pour Quimper, je ne saurais comment y entrer. Maintenant, trouver le musée. Le fléchage n’étant pas accessible au Vosgien de base, je me fie au hasard et traverse ce fameux Jardin Atlantique, terrain de jeux préféré de Martine Sonnet. Une large esplanade, couverte de diverses excroissances végétales, dont certains endroits sont inaccessibles : « Danger ». Présence de plantes carnivores, risque de recevoir sur la tête des trucs balancés des fenêtres alentour ou de passer à travers la dalle pour se retrouver sur le toit d’un TGV en partance pour Quimper, on ne sait. Deux ou trois silhouettes maigres, des nomades sans doute perdus depuis quelques semaines, arpentent les allées. Au fond, miracle, le musée. Entrons. La caissière me demande si j’ai du temps. Pas trop, j’ai un train à prendre, ailleurs, dans une vraie gare avec rien au-dessus. Mais de l’espace, j’en ai, il n’y a personne, les nomades ne se sont pas aventurés jusque là. La dame me délivre un billet, gratuit, et m’envoie dans une salle à l’étage dont l’accès est payant et où je me vois refouler. Je me contenterai du rez-de-chaussée où je trouverai ce que je suis venu chercher : une page des Amours jaunes avec le poème « La Rapsode foraine » et la gravure de Jean Moulin. C’est beau, mais ça se mérite.

VENDREDI.

Lecture. Vent froid (Cold Wind, C.J. Box, G.P. Putnam’s Sons, 2011 pour l’édition originale, Calmann-Lévy, coll. Robert Pépin présente…, 2014 pour la traduction française, traduit de l’américain par Aline Weill; 432 p., 21,90 €).

Saluons la belle régularité dont fait preuve C.J. Box dans sa série de polars au grand air consacrée à Joe Pickett, garde-chasse du Wyoming : un volume par an depuis 2001, on en est au onzième. Le précédent s’appelait Fin de course, un titre qui conviendrait davantage à ce dernier volume. Il semblerait en effet que l’auteur ait atteint ici les limites de son personnage et de sa propre créativité. La vie de famille de Joe Pickett, qui constituait un des charmes de la série, est réduite à la portion congrue et ne contient plus grand-chose d’intéressant. Le côté policier, qui met régulièrement Pickett face à divers prédateurs de l’écologie ou de la politique, donne lieu à une intrigue judiciaire : le propriétaire d’un ranch sur lequel s’implante un parc d’éoliennes a été assassiné. C.J. Box relate pesamment la constitution des dossiers de l’accusation et de la défense, avant d’en venir au procès qui doit couronner le tout. Mais C.J. Box n’est pas Michael Connelly : il entre ici dans un domaine qu’il ne maîtrise pas et son histoire, compliquée à souhait, ne fonctionne pas. D’où cette impression de fin de course évoquée plus haut : si elle n’atteint pas l’auteur, elle risque fort de toucher le lecteur.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Le coq sportif à Mirecourt (Vosges), coupure de Vosges Matin, 13 avril 2012.

SAMEDI.

Lecture. La Légende de la troisième colombe (Die Legende der dritten Taube, Stefan Zweig, 1916, traduit de l’allemand par Bernard Banoun, In « Romans, récits et nouvelles I », Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 587, 2013; 1462 p., 65 €).

Films vus. Crazy Heart (Scott Cooper, France, 2013)

Alexandre Nevski (Aleksandr Nevskiy, Sergei M. Eisenstein, U.R.S.S., 1938)

Brigands, chapitre VIII (Otar Iosseliani, Géorgie – France – Russie – Italie, 1996)

Eldorado (Bouli Lanners, Belgique – France, 2008)

Riens du tout (Cédric Klapisch, France, 1992).

    IPAD. 23 juin 2013. 58 km. (22954 km).

  

226 habitants

    A mi-chemin de Laveline et de Houx, les deux entités qui forment la commune de Laveline-du-Houx, se tient un bâtiment qui abrite la Mairie et l’école. A proximité, on a ménagé une espèce de rond-point pour réglementer la circulation des parents venant déposer ou récupérer leurs moutards. C’est en empruntant cette voie que je tombe par hasard et in extremis – pour moi, c’était cuit, il n’y avait pas de monument – sur cette dalle verticale irrégulièrement taillée, qui sert de stèle. C’est un monument neuf, mais un monument présentable, à mille lieues des bouses commémoratives que les maisons Valsesia et De Pedrini ont semées dans des villages plus proches d’Epinal. Il est dû à la maison Cavalli, à Liézey, qui semble nettement plus recommandable. Les noms sont inscrits sous une Croix de Lorraine et deux drapeaux tricolores entrecroisés.

La commune de Laveline du Houx

A ses enfants morts pour la France

1914-1918

BEGEL Antoine                   MANGEL Elie

BEGEL Constantin                   MARCHAL Henri

DELAITRE Paul                   NOËL Jean-Baptiste

FLAGEOLET Paul                   RIVAT Etienne

HOUËL Charles                   RIVAT Alfred

LEMARQUIS Henri                   VILLEMAIN Emile

NOËL Auguste

1939-1945

BADONNEL Joseph                   CONCA Marthe

BEGEL René                   MANGEL Emilie

Mort en Algérie

1956

FRAYARD Armand

            L’Invent’Hair perd ses poils. 

  

Andance (Ardèche), photo de Marc-Gabriel Malfant, 27 juin 2009 / Fontaines-sur-Saône (Rhône), photo du même, 12 février 2012

Poil & plume. « Je me présentai à leur sanhédrin, accueilli par des ricanements. A cette époque, j’avais beaucoup de cheveux, naturellement dressés sur la tête, comme dans les réclames des crayons Presbitero. Les modèles que m’offraient le cinéma, la publicité, la promenade du dimanche après la messe, étaient des jeunes hommes à veste croisée aux épaules larges, petites moustaches et cheveux pommadés adhérant au crâne, luisants. La coiffure en arrière s’appelait alors, dans le peuple, la mascagna. Je voulais la mascagna. J’achetais sur la place du marché, le lundi, pour des sommes dérisoires par rapport à la situation de la Bourse des valeurs, mais énormes pour moi, des boîtes de brillantine rêche comme du miel en rayon, et je passais des heures à me l’enduire sur les cheveux jusqu’à les laminer ainsi qu’une seule calotte de plomb, un bonnet papal. Puis je mettais un filet pour les garder comprimés. Ceux du Sentier m’avaient déjà vu passer avec le filet et ils avaient lancé des quolibets dans leur très âpre dialecte, que je comprenais mais ne parlais pas. Ce jour-là, après être resté deux heures chez moi avec le filet, je l’enlevai, vérifiai l’effet superbe dans le miroir, et m’acheminai pour rencontrer ceux à qui j’allais jurer fidélité. Je m’approchai d’eux quand désormais la brillantine du marché avait terminé son office glutineux, et que mes cheveux commençaient à se remettre en position verticale, mais au ralenti. Enthousiasme de ceux du Sentier, en cercle autour de moi, qui se donnaient des coups de coude. Je demandai d’être admis. » (Umberto Eco, Le Pendule de Foucault)

Bon dimanche,

Philippe DIDION