Avril 2015

5 avril 2015 – 660

DIMANCHE.

Rugby. Lorquin – RA Epinal-Golbey 0 – 25.

Lecture. Les Temps modernes n° 672 (janvier-mars 2013; 256 p., 20,50 €).

“Critiques de la critique”

A intervalles réguliers, la critique aime à se pencher sur sa condition et à faire état de ses réflexions sur les supports qui l’abritent, journaux ou revues. Les Temps modernes sacrifie à ce rite en conviant critiques, universitaires et auteurs à donner leur point de vue sur une activité qui est dite en perte de vitesse et d’audience. Un exercice un peu décevant dans la mesure où, comme d’habitude, les contributeurs se contentent de rappeler les catégories de critiques définies jadis par Albert Thibaudet (celle des professeurs, celle des journalistes, celle des écrivains) et de tourner autour en déplorant la disparition de telle catégorie ou l’influence déclinante de telle autre – en général celle à laquelle ils émargent parce que, n’est-ce pas, heureusement qu’ils sont là, eux. De ce corpus assez ronronnant, on retiendra la charge (légère) d’Antoine Compagnon contre Eric Chevillard (critique au Monde), le pessimisme de Claude Burgelin (“Les facultés de lettres et de langues se délabrent à grande vitesse, les classes littéraires des lycées sont en chute libre… Au-delà, ce sont les pratiques mêmes de lecture qui semblent atteintes. Rien de surprenant à ce que la critique soit un des premiers étages de l’édifice à s’écrouler”), le coup de chapeau de Pierre Jourde à la revue Histoires littéraires (où il est possible, j’en témoigne, de faire de la critique éclairée et sans concession) et le plaidoyer de Dominique Viart pour une critique savante, et non complaisante, des auteurs contemporains qu’il défend depuis longtemps avec une belle constance (Michon, Bergounioux, Réda, Juliet, Bon).

LUNDI.

Lecture. Les écrivains et leurs villes (Nedim Gürsel, Dogan Kitap, Istanbul, 2006-2013 pour les textes originaux, Le Seuil, 2014 pour la traduction française, traduit du turc par Jean Descat; 288 p., 22 €).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

MARDI.

Lecture. Résistance de la réalité [Le Voyage dans le passé] (Widerstand der Wirklichkeit, Stefan Zweig, première publication 1987, traduit de l’allemand par Marie-Ange Roy in “Romans, nouvelles et récits II”, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 588, 2013; 1574 p., 65 €).

MERCREDI.

   Vie radiophonique. Première phrase saisie ce matin à l’ouverture du transistor de cuisine (journal de 6 heures, RTL) : “Le professeur de musique a été suspendu à titre conservatoire.” Nul doute qu’ensuite, il a été conduit au violon.

JEUDI.

Lecture. La Vie exemplaire de la femme à barbe : Clémentine Delait 1865-1939 (François Caradec et Jean Nohain, La Jeune Parque, 1969; 80 p., 11 F).

Après le Pétomane et Fregoli, Caradec et Jean Nohain poursuivent leur exploration des personnages pittoresques avec notre voisine de Thaon-les-Vosges. La première partie du livre est un survol enjoué de la vie de l’illustre barbue, agrémenté de nombreuses illustrations. L’ouverture de la collection de la fille adoptive de Mme Delait permet de prendre connaissance de clichés inconnus qui changent heureusement des deux ou trois photos que l’on voit partout. Cela dit, à part quelques exhibitions à Epinal (dans une cage aux lions), à Londres et à Paris, Clémentine Delait (parfois prénommée Célestine par inadvertance) semble avoir mené une vie paisible dans son café de Thaon, entre son mari et sa fille, ce qui ne donne guère de matière aux auteurs. Il serait bon de voir comment Patrick Pasky a meublé les 136 pages de son livre (Clémentine : Le roman de la femme à barbe) paru en 2013. Peut-être dit-il un mot du Musée de la Femme à barbe, ouvert à Thaon en 1969 et dont il ne semble rien rester aujourd’hui. Les auteurs consacrent la deuxième partie de leur livre aux femmes à barbe à travers les âges, en s’appuyant sur l’étude que leur a consacrée le docteur Edgar Bérillon et sur le numéro spécial de la revue Bizarre sur les monstres concocté par Jean Boullet et 1961.

Curiosité. Les auteurs, page 17, évoquent une rencontre entre Clémentine Delait et “le bon chanoine Bogard”, qui n’est pas inconnu de nos services. On doit en effet au chanoine Bogard l’édition de plusieurs fascicules de vulgarisation et de catéchèse en ido, une langue internationale issue d’une scission avec l’esperanto, dont Thaon, sous sa férule, semble avoir été un centre assez important.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Bibliothèque ido du notulographe, don de Marc-Gabriel Malfant.

Thaon-les-Vosges (Vosges), 4 rue de Lorraine, ancienne adresse du comptoir ido (“ido-kontoro”), photo de l’auteur, 21 juillet 2012

SAMEDI.

Films vus.

Les deux flemmards (Me and My Pal, Charles Rogers, E.-U., 1933)

Qui dit mieux ? (Thicker Than Water, James W. Horne, E.-U., 1935)

Ivan le terrible (Ivan Groznyy, Serguei M. Eisenstein, U.R.S.S., 1945)

Répulsion (Repulsion, Roman Polanski, G.-B., 1965)

La Charge victorieuse (The Red Badge of Courage, John Huston, E.-U., 1951)

Plan de table (Christelle Raynal, France – Belgique – Luxembourg, 2012)

Violette (Martin Provost, France – Belgique, 2013)

Angélique (Ariel Zeitoun, France – Belgique – République tchèque – Autriche, 2013).

L’Invent’Hair perd ses poils.    

  

Marseille (Bouches-du-Rhône), phot d’Yves Lambert, 13 novembre 2009 / Vienne (Isère), photo de Marc-Gabriel Malfant, 12 avril 2012

Leurre : salle de jeux à Noirmoutier-en-l’Île (Vendée), photo de Christine Gérard, 29 mars 2014

              Poil et plume. “Un des aspects “cycliques” de la légende de l’Empereur endormi – sa barbe qui continue de pousser et fait le tour de la table – n’est-il pas préfiguré dès le IIIe siècle avant Jésus-Christ à Pessinonte, où l’on montrait le tombeau du dieu Attis dont les cheveux poussaient toujours, symbole de la végétation qui renaît à chaque printemps.” (Jean Robin, Hitler, l’élu du dragon)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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 N.B. Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 26 avril 2015.
DIMANCHE.
                   Tempus fugit. Lorsque j’entrepris, le 13 décembre 1998, ma quête alphabétique des monuments aux morts vosgiens (commune des Ableuvenettes), Lucie était à l’arrière, dans son siège bébé. Aujourd’hui, alors que le chantier est toujours en cours, c’est elle qui conduit l’auto en direction de Moyemont.
MARDI.
Lecture. Lignes de fuite (Good Bait, John Harvey, 2012 pour l’édition originale, Payot & Rivages, coll. Rivages/Thriller, 2014 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Karine Lalechère; 368 p., 21 €).
                          Les amateurs de John Harvey sont tous un peu orphelins de Charles Resnick, l’inspecteur de Nottingham qu’il mettait en scène dans ses premiers polars. Après avoir abandonné le personnage, John Harvey a bien tenté de bâtir de nouvelles séries, il a même ressuscité Resnick en 2008 le temps d’un bien pâle Cold in Hand, mais rien n’y a fait, la magie est perdue. Et ce n’est pas cette dernière livraison qui va faire changer les choses. On trouve dans Lignes de fuite une sorte de clone de Resnick, un policier provincial fatigué porteur d’un regard désabusé sur l’Angleterre contemporaine, mis au service d’une intrigue policière convenue et sans intérêt. Décidément, et c’est un fait qui se confirme à chaque nouveau livre, les beaux jours de John Harvey sont derrière lui.
Football. SA Spinalien – Red Star FC 2 – 4.
MERCREDI.
Presse. Dans Libération du jour Mathieu Lindon ouvre ainsi son article sur l’exposition Michel Leiris au centre Pompidou de Metz : “Leiris & Co.” : l’originalité du titre de l’exposition (et de l’exposition elle-même) du centre Pompidou-Metz tient autant aux particularités de l’oeuvre de l’écrivain, né en 1901 et mort en 1990, qu’à celle de son parcours.” Certainement aussi au fait que Michel Leiris a publié (ou plus exactement que Fayard a publié sous le nom de Leiris) en 1998 un ouvrage intitulé Roussel & Co.
Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Fred Vargas, Temps glaciaires, Flammarion, 2015.
Lecture. Leporella (Stefan Zweig, 1929, traduit de l’allemand par Diane Meur in “Romans, nouvelles et récits II”, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 588, 2013; 1574 p., 65 €).
                                 Arrivé, au bout de bientôt un an de lecture en pointillés, à une quarantaine de textes de Zweig, je constate qu’il ne m’a que très rarement déçu. Le reproche qu’on peut lui faire tient peut-être dans une psychologisation parfois outrancière de ses personnages et de leurs motivations, qui entraîne des moments où la lecture patine. En d’autres termes, Zweig manque parfois de sécheresse, ses nouvelles ont souvent quelques pages de trop. Reproches minimes qui ne s’appliquent pas à Leporella, un texte dans lequel il concentre tout son talent. Une nouvelle viennoise, une histoire simple sur une paysanne du Tyrol devenue, dans la capitale, la domestique d’un homme pour l’amour duquel elle va aller jusqu’au meurtre. Rien de superflu ici, des sentiments, des actes qui en découlent, c’est net, à l’os, ça ne se relâche jamais. C’est bien simple, on dirait du Maupassant.
                                  Extrait. “Bâtarde, élevée aux frais de la paroisse, placée comme servante dès l’âge de douze ans, devenue femme de charge dans une taverne pour rouliers où son zèle opiniâtre fut remarqué, elle avait finalement été promue cuisinière dans un hôtel de tourisme jouissant d’une certaine réputation. A 5 heures du matin, chaque jour, Crescence se levait, puis elle s’affairait, balayait, frottait, tisonnait, brossait, rangeait, cuisait, pétrissait, hachait, pressait, lavait et fourgonnait jusque tard dans la soirée. Jamais elle ne prenait de congé, jamais elle ne sortait sinon pour aller à l’église : le trou rond du fourneau lui tenait lieu de soleil, les milliers de bûches qu’elle fendait dans l’année lui tenaient lieu de forêt.”
VENDREDI.
Lecture. Les Fidélités (Diane Brasseur, Allary éditions, 2014; 176 p., 16,90 €).
                                Lecture effectuée pour le le Prix René-Fallet 2015.
Le cabinet de curiosités du notulographe. Art brut (ou innommable foutoir) à Provenchères-sur-Fave (Vosges), photos d’Alain Mathieu, 13 février 2015.

  

SAMEDI
Films vus. 96 heures (Frédéric Schoendoerffer, France, 2014)
Philomena (Stephen Frears, G.-B. – E.-U. – France, 2013)
Gallipoli (Peter Weir, Australie, 1981)
Metropolis (Fritz Lang, Allemagne, 1927)
La Clé de verre (The Glass Key, Stuart Heisler, E.-U., 1942)
Ivan le terrible 2 (Ivan Groznyy. Skaz vtoroy: Boyarskiy zagovor, Sergei M. Eisenstein, U.R.S.S., 1958).
IPAD. 13 octobre 2013. 155 km. (24104 km).
448 habitants

Au pied des marches qui mènent à l’église, imposante et haut perchée, se dresse une stèle rectangulaire. Sous la traditionnelle Croix de Guerre, les noms sont inscrits sur deux colonnes (colonne Honneur et colonne Patrie), de chaque côté d’un bas-relief de marbre blanc représentant une femme casquée portant, au bout de son bras tendu, une couronne de fleurs. On devine aussi une urne et les plis d’un drapeau, on lit l’inscription “Gloire à nos morts 1914-1918”.

A la mémoire glorieuse

Des enfants de Lusse

Morts pour la France

   Gauche : 16 noms d’ABADIE René à ETIENNE Gabriel

Droite : 16 noms de FUCHS André à VAUCOURT Hubert

Sur les côtés sont alignés les noms des civils tués, les hommes à gauche et les femmes à droite, ce qui rappelle que Lusse, comme Lubine ou Frapelle, villages voisins, fut occupé par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale. On en compte 15 à gauche, d’ADOLPHE Adelphe (qui avait des parents facétieux) à MOINOT Edmond, et 10 à droite, d’ADOLPHE Amélie (dont les parents, si ce sont les mêmes que ceux d’Adelphe, ont bien fait de rigoler pendant qu’il était temps) à XEMARD Renée.

             L’Invent’Hair perd ses poils.

 

  

Lisle-sur-Tarn (Tarn), photo de Sylvain Mathieu, 17 août 2009 / Maureilhan (Hérault), photo de Marc-Gabriel Malfant, 12 juillet 2011

             Poil et plume. “En dépit d’une devise rassurante (“De l’humour, de la joie, du soleil”), V-magazine était mal aimé des familles, et pour tout dire : mal famé. Un homme convenable ne pouvait le lire que par hasard, chez le coiffeur. Jamais les lycéens de France n’ont eu le cheveu aussi bien entretenu qu’à cette époque.” (Francis Lacassin, Mémoires)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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26 avril 2017 – 662
DIMANCHE.
                   Lecture. Découverte inopinée d’un vrai métier (Bekanntschaft mit einem Handwerk, Stefan Zweig, 1934, traduit de l’allemand par Isabelle Kalinowski in “Romans, nouvelles et récits II”, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 588, 2013; 1574 p., 65 €).
MARDI.
            Lecture. La Guinguette à deux sous (Georges Simenon, Editions Arthème Fayard, 1931, rééd. Rencontre, 1967, in “Oeuvres complètes Maigret III”; 632 p., s.p.m.).
                          A la recherche d’un meurtrier, Maigret fréquente les bords de Seine et ses guinguettes qui n’ont rien à envier à celles de la Marne. Il met en pratique sa méthode traditionnelle : observation – imprégnation – révélation – résolution. Une méthode que le lecteur connaît bien désormais : on en est au onzième Maigret publié (le huitième rien que pour l’année 1931), ce qui n’empêche pas Simenon d’en établir cette fois clairement les principes :
   “Il avait quelques centaines d’enquêtes à son actif. Il savait que presque toutes se font en deux temps, comportent deux phases différentes. 
   D’abord la prise de contact du policier avec une atmosphère nouvelle, avec des gens dont il n’avait jamais entendu parler la veille, avec un petit monde qu’un drame vient d’agiter.
   On entre là-dedans en étranger, en ennemi. On se heurte à des êtres hostiles, rusés ou hermétiques.
   La période la plus passionnante, d’ailleurs, aux yeux de Maigret. On renifle. On tâtonne. On n’a aucun point d’appui, souvent aucun point de départ. On regarde des gens s’agiter et chacun peut être le coupable ou un complice. 
   Brusquement on saisit un bout du fil et voilà la seconde période qui commence. L’enquête est en train. L’engrenage est en mouvement. Chaque pas, chaque démarche apporte une révélation nouvelle, et presque toujours le rythme s’accélère pour finir par une révélation brutale.”
MERCREDI.
                  Courriel. Une demande d’abonnement aux notules.
JEUDI.
          Histoires funéraires. Je ne sais plus comment ni où j’ai entendu parler de la revue Histoires littéraires. J’ai pris le train en route car ma collection commence au numéro 4, qui date de fin 2000. J’ai certainement été conquis car je me suis immédiatement abonné et n’en ai raté depuis aucun numéro. J’y ai appris un tas de choses sur des figures inconnues de la littérature des deux derniers siècles et aussi sur des auteurs que je croyais connaître. Naturellement, j’en ai parlé régulièrement dans ces notules, ce qui dut venir aux oreilles de Jean-Jacques Lefrère, codirecteur de la revue avec Michel Pierssens. Lefrère m’envoya un courriel, ce devait être en 2005, dans lequel non seulement il me remerciait de l’intérêt que j’accordais à sa publication mais me demandait d’y collaborer.  Après un moment de stupeur, je lui proposai d’y publier une chronique régulière sur l’actualité littéraire, ce que je fis jusqu’en 2010. Parallèlement, j’intégrai l’équipe des critiques chargés de la recension des livres parus, ce qui n’était pas une mince affaire : il fallait en effet posséder parfaitement le sujet traité dans l’ouvrage, en relever les qualités mais aussi les manques et les faiblesses. J’envoyai ma première critique en juillet 2005, j’avais passé des jours entiers à la travailler. Petit à petit, Jean-Jacques Lefrère me commanda des travaux plus importants, sur Perec, sur René Fallet, sur Gengenbach, qui m’apprirent le travail passionnant de chercheur en chose littéraire. A la mort de François Caradec, je fus chargé de repérer dans Livres Hebdo les ouvrages susceptibles d’intéresser la revue, une tâche dont je m’acquitte encore aujourd’hui. Lefrère tint aussi à ce que ce soit moi qui chronique les ouvrages posthumes de son ami Caradec, un honneur redoutable. Il me demandait chaque année de faire une communication au Colloque des Invalides, une autre de ses créations avec Michel Pierssens, mais je n’ai jamais franchi le pas. Il y bientôt un an, en réponse à l’un de mes envois, je reçus de Lefrère un mot laconique : “Suis hospitalisé”. Depuis, la maladie a suivi son cours, imperturbable, impitoyable. Jean-Jacques Lefrère est mort ce matin. Michel Pierssens m’avait prévenu que l’issue était imminente. Pendant ces derniers mois, Jean-Jacques s’est employé à ce que la revue lui survive, intégrant une nouvelle codirectrice, imaginant un nouveau circuit pour la circulation des livres et des articles. Le dernier numéro est sorti il y a quelques jours, ça marche. Mais la perte est lourde et la tristesse profonde. L’admiration et la reconnaissance que je devais à cet homme qui m’avait permis de prendre modeste place dans le milieu des lettres s’étaient teintées, au fil du temps, d’une véritable amitié, simple et sincère. Demain, ou les jours suivants, les journaux vont souligner dans leurs nécrologies la force de travail proprement stupéfiante de Lefrère qui ajoutait à sa fonction de spécialiste en hématologie une carrière de chercheur en littérature pavée de hauts faits d’armes. On y lira le catalogue de ses oeuvres, l’inventaire de ses découvertes, le récit de ses voyages, la somme gigantesque de ses travaux entrepris sous le patronage de ses trois parrains et amis, Pascal Pia, Maurice Nadeau et Caradec, on a connu trinité plus douteuse. Mais Lefrère n’avait pas que des amis – y compris au sein de la notulie. Ses travaux sur Rimbaud et Lautréamont, deux sujets pour le moins sensibles, avaient éveillé des rivalités, des jalousies, des contestations qui d’ailleurs le réjouissaient : il ne détestait pas ferrailler contre tel ou tel spécialiste, un côté gascon venu sans doute de sa jeunesse tarbaise. Il aimait inviter aux Invalides des personnalités susceptibles de créer un peu de remous (Beigbeder, Gabriel Matzneff, Marc Dachy…) et se trouvait déçu quand un colloque se déroulait sans une prise de bec un tantinet sérieuse. Il disait volontiers, en entretien, qu’il consacrait ses semaines à la médecine et ses week-ends à la littérature. On imagine la courbure de nos étagères si ç’avait été l’inverse.
VENDREDI.
                  Lecture. Lucrèce, Judith et Holopherne (Michel Leiris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 600, 2014; 1402 p. 75 €).
                                Ce texte écrit en 1930 est inédit, du moins sous cette forme primitive car plus tard, Leiris l’a repris pour en faire un passage de L’Âge d’homme dans une version édulcorée. Ce qui se comprend dans la mesure où ce qui surprend ici, quand on découvre Leiris par ces pages, c’est la crudité de ses propos, qu’il parle des femmes, de sa famille ou de lui-même. Le choix de ce registre vient du fait que Lucrèce, Judith et Holopherne était à l’origine destiné à prendre place dans un Almanach érotique publié par Georges Bataille, almanach qui ne verra jamais le jour. Leiris, qui vient de découvrir une reproduction des Lucrèce et Judith de Cranach, se sert de ces modèles pour classer les femmes qu’il a connues sous l’égide de ces deux héroïnes, la suicidée et la meurtrière. Cherchant, juste après avoir rompu avec le surréalisme, une nouvelle voie littéraire, Leiris choisit l’autobiographie, une voie dans laquelle il s’engagera entièrement dans ses oeuvres à venir.
                  Le cabinet de curiosités du notulographe. Cinéphilie commerciale au Faou (Finistère), photo de l’auteur, 10 juillet 2014.
SAMEDI.
              Films vus pendant la semaine. Pour toi j’ai tué… (Criss Cross, Robert Siodmak, E.-U., 1949)
                                                                La Voleuse (Jean Chapot, France – R.F.A., 1966). L’histoire de ce film presque cinquantenaire, dialogué par Marguerite Duras, entre en résonance avec une actualité assez récente. Elle se déroule en Allemagne, apparemment dans la Ruhr – on aperçoit les flèches de la cathédrale de Cologne. Une femme (Romy Schneider) a eu un enfant à l’âge de dix-neuf ans et l’a laissé à une famille d’adoption. Six ans plus tard, elle veut le récupérer et parvient à ses fins. Le père adoptif (Hans Christian Blech), désespéré, va se percher au sommet d’une cheminée d’usine et menace de sauter si on ne lui rend pas “son” enfant.  Soit, à peu de choses près, la situation de ce père divorcé qui s’était juché sur une grue à Nantes en 2013 afin d’obtenir un droit de visite. Il y a peu de chances, toutefois, que cet homme, qui eut des émules à Strasbourg, Istres et Evry, se soit inspiré de ce film, plutôt rare.
                                                                Au bonheur des ogres (Nicolas Bary, France, 2013)
                                                                La Voie de l’ennemi (Two Men in Town, Rachid Bouchareb, France – Belgique – Algérie – E.-U., 2014).
              IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 27 octobre 2013. 134 km. (24238 km).
112 habitants

   Le monument, installé au fond du cimetière, est en deux parties : une colonne surmontée d’un crucifix et portant, sous une Croix de Lorraine, l’inscription “1895 Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur” et une tombe entourée d’une chaîne métallique et de poteaux en forme de torches. Sur la dalle, on lit (difficilement, la dorure des lettres s’en va) :

Ici reposent

Fusillés par les Allemands

Le 23 août 1944

Les corps de

Pierre BOLLE Pierre BUECHER

Maire et Curé

De Luvigny

   Sur la stèle, les noms sont disposés de part et d’autre d’une croix dorée. Au croisement de la hampe et de la traverse se trouve un médaillon représentant le visage d’un Christ en croix.

Aux victimes de la Guerre

1914-1918

BARBIER Paul      DUVOY Joseph

BOLLE Jules      FOUNE Louis

BOLLE Joseph      LEONARD Charles

CLAUDE Georges      LORRAIN JN BTE

CLAUDE Louis      MARCHAL Paul

CORNETTE Charles      THIAVILLE Louis

DIDIER Emile      TISSERAND Joseph

1939 1945

FRANCOIS Paul VICTIMES CIVILES

Adj. Chef Aviateur GUILLAUME Paul

GERARD Marcel       MANGIN Charles

LEONARD Georges

FUSILLES CIVILS

LUTZ Joséphine et VINCENT Louis

              L’Invent’Hair perd ses poils.

   

Reims (Marne), photo d’Yves Lambert, 22 avril 2009 / Dijon (Côte-d’Or), photo de Thierry Vohl, 15 mai 2012

              Poil et plume. Le 25 octobre 1957, Albert Anastasia fut abattu pendant qu’il se faisait raser chez le coiffeur de l’hôtel Park Sheraton. Deux types entrèrent dans la boutique, lui logèrent dix balles dans le corps et ressortirent sans être inquiétés.” John Starr, La Mare aux pétoires.

DIMANCHE.

                    Villégiature. Nous sommes arrivés hier en Toscane. Nous gîtons dans ce qui doit être une ancienne bergerie perdue dans les collines aux environs d’Arezzo. A part un ours ou une horde de loups perdus, je ne vois pas qui pourrait venir nous dénicher ici, on n’a pas intérêt à oublier les allumettes quand on descend faire les commissions. Le secteur ne m’est pas inconnu, j’y étais venu en 1996 avec Caroline alors que nous étions tourtereaux, nous y avions vécu de tomates maraudées et d’eau fraîche. J’ai voulu relire mes notes de voyage de l’époque mais le cahier correspondant à cette année a disparu, sans doute jeté car devenu illisible suite à une inondation de cave. Cela évitera au séjour le côté pèlerinage que je n’aurais pas manqué de lui donner et c’est tant mieux. En attendant, il fait froid, c’est la montagne, et c’est joli. Bien sûr, ce n’est pas la vallée de la Creuse vue de Saint-Martial-le-Mont, mais c’est joli.

LUNDI.

            Extrait de mon journal de bord. “Dimanche 19 avril 2015, Antria, près Arezzo, 18 heures 16. Commencé notre période frigo hier soir avec, pour ma part, un moral aussi bas que le thermomètre. Croûté tard les denrées que nous avions apportées. Trouvé TV5 Monde à la télé qui était préréglée sur des chaînes de fesses allemandes. Au moins, on connaît la nationalité des locataires précédents. Reconnu quelques scènes de La Symphonie fantastique (Christian-Jaque, France, 1941) avec Jean-Louis Barrault dans le rôle de Berlioz, vu il y a lurette. Bricolé un peu sur l’ordi avant d’aller au lit tôt. Trop peu de lumière pour lire en Pléiade, entamé les Mémoires des Klarsfeld. Eu un mal fou à me réchauffer mais passé une nuit convenable. Le lit, monumental, est de ceux dans lesquels, au cinéma, trépassent les parrains de la mafia après avoir donné leurs dernières instructions aux capi rassemblés pour l’occasion. Levé vers 7 heures, froid. Allumé le poêle à granulés mais c’est le genre de chauffage qui ne diffuse pas et ne sert à rien. La cafetière est entartrée au possible. Me suis mis à l’ordi, travaillé aux notules et classé quelques fichiers radio. La troupe s’est levée après 9 heures. Après la toilette dans la salle de bains borgne, pris Laclos et Leiris – qui crève de chaud en Afrique – jusqu’au départ en commissions. La conduite automobile locale est intuitive, ce qui me convient bien. Les Italiens n’ont jamais été des fanas du clignotant mais maintenant qu’ils ont tous une main occupée à pianoter sur leur telefonino, ce n’est même plus la peine d’en parler. Trouvé un A & O à l’entrée d’Arezzo où tout est hors de prix. Payé sans encombre avec la carte bancaire, ce qui me fascinera toujours. Retour ici avec un moral un peu meilleur, le soleil étant présent. Ce matin, vu des chasseurs autour de la maison. Croûté dehors où il faisait tout de même meilleur qu’à l’intérieur, escalopes de poulet – mélange de fèves. Siesté une heure, levé avec le haut du corps gelé. Les filles s’étaient installées en haut de la maison, où il ne faisait pas trop mauvais. Départ pour Arezzo à 15 heures, trouvé un parking au pied des murailles. Je ne pense pas être venu ici avec Caroline en 96, même si je me souviens d’un pique-nique en vue de la ville – qui était peut-être Volterra, en fait. Entré dans le Duomo, descendu une rue commerçante assez animée jusqu’à la gare. En remontant, arrêt à l’église San Francesco, regardé depuis l’entrée (payante) ce qu’on pouvait voir des fresques de Piero della Francesca. Donné quelques centimes à une cloche pour un panino, disait-il. Souvenir de Jean L. dans les rues de Strasbourg refusant l’aumône à un mendigot qui lui réclamait des sous “pour manger” : “Hypocrite ! Tu n’auras rien ! Si tu m’avais dit que c’était pour acheter du pinard je t’aurais couvert d’or !” Sur le chemin du retour, repéré un supermarché Ipercoop où nous irons demain. Remonté ici, inquiet de la baisse en parallèle de la température et du niveau d’essence. Pris le thé en terrasse, lu un peu de Leiris. Curieux comme la lecture d’un journal peut influer sur l’écriture du sien propre. Vu dans la journée, outre les chasseurs mentionnés, deux 4 fois 4 et un cavalier. Paysage de montagnes couvertes d’arbres maigres,  plus bas oliviers parfois taillés, magnifiques glycines aux portes des maisons d’Antria. Les cyprès en cierge et les pins en brocoli des cartes postales toscanes sont dans la plaine. Envol d’une huppe fasciée. Je suis mécontent de la manière dont j’ai fait ma valise, sans vérifier l’altitude où nous serions installés – j’ai simplement repris la liste de Cannes – car je suis transi et n’ai absolument aucun vêtement chaud, ni veste, ni pull, ni chaussettes.”

            Vie touristique. Nous arpentons Bibbiena et Poppi, au bord de l’Arno. Le moindre renom de ces localités et l’état peu avancé de la saison touristique en font des lieux presque déserts. Le calme qui en résulte, allié au ciel uniformément bleu, rend la chose particulièrement agréable. J’achète La Gazzetta dello Sport et les cartes postales défraîchies qui font mon délice et mon ordinaire postal.

MARDI.

             Vie touristique. Arpentage de Florence. Grand concours de peuple, beaucoup de panneaux détournés de (ou à la) Clet Abraham mais pas un seul coiffeur à se mettre sous la dent (du peigne).

MERCREDI.

                  Vie touristique. Nous restons at home, à rôtir et à ligoter. Un peu de travail tout de même pour la revue Les Refusés qui commande, pour son prochain numéro, un texte sur le thème “Calembredaines, fariboles et autres billevesées”. Du futile, donc. Je recherche dans les archives les notules que j’ai consacrées à la pêche à la ligne, activité qui me semble correspondre aux normes demandées. A voir ce que j’en ferai.

JEUDI.

          Vie touristique. Visite de Cortone, bourg médiéval, peu fréquenté et sacrément pentu. Nous n’avons jamais tant sacrifié au tourisme, activité épuisante et parfois gratifiante. Le fait, par exemple, de se retrouver dans ce Museo Diocesano désert avec, rien que pour soi, une Annonciation de Fra Angelico.

VENDREDI.

                  Vie touristique. Nous faisons nos adieux à Arezzo où fut tournée, je l’apprends aujourd’hui, une partie de La Vie est belle, de Benigni.

                      Le cabinet de curiosités du notulographe. Série “pas seulement les coiffeurs”, Châteaulin (Finistère), photo de l’auteur, 10 juillet 2014.

SAMEDI.
              L’Invent’Hair perd ses poils.
Saint-Priest (Rhône), photo de Garibeuil, 15 janvier 2010 / Bron (Rhône), photo de Marc-Gabriel Malfant, 8 mars 2012
              Poil et plume. “Je passai encore sous la tondeuse du coiffeur, dans un petit salon malpropre contenant deux fauteuils, l’un où officiait un minuscule employé sale et peu habile, ou malintentionné, sorte de gnome maléfique qui opérait avec un mégot perpétuel pendu au bec, l’autre où se relayaient des bidasses, maçons ou fumistes dans le civil, sur lesquels, je le compris vite, il était préférable de tomber, malgré leur inexpérience, parce qu’ils étaient plus compréhensifs et moins décapants dans le maniement de leur engin électrique.” (Antoine Compagnon, La Classe de rhéto)
Bon dimanche,
Philippe DIDION

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