Mai 2015

3 mai 2015 – 663

LUNDI.

           Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Fred Vargas, Temps glaciaires, Flammarion, 2015 et Stendhal, La Chartreuse de Parme, édition inconnue.

MERCREDI.

                   Histoires funéraires (suite). Je finis de parcourir la presse accumulée en notre absence. J’y trouve, concernant la mort de Jean-Jacques Lefrère, des avis de décès (émanant de la famille et de ses employeurs) et des articles nécrologiques dans Le Monde et Le Figaro. Je découpe et j’archive, histoire d’avoir quelques traces écrites. Car je me suis rendu compte qu’après des années de contacts, parfois quotidiens, toujours hebdomadaires – j’ai dû, en dix ans, lui envoyer cinq cents courriels (listes de livres, articles, critiques, divers), cinq cents fois il m’en a accusé réception et m’en a remercié, ce qui, quand on connaît les usages de l’archipel des malotrus que constitue la plupart du temps la “communauté” Internet, est proprement sidérant – je me suis rendu compte, disais-je, que je n’avais quasiment aucune trace de mes échanges avec lui, ceux-ci s’étant toujours effectués viva voce ou par la voie électronique. Les Lefrère du futur, biographes ou généticiens désireux de se pencher sur tel ou tel auteur d’aujourd’hui, devront gratter des puces de téléphone et triturer des disques durs, c’est ainsi, c’est l’époque. Heureusement, Jean-Jacques Lefrère a vécu sa jeunesse à l’ère pré-Internet et il me reste quelques vestiges de cette préhistoire. Par exemple une copie de cette lettre qu’il envoya, alors qu’il était sur les traces de Lautréamont, à Maïté Dabadie (spécialiste du voisin de Pléiade de celui-ci, Germain Nouveau) il y a près de trente ans. La voici :

Paris 23 janvier 1976 

Chère amie,

Mercure, qui n’est pas que le Dieu des marchands a donc sévi contre vous !

Je vous remercie de votre article, que je vous retourne après en avoir pris connaissance. J’y note plusieurs choses  :

– j’ignorais que Nouveau était passé à Tarbes : M. Dérosier (1) n’en parle pas dans son bouquin qui, je le croyais, avait au moins le mérite de citer tous les noms.

– j’y découvre une nième version de l’incident D….. – Alicot (2) !

– A la fin de l’article, vous suggérez à la ville de Tarbes de donner une rue à L. J’espère que cela ne vous a pas valu tous les ennuis que j’ai eus, lorsque, à Noël dernier, j’ai fait paraître dans la République (3) un article dont la conclusion rejoignait la vôtre. Qu’est-ce que j’ai pris !!!

   Une semaine après, une prof d’Histoire de Marie-Curie (4) faisait paraître un article me reprochant d’avoir médit de la statue de Laforgue, et d’avoir parlé sans respect assez marqué de Foch ! J’ai répondu par un autre article, un peu méchant… Aujourd’hui, je reçois une lettre de Largué (5), je le cite : « A  Tarbes maintenant, il n’y a plus que Guelfes et Gibelins. Ceux qui se marrent [sic] à la lecture de votre papier et ceux qui sont furax [resic]. »

J’espère tout de même que la polémique va se tasser.

Mon bouquin sur Laut., dont Walzer (6) s’est bien occupé – encore une fois, c’est un peu grâce à vous, qui m’avez donné son adresse – doit paraître dans le courant du printemps (7). J’ai trouvé pas mal de documents encore à Noël. Mais c’est une recherche sans fin, et j’ai décidé d’y mettre un terme. Lautréamont, pour moi, désormais, c’est terminé.

Pour changer, beaucoup de travail en faculté. Je ne vous apprends rien.

Où en est votre « village accroché » (8) ? Et le livre sur Nouveau (9) ? Trouverez-vous cinq minutes pour me donner des nouvelles ? 

Avec mes amitiés, 

[signature] 

P.S. et vous venez en mars ! Nous nous y verrons, si vous avez un moment. Restons en correspondance d’ici là.

Notes :
1. Si Tarbes m’était conté, de Marcel Derosier, Editions du Midi, 1975.
2. Je n’arrive pas à déchiffrer le premier nom : Dumas, Dunas, quelque chose comme ça. Le second est celui de François Alicot, pionnier de la recherche ducassienne, auteur de plusieurs articles sur l’auteur des Chants de Maldoror dans la première moitié de XXe siècle, entre autres “Variétés littéraires. Isidore Ducasse à Tarbes et à Pau” (La Dépêche de Toulouse, 22 janvier 1948) qui rejoignait les préoccupations du Lefrère de l’époque. Je ne sais quel incident a pu opposer Alicot à ce Dumas/Dunas ou autre, les notulo-ducassiens ne manqueront pas de m’éclairer.
3. La République des Pyrénées, quotidien local.
4. Le Lycée Marie-Curie de Tarbes.
5. Inconnu de mes services.
6. Pierre-Olivier Walzer, responsable du volume Pléiade Lautréamont-Nouveau (Gallimard, 1970).
7. Le Visage de Lautréamont : Isidore Ducasse à Tarbes et à Pau, signé Jacques Lefrère, éditions Pierre Horay, 1977.
8. Le Village accroché : Reflets de Bigorre, nouvelles de Maïté Dabadie, Les Presses Universelles, 1976.
9. Le livre de Maïté Dabadie, L’écharde dans la chair ou la vie du poète Germain Nouveau, Humilis, Marseille, éditions Tacussel, paraîtra en 1986. Mais peut-être s’agit-il de son Itinéraire provençal du poète Germain Nouveau, imprimerie Robert, 1981 ?
Jean-Jacques Lefrère a vingt ans à l’heure où il écrit cette lettre. Il prépare son livre sur le séjour d’Isidore Ducasse dans les Pyrénées. Comme on peut le constater avec l’évocation de ses démêlés avec La République des Pyrénées, son côté bretteur est déjà présent. Mais le plus étonnant tient en cette phrase : “Lautréamont, pour moi, désormais, c’est terminé.” Après avoir sillonné sa région à la recherche de documents inédits, Lefrère ira jusqu’à Montevideo, ville natale de Ducasse, fera paraître en 1998 une monumentale biographie, en 2008 un Lautréamont illustré, animera l’AAPPFID (Association des Amis Passés, Présents et Futurs d’Isidore Ducasse), livrera de nombreuses contributions aux Cahiers Lautréamont. Pour un homme qui parlait d’abandonner le sujet, c’est plutôt pas mal.
enveloppe autographe de Jean-Jacques Lefrère, collection particulière
VENDREDI.
                  Football. SA Spinalien – Marseille Consolat 1 – 3.
Le cabinet de curiosités du notulographe. Restons à Tarbes avec cet avis de décès fataliste transmis par Bernard Visse, journal non identifié, janvier 2014.
SAMEDI.
              Films vus pendant la semaine. All Is Lost (J.C. Chandor, E.-U., 2013)
                                                                Vampyr (Carl T. Dreyer, Allemagne – France, 1932)
                                                                De toutes nos forces (Nils Tavernier, France – Belgique, 2013)
                                                                Dans la cour (Pierre Salvadori, France, 2014)
                                                                La Belle du Montana (Belle LeGrand, Allan Dwan, E.-U., 1951).
              IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 1er novembre 2013. 105 km. (24343 km).
91 habitants

   S’il existe un palmarès des villages les plus sales des Vosges, Maconcourt doit y figurer à une bonne place. Un coq chante sur ce tas de fumier, juché sur une colonne courtaude ornée d’une croix chrétienne et de deux rameaux entrelacés. Les vis qui servent à fixer les plaques qui portent les inscriptions sont cachées par de minuscules Croix de Guerre.

A ses enfants

Morts pour la Patrie

La commune de Maconcourt reconnaissante

1914 – 1918

   Droite :

1914

MANGENOT Georges

ROLIN Auguste

MANGENOT Albert

1915

HENRY Charles

DRAPIER Léon

POISSONNIER Alfred

HENRY Robert

OLIVEIRA Yves

Gauche :

1916

DUVAL Albert

VILLEMIN Henri

MIGNON Eugène

1917

PERRIN Henri

DUVAL Georges

1918

MANGENOT Paul

1942

VOILQUIN Jean

              L’Invent’Hair perd ses poils.

 

Epinal (Vosges), photo de l’auteur, 4 avril 2010 / Dinan (Côtes-du-Nord), photo de Bernard Bretonnière, 23 juillet 2010

              Poil et plume. “Alors, dénouant d’un geste sa magnifique chevelure, couleur de couchant, qui lui descendait jusqu’aux genoux, et dans laquelle quarante amants s’étaient baignés comme dans un fleuve de flammes où renaissaient leurs désirs, elle la ramassa à poignée sur sa tête, d’une seule main et, de l’autre, fit le geste de s’emparer d’une paire de ciseaux. Puis, tout à coup, se ravisant :
   – Non, dit-elle, je les couperais mal, le marchand n’en voudrait pas et j’ai besoin d’argent pour l’autre chose.
   Elle s’habilla rapidement, fit sa prière du matin et sortit.
   Quand elle rentra, elle était tondue comme une brebis d’or, et rapportait soixante francs. L’infâme perruquier, qui l’avait volée, d’ailleurs, avait rétabli tant bien que mal, avec des bandeaux et des étoupes, l’harmonie de sa tête, mais le massacre était évident et horrible.” (Léon Bloy, Le Désespéré)
Bon dimanche,
Philippe DIDION
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