22 mai 2016 – 710

MERCREDI.

Ephéméride. “Article de Charles Buet sur Le Christ aux Outrages, en première page du Figaro. Combien il est digne de ce journal d’avoir refusé mon travail sur le même sujet pour héberger une telle prose ! Charles Buet ! Celui-là, du moins, ne calcinera pas l’abonné.” (Léon Bloy, Le Mendiant ingrat, 11 mai 1892).

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Virginie Despentes, Vernon Subutex, Le Livre de poche, 2016.

VENDREDI.

Vie ferroviaire. Dans le 8 heures 08, un jeune homme au visage triste s’assoit face à moi. Je le reconnais immédiatement, on l’a souvent vu dans la presse ces derniers temps. C’est Antoine Deltour. Je ne comprends pas grand-chose à son affaire mais je sais de quel côté je suis dans le procès qui l’oppose à la justice luxembourgeoise. Je le laisse en paix, continue à ligoter, ou plutôt à faire semblant car je pense à son père que j’ai côtoyé dans le milieu syndical au début des années 1990. Au moment de descendre à Châtel-Nomexy, je lui dis “Bon courage”, il me remercie et m’adresse un sourire. Les sourires d’Antoine Deltour doivent être plutôt rares en ce moment.

Obituaire. Le Monde du jour publie la nécrologie de François Morellet, plasticien, mort en début de semaine. Perec avait donné le nom de Morellet à un habitant de l’immeuble cadre de La Vie mode d’emploi. Dans un entretien paru le 7 mars 2011 dans Le Monde, l’artiste déclarait : “Quand j’ai vu que Perec, dans La Vie mode d’emploi, appelait un des locataires “Morellet”, j’en ai presque pleuré. M’imaginer qu’on avait pu lui parler d’un couillon qui faisait des trucs avec des systèmes ! Je ne me suis jamais senti aussi proche d’un plasticien que de l’OuLiPo. Pour moi, ce sont des descendants d’Alphonse Allais et du Salon des incohérents, dont me nourrissait mon père.”

Le cabinet de curiosités du notulographe. Notulographe à l’étal, marché d’Epinal (Vosges), photo de l’auteur, 21 mars 2015.

710

SAMEDI.

  Lecture. Le Maquis de Glières : Mythe et réalité (Claude Barbier, Perrin – Ministère de la Défense, 2014; 472 p., 24,50 €).

Bénéficiant de l’ouverture d’archives inaccessibles aux premiers auteurs qui se sont penchés sur l’histoire du maquis de Glières, Christophe Barbier a le souci de revisiter les événements de février-mars 1944, longtemps considérés comme la première bataille de la Résistance, avec un œil neuf. D’abord en réinscrivant les faits dans le temps long de l’Histoire – celui de la Savoie annexée en 1860 par la France – et dans le temps particulier de la guerre. En soulignant que la motivation première des jeunes gens qui sont montés sur le plateau de Glières était d’échapper au STO, il estompe d’emblée la dimension patriotique et résistante qui fut mise en avant par la suite. En reconstituant minutieusement les événements à partir des rapports, télégrammes et témoignages recueillis, il en arrive à constater que la majorité des maquisards ne sont pas tombés les armes à la main face à une offensive massive des Allemands mais ont été arrêtés et exécutés – par la Milice principalement – dans la vallée après avoir reçu l’ordre de quitter le plateau : “Glières n’a donc pas tant été une opération militaire qu’une affaire de représailles, policières au demeurant.” En faisant de Maurice Anjot le personnage le plus important du maquis, il écorne la gloire posthume de Tom Morel longtemps célébrée. Le mythe des 12000 Allemands lourdement armés montant à l’assaut du plateau tenu par 500 hommes ne tient pas face au travail de Barbier et celui-ci, après l’avoir démoli, donne les raisons de sa construction. Inutile de dire que son livre a été mal reçu ici, en Haute-Savoie, par les associations qui s’occupent de perpétrer la geste de Glières. Cependant, les informations livrées par Barbier ne sont pas toutes des révélations : profitant d’une escapade savoyarde, je suis retourné aujourd’hui sur le site que j’avais déjà parcouru en 2000, et j’ai pu me rendre compte à la lecture des panneaux didactiques qui le parsèment que la version désormais livrée au public est plus proche de la réalité que du mythe. Une réalité suffisamment héroïque – tenir un mois d’hiver sur un plateau isolé sous la menace d’ennemis intérieurs et extérieurs – pour se suffire à elle-même.

Curiosité : un des officiers présents sur le plateau, en charge du ravitaillement, était un Vosgien, Pierre Bastian, né à Bazoilles-sur-Meuse. Son nom figure sur le monument aux morts du village, entré dans l’IPAD le 26 décembre 2004.

Films vus pendant la semaine. Pasolini (Abel Ferrara, France – Belgique – Italie, 2014)

Intrigues en Orient (Background to Danger, Raoul Walsh, E.-U., 1943)

Red Lights (Rodrigo Cortés, Espagne – E.-U., 2012)

L’Enclos (Armand Gatti, France – Yougoslavie, 1960)

Une belle fin (Still Life, Uberto Pasolini, R.-U. – Italie, 2013).

L’Invent’Hair perd ses poils. Des notuliens m’ont fait découvrir en début de semaine les propos de Mara Goyet (on se souvient qu’elle avait obtenu un brin de notoriété avec le récit de son expérience d’enseignante, littérature passionnante s’il en est, ce qui l’autorise à avoir désormais un avis sur tout) qui consacre une page de son blog à dire tout le mal qu’elle pense des jeux de mots affichés par les coiffeurs sur leurs enseignes : “J’aime  les jeux de mots, les étincelles qu’ils produisent. Et pourtant, ceux que l’on trouve dans les  commerces (coiffeurs en priori-thé) ne me charment jamais. Pis, je les ai en horreur, ils m’écœurent.” Laissons madame à son écœurement et continuons à nous poiler entre nous à l’écart des pisse-vinaigre.

710 (4)  710 (3)Peyrat-la-Nonière (Creuse), photo de l’auteur, 9 août 2010 / Pont-de-Vaux (Ain), photo de Marc-Gabriel Malfant, 5 octobre 2013

              Poil et plume. “Ah, la nièce de Mme van Boolen – et le rire lui faisait monter les larmes aux yeux – ah, elle était trop drôle à voir en arrivant ici; elle était coiffée comme une fille de la campagne, avec de grosses nattes tournées autour de la tête et un bon poids de lourdes épingles à cheveux en fer. La coiffeuse n’imaginait pas qu’on fabriquait encore pareils instruments de torture en Europe, elle devait en avoir encore deux quelque part dans un tiroir qu’elle avait gardées comme objets de curiosité.” (Stefan Zweig, Ivresse de la métamorphose)

MARDI.

Lecture. Le Scandale du Père Brown (The Scandal of Father Brown, Gilbert Keith Chesterton, 1935, rééd. in « Les Enquêtes du Père Brown », Omnibus 2008; traduction de Jeanne Fournier-Pargoire révisée par J.-F. Amsel; 1212 p., 28 €).

“Chose assez étrange, une fois en mouvement, il montra assez de souplesse pour se confondre en courbettes, et il faisait penser à un escabeau courtois ou à un obséquieux séchoir à serviettes.” C’est pour ce genre de phrase qu’on continue à lire Chesterton : elles viennent illuminer d’un humour bienvenu des enquêtes qui, on l’a déjà dit ici, sont souvent embrouillées et décevantes. N’importe, tant qu’il reste des pépites à glaner.

MERCREDI.

Vie automobile. Jour de grève ferroviaire aujourd’hui, je suis obligé de prendre l’auto. Hier, j’ai dit à une voyageuse qui fait les mêmes trajets que moi que je pourrais la conduire. Elle m’attend ce matin à la porte du garage. Je la fais monter, contourne l’habitacle et entre à mon tour dans le véhicule. Pour m’apercevoir aussitôt que j’ai fait une erreur : la lady pue atrocement. La pisse, la crasse, que sais-je, je ne perds pas mon temps à analyser la chose. Je roule à toute vibure, vitres et bouche largement ouvertes, en priant pour qu’il n’y ait pas trop de feux rouges et je dépose mon odorant colis avec un immense soulagement. Je crois que ma carrière de Bon Samaritain va s’arrêter là. Le covoiturage, c’est bien, l’hygiène, c’est mieux.

Ephéméride. “Réveil 11 heures par Bébert. La triste flotte continue à choir désespérément.

J’achève enfin la nouvelle que j’intitule L’Ingrate. Elle ne vaut que par quelques effets de style, et le ton “fantaisie” m’est très difficile à soutenir. Enfin, si Fallet devient un nom, un jour elle se casera sans difficulté. Mieux vaut toujours en avoir une d’avance.

Je ne sais que faire. Je m’ennuie. Eux vont à l’Alhambra voir le profiteur de la connerie publique Bourvil, places à deux cents balles. Très peu pour moi. Je resterai chez nous. Dédé doit venir.

Je travaille sur le Larousse. Dédé vient avec son cousin. Après-midi calme à bricoler. Je fais enthousiasmer la foule avec Prévert. Une grande, bien grande chose que sa Crosse en l’air.

Je monte chez Dédé taper la nouvelle. En passant, je mets la carte à la boîte. Je le regrette un peu, c’était si simple de garder le silence. Il est vrai que, de toute façon, un mois et demi après ça ne prête guère à conséquence. Et puis, hein, ce n’est pas moi qui commande, c’est le destin.

Tapé la nouvelle presque en entier. Elle n’est pas très longue, tant pis, le sujet était bien mince. Finir de la taper, où ça ?

Croûte en famille, Pusset + la brave mère Viratelle à langue leste et verte.” (René Fallet, Carnets de jeunesse, Dimanche 18 mai 1947)

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Faire commerce de tout à Epinal (Vosges), photo de l’auteur, 7 juin 2015.

710 (2)

SAMEDI.

Films vus pendant la semaine. La Cité sans voiles (The Naked City, Jules Dassin, E.-U., 1948)

Qui c’est les plus forts ? (Charlotte de Turckheim, France, 2015)

J’aime regarder les filles (Fred Louf, France, 2011)

Un village presque parfait (Stéphane Meunier, France, 2014)

Little Children (Todd Field, E.-U., 2006)

Le Virtuose (Boychoir, François Girard, Pays-Bas – E.-U., 2014).

L’Invent’Hair perd ses poils.

710 (5)

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Sutton, Londres (Angleterre, R.-U.), photo de Benoît Howson, 23 juillet 2010 / La Nouvelle-Orléans (Louisiane, E.-U.), photo de Danielle Constantin, 16 août 2011

              IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 28 septembre 2014. 128 km. (27082 km).

710 (1)
52 habitants

  Dans ce village perdu, le monument se dresse devant la Mairie. C’est une colonne de granit entourée de quatre thuyas en boule, lesquels relient des plates-bandes engazonnées ou couvertes de fleurs en fin de carrière. Un bouquet artificiel est posé à l’avant. Une croix de Lorraine, une Croix de Guerre et une palme métallique jouent le rôle ornemental. Notre arrivée est saluée par un membre de la population locale qui me demande si je prépare “un ouvrage”. Impossible, au vu de ses mollets poilus et des pinces à cheveux qu’il a sur le crâne, de déterminer s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.

710 (2)

Aux enfants de Le Mont

Morts pour la France

1914-1918

BENOIT Alexandre

BRIGNON René LT

GRAMMONT Édouard

GRANDADAM Marcel SergT

MARCHAL Léon

SUBLON Eugène

1939-1945

Déporté ou S.T.O.

               PERCHOTTE Raymond

              Poil et plume. “Ensuite, ma petite, décide-t-elle, sur un ton sans réplique,  je t’emmène chez notre artiste capillaire qui donnera un bon coup de ciseaux dans ta crinière. Chez nous, il n’y a plus que les Indiens pour porter les cheveux comme tu le fais. Tu verras, comme tu te sentiras la nuque plus dégagée quand tu seras débarrassée de cette masse de cheveux qui cache ton cou. Non, pas d’objection. Je m’y entends mieux que toi, laisse-moi faire, ne t’occupe de rien. Et maintenant, habille-toi, nous avons une masse de temps devant nous, Anthony est à son poker de l’après-midi. Ce soir, je veux te présenter à lui complètement métamorphosée. Allez, ma petite.” (Stefan Zweig, Ivresse de la métamorphose)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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