29 mai 2016 – 711

MERCREDI.

                  Ephéméride. “25 mai 1941. L’amiral Darlan affirme chaque jour davantage son étroite entente avec l’Allemagne en vue d’une paix honorable et d’une entente “loyale”. Il semble que le joug qui nous asservit devrait s’en trouver un peu relâché. Pourtant, chaque jour, on apprend de nouvelles brimades. Les arrestations se multiplient de la manière la plus brutale et la plus inquiétante.

Jean Paulhan est en prison depuis huit jours. On a perquisitionné chez lui pour y trouver des tracts. On n’a rien trouvé mais on l’a emmené. Une de mes jeunes consœurs, Melle Dunan, coupable d’avoir garé chez elle quelques livres précieux appartenant à Pierre Loewel, est au Cherche-Midi depuis la semaine dernière. Celui qui me raconte cet incident me dit en même temps que chez Loewel, coupable d’être juif et d’avoir écrit dans L’Ordre – à une époque où un Français avait le droit d’écrire – des articles hostiles à l’Allemagne, on a volé tous ses papiers et tous ses livres.

Julien Cain est toujours à la Santé. Il est arrêté depuis le 12 février par mesure administrative. On n’a rien à lui reprocher. Il n’a jamais été interrogé par un magistrat. Sa femme essaie en vain de joindre le chef du service qui le tient enfermé, elle ne peut arriver à se faire recevoir.” (Maurice Garçon, Journal 1939-1945)

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Michel Rocard, Mes points sur les i : Propos sur la présidentielle et la crise, Odile Jacob, 2012.

VENDREDI.

Lecture. L’Imposteur (El impostor, Javier Cercas, Penguin Random House, Barcelone, 2014 pour l’édition originale, Actes Sud, coll. Lettres hispaniques, 2015 pour la traduction française, traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic; 416 p., 23,50 €).

      Avec quelques aminches, nous discutions l’autre jour de l’histoire Jean-Claude Romand, profitant du fait que nous étions à proximité des lieux où celui-ci avait vécu et commis ses forfaits. De son histoire et du livre magistral qu’en avait tiré Emmanuel Carrère, en 2000, sous le titre L’Adversaire. Javier Cercas évoque L’Adversaire dans son Imposteur, et pour cause : lui aussi s’intéresse à un personnage réel qui a construit sa vie autour d’un mensonge. Il s’agit d’Enric Marco, un homme emblématique, un combattant de toutes les justes causes, infatigable défenseur de la liberté : membre puis dirigeant de la CNT, combattant antifranquiste, survivant de l’Holocauste et à ce titre président de l’Amicale de Mauthausen… où il n’avait jamais mis les pieds. Enric Marco a construit de toutes pièces une vie glorieuse de résistant, de héros, et a réussi à la faire gober à tous pendant des décennies. Lorsque Cercas entreprend de faire le récit de la vie de Marco et de confronter la légende à la réalité, celui-ci est déjà tombé, sa forfaiture révélée. Cercas ne peut donc construire son livre sur la révélation du secret, d’autres s‘en sont chargés avant lui. Il choisit donc une piste à trois voies : une pour la vie – réelle et fictive – de Marco, une pour la genèse et la fabrication de son livre, une sur les questions soulevées par cette histoire. Cette troisième voie est la plus riche car Cercas la parcourt sur un rythme alerte, avec un art consommé de la construction argumentée. Il apparaît comme un intellectuel touche-à tout capable, à partir du cas Marco, de disserter sur les liens entre vérité et mensonge, sur le rôle du romancier, sur Don Quichotte, Montaigne et Nietzsche, sur l’Histoire, sur l’industrie de la mémoire, l’engagement et bien d’autres choses. Le tout est d’intérêt inégal, parfois répétitif, mais assurément le fait d’un esprit brillant.

Football. SA Spinalien – Chambly 3 – 1.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Homme tentant de photographier l’intégralité du Christ quittant le prétoire (600 x 900 cm), Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg (Bas-Rhin), photo de l’auteur, 29 octobre 2015.

711

SAMEDI.

Lecture. Capharnaüm n° 4 (Finitude, printemps 2013; 120 p., 15,50 €).

“Les éditions du Scorpion : l’édition en noir et rouge”.

Aux éditions du Scorpion est attachée la figure de Jean d’Halluin, son créateur et animateur dans une période allant de 1946 à 1969. Un drôle de zèbre, ce Jean d’Halluin, que l’on découvre dans un portrait dû à Guy Durliat et à travers un choix de lettres : un flair certain qui lui permet d’inscrire à son catalogue des gens comme Boris Vian, Raymond Queneau, Léo Malet, Raymond Guérin, et de faire confiance à un jeune graphiste nommé Massin pour ses couvertures, un goût du scandale qui l’amènera à fréquenter bien des prétoires (ne serait-ce que pour J’irai cracher sur vos tombes), un manque de scrupules qui le conduit à créer, en 1948, un Prix du Tabou “décerné, dira Boris Vian, par les auteurs du Scorpion aux auteurs du Scorpion, et arrosé par le directeur du Scorpion”. Mais ce qui caractérise Jean d’Halluin tout au long de sa vie qui s’achèvera de triste façon en 1980, c’est la dèche : il a beau connaître des succès, l’argent lui brûle les doigts et file aussitôt gagné. Ce dont témoignent les lettres échangées avec Raymond Guérin, qui publia chez lui La Main passe et qui lui amena Georges Hyvernaud, avant de quitter le navire du Scorpion, fatigué d’attendre d’être payé.

Films vus pendant la semaine. Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird, Robert Mulligan, E.-U., 1962)

Men, Women and Children (Jason Reitman, E.-U., 2014)

Les Démons de la liberté (Brute Force, Jules Dassin, E.-U., 1947)

Le dernier coup de marteau (Alix Delaporte, France, 2014)

L’Homme idéal (Xavier Gélin, France, 1997)

Lost River (Ryan Gosling, E.-U., 2014).

   L’Invent’Hair perd ses poils.

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Sutton, Londres (Angleterre, R.-U.), photo de Benoît Howson, 23 juillet 2010 / Paris (Seine), rue Poulet, photo de l’auteur, 7 mars 2013

Poil et plume. “La seule occase de jacter pendant le stage, avec l’auxiliaire coiffeur, lorsque le maton ne nous surveillait pas. Ce merlan il avait une tronche de gigolpince rastaquouère que ça m’étonnait qu’il ait pu battre les repentis sans donner l’éveil. Pourtant bien ce qu’il prétendait. […]

“ Y sont les plus forts. A nous d’être les plus vicieux. Bon… je te laisse pas les pattes, ça fait mauvais genre. Ici, faut faire gaffe à tout. Tiens, ce qu’ils aiment bien c’est la coupe en brosse. Je t’en ferai une samedi, je suis devenu un champion de la brosse. Dire qu’autrefois je ne travaillais que chez les dames !…” (Alphonse Boudard, La Cerise)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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