12 mars 2017 – 742

DIMANCHE.

Lecture. Brisure à senestre (Bend Sinister, Vladimir Nabokov, Henry Holt, 1947 pour l’édition originale, Julliard, 1978 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Gérard-Henri Durand, rééd. in “Œuvres romanesques complètes » II, Gallimard, 2010, Bibliothèque de la Pléiade n° 561, révision de la traduction par René Alladaye; 1764 p., 75 €). 

C’est le premier roman purement américain de Nabokov, désormais installé de l’autre côté de l’Atlantique. Il porte la trace de ce que son auteur a fui puisqu’il prend pour cadre un pays imaginaire soumis à un régime dictatorial qui mélange les deux fléaux qui ont conduit Nabokov à l’exil, le bolchevisme et le nazisme. Texte politique, Brisure à senestre pose la question de la collaboration à travers son personnage principal, Krug, un professeur d’université à qui on enlève son enfant pour l’amener à soutenir la dictature. Texte difficile, surtout, car au fur et à mesure que passent les années, Nabokov se montre de plus en plus ambitieux, de plus en plus exigeant avec son lecteur. Celui-ci, pour être à même de saisir la portée politique, philosophique et littéraire du livre, est amené à fournir un travail énorme qui, il faut bien le dire, enlève du plaisir à la lecture. Jeu sur la narration, jeu sur l’énonciation, jeu d’écho entre des éléments qui se répondent d’un chapitre à l’autre, jeu sur l’intertexte, tout cela semble montrer que Nabokov cherche à devenir ni plus ni moins que l’égal de Joyce – très présent d’ailleurs dans son roman.

LUNDI.

Relecture. Gatsby le magnifique (The Great Gatsby, F. Scott Fitzgerald, Charles Scribner’s Sons, New York, 1925 pour l’édition originale, Simon Kra, 1926 pour la première traduction française, rééd. in “Romans, nouvelles et récits” I, Gallimard, 2012, Bibliothèque de la Pléiade n° 581, traduit de l’américain par Philippe Jaworski; 1570 p., 70 €).

MERCREDI.

                  Éphéméride. À Harriet Shaw Weaver

“1er mars 1921                                                     5, boulevard Raspail, Paris, VIIe

Chère mademoiselle Weaver. […] J’ai au moins une nouvelle qui n’est pas mauvaise. Il y a quelques jours j’ai reçu une lettre très enthousiaste de M. Valery Larbaud le traducteur de Samuel Butler et aussi romancier disant qu’il est “fou” d’Ulysse qu’il a la bonté de juger “aussi grand et compréhensif et humain que Rabelais”. Il affirme qu’il n’a pu écrire ni dormir depuis qu’il l’a lu et propose d’en traduire quelques pages accompagnées d’un article pour La Nouvelle Revue française. J’espère qu’il ne changera pas d’avis. […]” (James Joyce, Choix de lettres)

                 Lecture. Comment va la douleur ? (Pascal Garnier, Zulma, 2006 pour l’édition originale, rééd. Zulma, coll. Z/a n° 24, 2015; 192 p., 8,95 €).

                               Avec la mort de Pascal Garnier, les éditions Zulma ont perdu un bon filon. Garnier, au fil de ses livres, avait su gagner l’intérêt de la critique et était devenu un bon vendeur dans le domaine du polar quand il disparut en 2010 à l’âge de 51 ans. On comprend aujourd’hui le soin qu’on prend à vider ses fonds de tiroir et à le rééditer : Garnier peut encore attirer, surprendre, plaire et vendre. Il met ici en scène un personnage archétypal, un tueur vieillissant, décidé à passer la main après un dernier contrat. L’homme rencontre, dans une ville thermale, un jeunot qui va lui servir de chauffeur. Il pourrait y avoir une opposition entre le jeune et le vieux mais le monde de Garnier ne connaît pas le contraste : tout y est gris, terne, fatigué, la jeunesse comme la vieillesse, la ville comme la campagne, le travail comme les loisirs. Rien ne trouve grâce à ses yeux, si ce n’est l’écriture qu’il pratique avec économie, sans éclats, mais avec une efficacité redoutable qui lui permet de faire évoluer ses personnages sans quasiment les mêler à une intrigue quelconque. 

JEUDI.

      Lecture. Vents (Saint-John Perse, Gallimard, 1946, rééd. in “Œuvres complètes”, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 240, 1972; 1428 p., 56 €). 

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe.

742 (3)

Document transmis par Gilles Bertin, 4 juin 2016

                 Vie littéraire. Le 3 mars est la date anniversaire du décès de Georges Perec mais ce soir c’est à sa femme Paulette que l’on rend hommage, quatre mois après sa mort. L’événement se tient à la Bibliothèque de l’Arsenal, à Paris. La vie commune de Georges et Paulette Perec n’a pas été très longue, mais ils n’ont jamais divorcé. Beaucoup plus longue aura été la vie de Paulette en bibliothèque, à l’Arsenal et à Richelieu. Un de ses collègues raconte sa vie professionnelle et rappelle sa spécialité, le catalogage, le classement, l’intercalation. J’écoute cela avec d’autant plus d’intérêt que tout à l’heure, avant de partir pour Paris par le 14 heures 46, j’ai reçu une nouvelle renversante en provenance d’une bibliothèque. Je suis à la recherche depuis que j’ai découvert l’oiseau, d’un travail universitaire sur Ernest Gengenbach dû à un Italien nommé Dallospedale. Gengenbach est mort, Dallospedale a disparu en Afrique, sa thèse est introuvable. J’ai longtemps cru qu’un exemplaire se trouvait dans la bibliothèque du Musée Louis-Français de Plombières-les-Bains où j’ai fait remuer de la poussière, en vain. Aujourd’hui, ma correspondante à la bibliothèque de Saint-Dié, que j’avais relancée une dernière fois sans grand espoir, m’écrit : la thèse est retrouvée. Elle était mal rangée.

SAMEDI.

             Films vus. À bord du Darjeeling Limited (The Darjeeling Limited, Wes Anderson, E.-U., 2007)

                              Les Visiteurs : La Révolution (Jean-Marie Poiré, France – Belgique – République tchèque, 2016)

                              Lucrèce Borgia (Christian-Jaque, France – Italie, 1953)

                              L’Avenir (Mia Hansen-Løve, France – Allemagne, 2016)

                              Les espions s’amusent (Jet Pilot, Josef von Sternberg, E.-U., 1957).

L’Invent’Hair perd ses poils. Ravages d’Internet dans le paysage capillicole.

742 742

 

Paris (Seine), rue de la Jonquière, photo de Pierre Cohen-Hadria, 20 septembre 2010 / Barcelone (Catalogne), photo de Marc-Gabriel Malfant, 15 octobre 2013

             Poil et plume. Parodies capillaires des “Élucubrations” d’Antoine (“Ma mère m’a dit : Antoine, va t’faire couper les ch’veux”).

Les préoccupations d’Antime (Jacques Martin) :

“Antime, m’a dit ma mère, fais-toi couper les cheveux

Je lui ai dit : “Mamie, je fais ce que tu veux”

Hélas le coiffeur était un maladroit

Il m’a coupé autre chose que je ne nommerai pas.”

Les Émancipations d’Alphonse [un paysan] (Jean Yanne) :

“L’père il m’a dit : Alphonse fais-toi couper les ch’veux

T’auras ben tôt plus d’poils qu’en a au cul d’mes bœufs”

J’ai répondu : “Hé l’père plus qu’mes ch’veux y sont longs

Et moins j’lave c’qui a en dessous et moins j’use de savon.”

Les Revendications d’Albert [un syndicaliste CGT] (Jean Yanne) :

“Les camarades m’ont dit : “Laisse-toi pousser les cheveux

Pour l’action syndicale, on fait rien de mieux

Paraît même que maintenant pour s’inscrire au Parti

Il faut se mettre une chemise à fleurs et des bigoudis.”

(Bertrand Dicale, Jean Yanne : à rebrousse-poil)

             Extrait de mon journal de bord. “Samedi 4 mars 2017, Bouillon Racine, Paris, 13 heures. Croûté hier soir salade aux noix suivie d’une bavette-frites et d’une demi-tatin. Bu mon café en terrasse à l’East Side Café. Retour en chambre, téléphoné aux girls qui étaient devant la TV. Lu Salinger et mal dormi. Attendu 7 heures pour me lever et descendre au petit déjeuner où j’ai lu le Figaro de la maison. Laissé ma valoche à la réception et trouvé en sortant une pluie méchante qui n’a pas cessé depuis. Posé mes jeux au Triomphe de l’Est, acheté la presse et une carte postale pour MGM. Métrotté jusqu’au Louvre, étudié la fin de la salle C, aile Sully, 2e étage. Les Pantoufles de van Hoogstraten ont disparu, prêtées je ne sais où. On aurait pu me demander avant de décrocher mon tableau préféré. Voulais m’acheter une loupe à la boutique du musée mais trop cher, je me ferai offrir ça at home. Fait un tour chez Delamain, les mémoires de Losfeld, qui ressortent en poche, ne sont pas encore disponibles. Pris une photo rue des Saints-Pères, un clodo squattait l’entrée du domicile de Jean-Paul Belmondo. Vérifier si ce n’était pas lui. Acheté des macarons rue Bonaparte et photographié la porte du n° 42 – aucune plaque pour rappeler qui y vécut. À L’Écume des pages, acheté ce qu’il me reste à lire de Salinger et vu qu’Histoires littéraires figurait dans le rayon des revues. Enfilé le boulevard, la rue Racine, puis celle des Écoles. Je serais avec Lucie, je ne pourrais échapper au Godard du Champo mais c’est Vivre sa vie et je crois que je l’ai vu. Je m’abrite en face, chez Compagnie, achète un roman et La Peinture à Dora dont j’ai déjà une édition. Lu L’Équipe au Royal Jussieu devant le trou béant laissé par la démolition du garage Mercedes. Pieds trempés. Gagné le Bouillon Racine, suis en pleine croûte – canard – avec Libé sous les yeux.”

            Lecture. Nouvelles (Nine Stories, J.D. Salinger, 1948-1953 pour les éditions originales, Robert Laffont, 1961 pour la traduction française, traduit de l’américain par Jean-Baptiste Rossi, rééd. Pocket n° 10031, 1998; 288 p., 6,30 €).

Il y a de quoi s’occuper en regardant, comme je l’ai fait tout à l’heure chez Gibert, les éditions françaises de ce recueil. Je n’y ai pas vu l’originale de 1961 mais j’ai acheté une version de 1981, toujours chez Laffont, à laquelle on a donné le titre de la première nouvelle, “Un jour rêvé pour le poisson banane”. Vu aussi, toujours chez Laffont, un volume de 1991 qui reprend le titre Nouvelles mais remplace le nom du traducteur par son anagramme désormais célèbre en littérature, Jean-Baptiste Rossi devenant Sébastien Japrisot. Contrairement à L’Attrape-cœurs qui a bénéficié d’une révision de la traduction par Annie Saumont (récemment disparue), on n’a pas jugé bon de dépoussiérer celle de ces textes, qui en aurait pourtant bien besoin. 

DIMANCHE.

Obituaire. J’apprends dans Vosges Matin la mort de Jean-Christophe Averty. J’imagine que les nécrologies qui vont suivre insisteront sur son travail à la télévision – que je n’ai jamais vu – mais c’est par la radio que je l’ai découvert via Les Cinglés du music-hall et ses chroniques dans les émissions de Bertrand Jérôme : je dois avoir des centaines d’heures de postillons avertyens sur bande. Il serait trop long de dire tout ce que je lui dois dans différents domaines (connaissances musicales en jazz et chanson française, goût pour l’exactitude dans les références, tendance à ne rien jeter – “il faut tout garder”, disait-il, j’ai souscrit), je préfère laisser la parole à Pierre Tchernia qui évoque ainsi son complice dans son autobiographie, Mon petit bonhomme de chemin, parue en 1975 et dont j’avais marqué cette page en prévision de ce triste jour.

   Jean-Christophe Averty n’est pas seulement le grand créateur de télévision que l’on connaît, c’est aussi un collectionneur fougueux. Il compose depuis longtemps une monumentale histoire du jazz, et il cherche, partout, à ce propos, les moindres témoignages.

   Nous avons couru des soirées entières dans des quartiers minables de la banlieue de Los Angeles à la recherche des musiciens du début du siècle. Nous allions frapper à la porte de vieux Noirs affolés : ils voyaient fondre sur eux un personnage en imperméable qui ne pouvait être qu’un flic. Leur affolement devenait terreur panique quand ce flic leur demandait en zozotant, dans un anglais approximatif, non pas ce qu’ils avaient fait mardi dernier à minuit, mais dans quelle ville ils jouaient du saxophone en 1922.

   Tom Brown, un vieux trombone de La Nouvelle-Orléans, excédé, a flanqué Averty à la porte de chez lui en hurlant : “Je ne savais pas, quand j’ai mis le pied dans le train de Chicago en 1915, que cinquante ans plus tard un emmerdeur allait me demander si c’était le droit ou le gauche !”

                   Lecture. Le petit livre des bons mots (Hélène Gest, First, coll. Le petit livre de, 2010; 160 p., 2,99 €).

Hiver à Sokcho (Elisa Shua Dusapin, Zoé, 2016; 144 p., 15,50 €).

                                 Roman sélectionné pour le Prix René-Fallet 2017.

LUNDI.

Lecture. Silvestre à qui je dois la vie (Boileau-Narcejac, Alfred Hitchcock Magazine n° 1, mai 1961 pour la première édition, rééd. in « Quarante ans de suspense » vol. 2, Robert Laffont, coll. Bouquins, édition établie par Francis Lacassin, 1988; 1208 p., 120 F).

                         Nouvelle.

MERCREDI.

                  Éphéméride. “8 mars [1912]

Avant-hier, essuyé des reproches à propos de l’usine. Après quoi, je suis resté une heure sur le canapé à réfléchir au saut par la fenêtre.” (Franz Kafka, Journaux)

                  Lecture. Amers (Saint-John Perse, Gallimard, 1957, rééd. in “Œuvres complètes”, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 240, 1972; 1428 p., 56 €). 

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Boîtes à lettres insolites (voire invisibles).

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 Nouméa (Nouvelle-Calédonie), photo de Victorio Palmas, novembre 2015 / Épinal (Vosges), photo de l’auteur, 3 décembre 2016 

SAMEDI.

             Films vus. Un + une (Claude Lelouch, France, 2015)

Passe ton bac d’abord… (Maurice Pialat, France – Canada, 1978)

45 ans (45 Years, Andrew Haigh, R.-U., 2015)

Mayerling (Anatole Litvak, France, 1936)

Taj Mahal (Nicolas Saada, France, 2015)

La Chambre ardente (Julien Duvivier, France – Italie- Allemagne, 1962)

Quand on a 17 ans (André Téchiné, France, 2016).

L’Invent’Hair perd ses poils. Chez les Peaux Rouges.

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Saumur (Maine-et-Loire), photo de Bernard Bretonnière, 12 septembre 2010 / Le Bouveret (Suisse), photo de Jean Prod’hom, 14 octobre 2014

             Poil et plume. Après avoir coupé les pages d’un livre à l’aide d’un coupe-papier, nous nous sentons comme le barbier qui vient de raser un client. » (Ramòn Gòmez de la Serna, Greguerìas)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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