9 avril 2017 – 746

N.B. Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 23 avril 2017.
DIMANCHE.
Vie littéraire. Je profite d’une excursion gastronomique au Val-d’Ajol pour monter jusqu’à La Feuillée Dorothée, qui domine la vallée où se niche la petite ville. Bien sûr, la demeure où Napoléon III aimait dit-on à venir entendre la jeune Dorothée – qui ignorait tout du sens du mot “éponyme” – jouer de l’épinette n’est plus. C’est aujourd’hui un établissement de santé mais la vue est restée sensiblement la même depuis la terrasse fréquentée un jour de 1924 par un jeune séminariste en rupture de ban, rejeté par l’Église et sa famille : “Le couple [Germaine Lubin et Paul Géraldy] m’invita à déjeuner dans un site bien connu des Vosges, non loin de Plombières, à la Feuillée Dorothée, et comme Germaine Lubin devait le soir même chanter au clavecin, au cours d’une soirée musicale donnée en son honneur chez Catherine Hérisé, j’acceptai d’y assister. Je ne me doutais pas que je signais mon arrêt de mort.” (Ernest de Gengenbach, L’Expérience démoniaque).
MERCREDI.
                  Lecture. Endetté comme une mule (Éric Losfeld, Belfond, 1979, rééd. Tristram, coll. Souple n° 37, 2017; 320 p., 11,40 €).
                                Gengenbach, on le retrouve dans les souvenirs d’Éric Losfeld, qui  édita son Expérience démoniaque en 1969. Éditer Gengenbach est bien la preuve que Losfeld ne ment pas quand il affirme n’avoir publié que des livres répondant à son goût, en dehors de toute compromission commerciale. Le catalogue de Losfeld au sein des deux maisons qu’il a dirigées, Arcanes et Le Terrain Vague, se partage en cinq domaines : le surréalisme, le fantastique et la science-fiction, la bande dessinée, le cinéma, l’érotisme. C’est ce dernier domaine qui lui valut ses déboires judiciaires, un nombre important de procès, de condamnations et d’amendes qui justifient le titre donné à ces souvenirs. Lesquels sont égrenés de façon plaisante – l’auteur ne cache pas son penchant pour les jeux de mots les plus douteux –, sans amertume, et lui permettent de faire état de sa fidélité au surréalisme, de son admiration pour Breton et Péret, d’un certain nombre d’amitiés solides et d’autant de franches détestations (Jean Dutourd et tout ce qui porte toge ou uniforme). Losfeld se révèle bon conteur mais mauvais prédicateur quand, arrivé au crépuscule de sa carrière, il pense que son travail sera poursuivi par des maisons comme Le Dernier Terrain Vague, Le Melog ou Le Récipiendaire – qui n’ont pas laissé beaucoup de traces. En revanche, ses vues sur l’influence de l’informatique sur le monde éditorial se sont hélas confirmées.
 
                               Curiosité.  Dans une série de phrases attribuées aux “grands feuilletonistes du XIXe siècle” : “Docteur, ma femme est clouée au lit et je voudrais que vous la vissiez.”
                               Une autre. L’histoire est connue mais Losfeld affirme qu’il en a été le témoin : “Un rédacteur en chef fait passer des tests aux futurs écrivains, et précise que la presse sentimentale doit comporter quatre poncifs, ni plus ni moins, à savoir : la Religion, la Noblesse, l’Amour et le Mystère. Tandis que les autres candidats suent sang et eau, l’un des récipiendaires dépose au bout d’une minute sa copie. Stupeur générale. On peut lire : “Nom de Dieu, s’écria la marquise, je suis enceinte, mais de qui ?”
                  Éphéméride. “Dimanche 5 avril [1942] Pâques
 
Terminé le tome IV de Trahard. Commencé Le goût de l’ordre. À midi, passé chez Mme Champonnet, lui portant des fleurs. Pas vu Marielle à qui j’ai laissé un bouquet de violettes de Parme. À 12h45, arrivée de G[eneviève] C* et de M*. Déjeuné au chinois de la rue du Sommerard, très abondamment. G[eneviève] C* habillée comme hier, très jolie. De là, à un bistrot arabe de la rue de l’École Polytechnique. Bu café et raki. Revenus chez moi un peu gris. Grande envie d’embrasser G[eneviève] C*. Je leur montre le linge que G[eneviève] C* trouve beau. Je lui donne deux taies d’oreiller. Allés visiter le Panthéon. Rentrés à Clamart, où je dîne. Rentré par le train de 9h16. Le dîner, l’heure qui a suivi, ont été douloureux. Je suis de nouveau amoureux de G[eneviève] B*. Je projette de lui écrire. Très fatigué. Couché à 10h1/2.” (Jacques Lemarchand, Journal 1942-1944)
JEUDI.
Lecture. Avant que naisse la forêt (Jérôme Chantreau, Les Escales, 2016; 224 p., 17,90 €).
Roman sélectionné pour le Prix René-Fallet 2017.
Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Jean d’Ormesson, Et toi mon coeur pourquoi bats-tu, Folio, 2005. Apparemment, ça fait dormir.
          
VENDREDI.
                  Obituaire notulien. Le Monde du jour publie l’avis de décès de Michel Arrivé. Sa famille m’avait prévenu. J’ai rencontré Michel Arrivé en novembre 2009 dans le cadre d’un colloque sur les fous littéraires à Pont-à-Mousson. Une discussion riche et éclairante qui s’était poursuivie par des échanges électroniques, son accès au statut de notulien, l’envoi et la lecture de ses livres, je crois que j’avais chroniqué l’un d’eux pour La Liberté de l’Est. Régent du Collège de ‘Pataphysique, Michel Arrivé était avant tout un linguiste mais cela ne l’empêchait pas de s’intéresser à la littérature. On lui doit notamment l’édition de Jarry en Pléiade, un roman très perecquien (Un bel immeuble) et un chef-d’œuvre, Les Remembrances du vieillard idiot. La notulie rassemblée salue sa mémoire et sa famille.
Lecture. Nouvelles isolées (Gilbert Keith Chesterton, circa 1914, rééd. in « Les Enquêtes du Père Brown », Omnibus 2008; traduction de J.-F. Amsel et Romain Brain; 1212 p., 28 €).
C’est la fin du volume avec trois nouvelles non parues en recueil, deux articles de Chesterton sur le roman policier et une très intéressante postface de Francis Lacassin, une analyse du Père Brown qui confirme ce que l’on avait constaté à la lecture de ces enquêtes : à savoir que le personnage est beaucoup plus intéressant que les intrigues qu’il démêle. 
Le cabinet de curiosités du notulographe. Bronzage excessif, Paris (Seine), rue du Champ-de-l’Alouette, photo de Jean-Damien Poncet, 23 août 2016.
 
746
SAMEDI.
              Lecture. Oiseaux (Saint-John Perse, Gallimard, 1963, rééd. in “Œuvres complètes”, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 240, 1972; 1428 p., 56 €).
 
              Films vus pendant la semaine. Philadelphia (Jonathan Demme, E.-U., 1993)
Opération Eye in the Sky (Eye in the Sky, Gavin Hood, R.-U. – Afrique du Sud, 2015)
                                                                24 jours (Alexandre Arcady, France, 2014)
                                                                Five (Igor Gotesman, France, 2016)
                                                                Tintin et les oranges bleues (Philippe Condroyer, France – Espagne, 1964)
                                                                Au nom de ma fille (Vincent Garenq, France – Allemagne, 2016)
                                                                1 homme de trop (Costa-Gavras, France – Italie, 1967).
              L’Invent’Hair perd ses poils. Hommage grammatical à Michel Arrivé.
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Dunkerque (Nord), photo de Joëlle Traber, 20 août 2010 / Martignat (Ain), photo de Marc-Gabriel Malfant, 4 avril 2011
              Poil et plume.
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Bon dimanche,
Philippe DIDION

 

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