30 septembre 2018 – 808

LUNDI.

             Lecture. La Malédiction des neuf fois neuf (Nine Times Nine, Anthony Boucher, Duell, Sloane & Pierce, New York, 1940 pour l’édition originale, traduit de l’américain par Danièle Grivel, in « Mystères à huis clos », Omnibus, 2007; 1148 p., 27 €).

                           Les récits de meurtres à huis clos sont toujours décevants : les solutions imaginées par les auteurs sont tellement biscornues et alambiquées qu’elles en perdent toute vraisemblance, quels que soient les efforts prodigués par leurs auteurs. Il n’est pas inconvenant de dire que Le Mystère de la chambre jaune doit son succès et la longévité de celui-ci à d’autres raisons que celles de la résolution du crime proprement dite. Le roman d’Anthony Boucher ne déroge pas à la règle et la résolution de l’énigme proposée est aussi des plus tordues. Cependant, comme chez Gaston Leroux, il y a autre chose, d’autres qualités qui rendent le livre attachant : un humour léger, un rythme soutenu et une peinture des milieux religieux sectaires de Los Angeles qui valent finalement le détour.
MARDI.
            Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Danielle Steel, Rançon, Pocket, 2012; Raphaëlle Giordano, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, Pocket, 2017.
            Obituaire. Dans l’éditorial du dernier Bulletin de l’Association Georges Perec, je constatais benoîtement le développement régulier de la rubrique “Carnet”, consacrée en partie aux disparitions de ceux et celles qui avaient côtoyé le jeune homme, l’adulte ou l’écrivain. Les choses ne vont pas en s’arrangeant et deux noms viennent aujourd’hui s’ajouter à la liste de ceux déjà couchés dans le prochain numéro : Paul Virilio, éditeur d’Espèces d’espaces, et Marceline Loridan-Ivens, qui avait récemment exhumé un morceau de sa correspondance amoureuse avec Perec. Marceline, née Rozenberg à Épinal (Vosges) a été régulièrement mentionnée dans les notules : je m’étais fait fort de retrouver trace de sa famille dans sa ville natale mais mes recherches n’avaient guère été concluantes. Son séjour ici avait été très bref, très éloigné dans le passé, et elle ne répondait pas aux sollicitations. Aujourd’hui, grâce à l’obligeance d’une notulienne locale, je peux juste montrer l’endroit où se trouvait la boutique de confection de sa mère. La boutique s’appelait “Suzy”. Il en reste au moins une lettre.

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Épinal (Vosges), rue des Minimes, photo de l’auteur, 2 septembre 2018, remerciements à A.-M. V.
MERCREDI.
                  Éphéméride. “Friday 19 [septembre 1919] 10 1/2 p.m.
The change on London is lower, but since yesterday morning I am very unwell, and wonder whether I shall be able to leave Paris on Sunday. In fact, I don’t think I shall, because as yet I have not asked formally for a passport; so that, if I am better and can go, I shall not be able to leave before Wed. or Thursday next. I have suffered horribly yesterday afternoon and today. Pain in my head, and all the usual troubles.” (Valery Larbaud, Journal)
VENDREDI.
                  Vendredi. Vosges Matin du jour m’apprend le décès de M. Grandhomme. Une notule du temps jadis (n° 179, 10 octobre 2004), ci-dessous reproduite, lui avait rendu un hommage anthume.

VENDREDI.
                  Vie de quartier. Ici, c’est une photo de M. Grandhomme, prise le 30 septembre dernier.

 

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M. Grandhomme tient un garage en face de la pharmacie, juste à côté du coiffeur, ex-marchand de télé qui n’avait jamais vendu de télé. Voici le garage, photographié également le 30 septembre dernier. 

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Donc c’est le garage, vu de mon bureau. Le 30 septembre, M. Grandhomme a pendu son bleu au clou, raccroché ses clés à tube et a fermé les portes du garage du Char-d’Argent. Il y travaillait depuis l’âge de 14 ans, en compagnie puis à la suite de son père qui avait pris l’affaire en 1936. M. Grandhomme travaillait seul, pelant de froid l’hiver et crevant de chaud l’été sous son toit en tôle. Le garage du Char-d’Argent n’était pas une clinique pour voitures où le chef d’atelier vous reçoit en blouse blanche de médecin hospitalier. C’était une chape de ciment avec un pont et une fosse, des bidons, des flaques de graisse et des seaux de sciure. On y était bien reçu. M. Grandhomme prend sa retraite, un peu las et incapable d’investir dans l’appareillage électronique que réclame désormais sa profession. M. Grandhomme ne quitte pas le quartier. Il continuera d’habiter au-dessus du garage, c’est là qu’il est né. Il essaiera de louer les lieux, il paraît que des gens cherchent des endroits comme le sien pour l’hivernage de leurs caravanes. M. Grandhomme n’est pas amer, il est content de pouvoir souffler un peu. Derrière sa maison, il a un petit jardin qui descend jusqu’à la Moselle, j’y suis allé une fois ou deux. L’été, Madame Grandhomme y étend les cottes de son mari et y soigne ses géraniums. Il y a des sièges pour se reposer. Il y a aussi quelques GS et une 504 qui rouillent gentiment sur la pelouse, sans roues, sans phares, mais qui ont l’air d’être heureuses d’avoir quitté l’asphalte et d’être là, dans l’herbe. M. Grandhomme, quand les beaux jours reviendront, ira s’asseoir sur une chaise longue et fumera ses Gauloises, paisible, au milieu des carcasses aux orbites creuses. M. Grandhomme ne sera jamais seul.

                  Vie en Creuse. À la fin nous décidâmes de ne plus jamais y revenir parce que ces semaines avaient été parfaites et rien n’aurait pu les égaler.” J’ai toujours essayé de respecter cette phrase de Fitzgerald, écrite après un séjour à Annecy en compagnie de Zelda en juillet 1931, en évitant autant que possible de retourner sur les lieux où j’avais été heureux. Pour ce qui est de la Creuse, l’endroit de la Terre où, justement, je suis le plus heureux, je suis obligé d’y aller souvent pour avoir l’impression de n’en jamais partir. C’est pourquoi aujourd’hui, sitôt mes cours expédiés, je m’enfuis vers Guéret.
                 Le cabinet de curiosités du notulographe. Restauration souriante.
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Aubusson (Creuse), photo de l’auteur, 29 décembre 2017 / Beaune (Côte-d’Or), photo de Gérard Luraschi, 18 mars 2018
SAMEDI.
              Vie littéraire. Treizièmes rencontres de Chaminadour à Guéret, donc. Ça commence par l’annonce de la défection de Michon, qui a sacré son camp aux Cards. Ce n’est plus une surprise, il fait ça chaque année, heureusement qu’on ne vient plus seulement pour lui. Je finis ma nuit bercé par la voix de Marie-Hélène Lafon qui parle de Mathieu Riboulet, récemment décédé. De Marie-Hélène Lafon, je ne connais que le premier roman, que j’avais lu pour le Prix René-Fallet. Elle a fait son chemin depuis, son profil de prof sévère – qu’elle est peut-être dans la réalité – est bien connu et m’incite à ne dormir que d’un œil, de peur d’une verte remontrance. Chaque fois que je vois cette femme, j’ai l’impression que j’ai oublié de lui rendre ma rédaction. La table ronde qui suit tourne autour de “Corps, sexualité, travestissement”, ce qui me rend un poil circonspect au moment d’aller me soulager aux urinoirs. Pas de soupeurs, c’est déjà ça. Au bout d’une matinée passée à écouter des écrivains parler d’autres écrivains et parfois d’eux-mêmes, j’en arrive à me dire que l’écrivain est fait pour écrire, le lecteur pour lire et que le reste – et c’est là que Michon a raison – n’est que fanfreluches. L’après-midi est d’un autre calibre avec une longue intervention de Leïla Shahid, appelée à témoigner sur son amitié avec Jean Genet. Elle était avec lui à Beyrouth en 1982, est entrée avec lui dans les camps de Sabra et Chatila, juste après les massacres. On peut penser qu’elle a eu le temps de roder son récit au fil de sa longue carrière politique et médiatique, n’empêche, ça remue.
              Films vus pendant la semaine. Happy End (Michael Haneke, France – Autriche – Allemagne, 2017)
                                                                Le Pays sans étoiles (Georges Lacombe, France, 1946)
                                                                Les Ex (Maurice Barthélémy, France, 2017)
                                                                La Vie de château (Jean-Paul Rappeneau, France, 1966)
                                                                Laissez bronzer les cadavres (Hélène Cattet & Bruno Forzani, France – Belgique, 2017).
             L’Invent’Hair perd ses poils.
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Boissy-sous-Saint-Yon (Essonne), photo de Jean-Christophe Soum-Fontez, 26 mars 2011 / Crach (Morbihan), photo de l’auteur, 12 juillet 2014
             Poil et pellicule.
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Une fille et des fusils (Claude Lelouch, France, 1965)
DIMANCHE.
                   Vie en Creuse. Place Bonnyaud, Guéret. La petite troupe de Chaminadour se rassemble. Tiens, Pierre Michon est de retour. Marie-Hélène Lafon, absente, des rédactions à corriger peut-être. Avant le départ du cortège, j’échange quelques mots avec Leïla Shahid, immense honneur. Puis on démarre, direction la maison Jouhandeau, à travers les rues désertes – elles le sont toujours – au son de l’orchestre New Orleans, sous les banderoles “Honneur à Mathieu Riboulet” et “Honneur à Jean Genet”. Comme à chaque fois, un cafard noir m’envahit, parce que c’est l’heure de repartir, parce que j’ai l’impression de suivre un enterrement sans savoir si l’on porte en terre des réfugiés palestiniens de 1982, des réfugiés d’aujourd’hui, les cadavres de Genet et de Riboulet, ou celui de la littérature tout entière.
LUNDI.
            Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Alex Dahl, Le Garçon derrière la porte, City, 2018.
MERCREDI.
                  Éphéméride. “Mardi 26 septembre. – Je m’amusais hier à envoyer à M.D. sur une feuille de papier recouverte d’une autre, très légèrement collée par les bords, le dessin, au crayon, d’un trait très léger, d’une q….
Ce soir je trouve dans ma boîte deux lignes d’elle me demandant si c’est moi qui lui envoie “ceci” (qu’elle me retourne), ce qui serait déplacé dans l’inquiétude dans laquelle elle est (sa toilette dérangée l’autre matin).
“Déplacé !” Ce mot entre nous. Je lui ai fait une petite réponse… Tant pis si elle la prend mal. Elle ne peut pas se douter à quel point, d’un coup, elle me refroidit.” (Paul Léautaud, Journal particulier 1933)
VENDREDI.
                  Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Lalie Walker, Les Survivantes, Actes Sud, 2010.
                  Lecture. Jeunesse (Youth : A Narrative, and Two Other Stories, Joseph Conrad, Blackwood, 1902 pour l’édition originale, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 318, 1985 pour la traduction française in “Œuvres 2”; 1514 p., 59 €).
                                Après avoir vu récemment Apocalypse Now, j’ai voulu savoir ce que le film devait à la nouvelle de Conrad, “Au coeur des ténèbres”, citée comme une des sources du scénario. C’est la figure de Kurtz, personnage énigmatique et hors d’atteinte imaginé par Conrad, qui a été reprise par Coppola. La nouvelle figure dans le recueil Jeunesse, au milieu de deux autres, “Jeunesse” et “Au bout du rouleau”, les trois textes illustrant trois âges de la vie. “Jeunesse” en est le meilleur élément, et j’y ai retrouvé la magie des phrases de Conrad dont j’avais lu quelques romans en anglais – j’étais alors moins paresseux – dans mes vertes années. J’ai encore en mémoire cette image du soir tombant sur le bateau de Lord Jim, en conclusion d’un chapitre, et qui me semble toujours somptueuse : “The night descended on her like a benediction”.
                  Le cabinet de curiosités du notulographe. Souplesse des horaires en milieu artistico-commercial.
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Bouguenais (Loire-Inférieure), photo de Bernard Bretonnière, 18 août 2017 / Paris (Seine), avenue Philippe-Auguste, photo de Jean-François Fournié, 17 avril 2018
SAMEDI.
              Films vus. La Pluie qui chante (Till the Clouds Roll By, Richard Whorf, É.-U., 1946)
                               Nos années folles (André Téchiné, France, 2017)
                               Streetlife (Karl Francis, R.-U., 1995)
                               C’est beau la vie quand on y pense (Gérard Jugnot, France, 2017)
                               Le Roi et moi (The King and I, Walter Lang, É.-U., 1956)
                               Le Jeune Karl Marx (Raoul Peck, France – Belgique – Allemagne, 2017)
                               Y aura-t-il de la neige à Noël ? (Sandrine Veysset, France, 1996).
              L’Invent’Hair perd ses poils.
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Villelongue-dels-Monts (Pyrénées-Orientales), photo de Marc-Gabriel Malfant, 28 mars 2011 / Cahors (Lot), photo du même, 2 mars 2013
              Poil aux arts.
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Performance perruquière au Musée d’Art Contemporain de Barcelone
Bon dimanche,
Philippe DIDION
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