17 mai 2020 – 882

LUNDI.
           Levée d’écrou. Nous y voilà, la porte s’entrouvre et nous nous voyons offrir quelques mètres de laisse. Ce serait mentir de dire que j’attendais ce moment avec impatience : j’aurai vécu ces semaines de réclusion sans aucune difficulté, et même avec plaisir. Un plaisir égoïste, bien sûr, un plaisir de privilégié mais un plaisir réel. Il y a d’abord cette situation, que je n’aurais pu imaginer dans mes rêves les plus fous : interdiction d’aller à l’école. Un de mes plus vieux souvenirs scolaires, le plus marquant peut-être, reste celui du jour de novembre 1970 où l’on décida de fermer les écoles : le général de Gaulle était mort. Depuis, je n’ai jamais vu la neige tomber sans prier pour qu’elle s’amasse à un point tel que les routes soient bloquées et les écoles hors d’atteinte, j’ai rêvé d’inondations, de typhons, de maelströms, de tremblements de terre et voilà que l’ordre tombe : vous ne bougez plus, vous faites ce que vous pouvez chez vous, on vous envoie vos sous quand même. Incroyable. Il y a ensuite la douceur des jours passés à bossoter le matin sur l’ordinateur, à ligoter l’après-midi au soleil sur les toits. Plus de bruit, plus de train à attendre, plus de journées de boulot interminables mais des siestes d’airain, des grasses matinées jusqu’à des sept heures passées. Cependant, il y a un bémol : la vitesse à laquelle ces journées auront passé. L’impression que ce confinement a commencé avant-hier et qu’il fut aussi rapide qu’une descente de toboggan. Les années à venir passeront sans doute aussi vite et le fait est que ça fait un peu peur. En attendant, l’expérience aura au moins permis de constater que l’enseignement à distance atteignait vite ses limites et que la bonne vieille école, “en présentiel” comme disent les ânes, était tout de même le système le moins inégalitaire qui soit. Restent les questions existentielles auxquelles il va falloir répondre cette semaine : Est-ce que je sais encore conduire, et où ai-je bien pu garer l’auto ?
MARDI.
            Lecture. Personne inconnue (Persons Unknown, Susie Steiner, 2017 pour l’édition originale, Les Arènes, coll. Equinox, 2019 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Yoko Lacour; 476 p., 20 €).
                          Tradition anglo-saxonne oblige, le livre contient une pleine page de remerciements adressés tous azimuts. Comme c’est une histoire policière, Susan Steiner remercie un sergent-détective, comme il y a des implications judiciaires, elle remercie deux avocats, un personnage exerçant le métier d’infirmière, elle remercie quelqu’un qui appartient à ce milieu professionnel, et puis un spécialiste du blanchiment d’argent, et un autre versé dans les mœurs entrepreneuriales de la City et ainsi de suite. Tous ces pare-feu sont destinés à donner de la vraisemblance au récit et chacun est sans doute pertinent. C’est le mélange qui ne va pas, l’abondance des sujets abordés qui aboutit au paradoxe suivant : bardée de conseils d’experts, Susie Steiner a réussi l’exploit de bâtir une histoire totalement invraisemblable.
MERCREDI.
                  Éphéméride. 13 mai [1932]
Je vais à la poste. Le nouveau captain, m’apercevant, me hèle pour les drinks. J’y vais. Il les prend avec son subordonné, l’officier égyptien à tête de Chinois, déjà assez ému. Disques de phonographe. Lotte Schoene, Élisabeth Schumann. Mistinguett, qu’on vénère en tant que sixty years old lady chantant si bien… Vieux disques anglais qui me font plaisir. Tous les drapeaux du Soudan anglo-égyptien ont été mis en berne, eu égard à notre président. Dans notre conversation, le captain me fait remarquer que je ne dois pas être tellement bien accointé avec l’armée française. J’en suis vexé comme s’il me reprochait de ne pas appartenir à telle société secrète…” (Michel Leiris, L’Afrique fantôme)
JEUDI.
          Lecture. L’Appel du monde sauvage (The Call of the Wild, Jack London, McMillan, 1903 pour l’édition originale, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 615, “Romans, récits et nouvelles I”, 2016 pour la traduction française, traduit de l’américain par Marc Amfreville & Antoine Cazé; 1482 p., 62,50 €).
                        Vous avez des travaux d’intérieur à faire chez vous. Vous faites venir, mettons, un plombier. Il jette un œil morne sur l’installation et laisse tomber, méprisant : “Mais qui c’est qui vous a fait ça ? Regardez, non mais c’est ni fait ni à faire, jamais vu ça de ma vie, etc.” Quand il a terminé, arrive le carreleur qui va râler après les tuyaux du plombier foutus n’importe comment, puis l’électricien qui trouvera lui aussi à redire sur les travaux de ses prédécesseurs, et ainsi de suite. Solidarité sainte de l’artisanat. Que l’on retrouve chez les traducteurs : dès qu’un membre de cette corporation s’attaque à remodeler un classique, il va trouver le boulot de ses devanciers incomplet, fautif, vieillot, bon à jeter. Voyons ici ce que le couple de la Pléiade pense du travail de la comtesse de Galard, paru chez l’éditeur Félix Juven en 1906 : “non-respect des chapitres de l‘original, nombreuses suppressions, réarrangements de scènes, sans compter une cruelle absence de documentation qui conduit à des contresens fâcheux” et on en passe. Le traducteur est un plombier ronchon. Sans doute ici avec raison. N’empêche qu’on aimait bien le titre, L’Appel de la forêt, il était peut-être fautif, mais plus évocateur que celui choisi pour cette nouvelle version.
VENDREDI.
                  Lecture. Géographie de Sherlock Holmes (Xavier Mauméjean & André-François Ruaud, Les Moutons électriques, coll. La Bibliothèque rouge 2011; 124 p., 23 €).
                  Le cabinet de curiosités du notulographe. Quand le bâtiment va…

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Saint-Dié-des-Vosges (Vosges), photo de l’auteur, 3 mars 2018 / Gatineau (Québec), photo de Jean Savard, 18 novembre 2019
SAMEDI.
              Lecture. Journal d’un homme sans importance (The Diary of a Nobody, George & Weedon Grossmith, J.W. Arrowsmith Ltd., 1892 pour l’édition originale, Noir sur Blanc, coll. La Bibliothèque de Dimitri, 2019 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Gérard Joulié; 228 p., 22 €).
              Films vus. La Fête à Henriette (Julien Duvivier, France, 1952)
                               L’Entourloupe (Gérard Pirès, France, 1980)
                               Belles familles (Jean-Paul Rappeneau, France, 2015)
                               Benny’s Video (Michael Haneke, Autriche – Suisse, 1992)
                               Jericho (Henri Calef, France, 1946)
                               Rocky (John G. Avildsen, É.-U., 1976)
                               L’Œil du malin (Claude Chabrol, France – Italie, 1962).
              L’Invent’Hair perd ses poils.
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Paris (Seine), avenue Simon-Bolivar, photo de Pierre Cohen-Hadria, 17 juillet 2011 / Nancy (Meurthe-et-Moselle), photo de Michèle Henné, 1er juin 2015
              Poil et plume. Faut d’abord que j’me fasse gratter la couenne. On va aller à l’École de coiffure.
Nous sommes allés tous les deux nous faire couper les tiffs. Quand le merlan m’a demandé comment j’voulais les pattes, je lui ai dit de me les laisser longues. Si j’avais pu, je me serais bien laissé pousser des bacchantes mais la matière première manquait encore.” (Martin L. Weiss, Dans du coton)
Bon dimanche,
Philippe DIDION
                              

 

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