25 avril 2021 – 926

DIMANCHE.                   

Bestiolaire. Dans son dernier Carnet de notes (oui, j’ai commencé à le lire, au rythme d’un mois entre deux autres lectures), Pierre Bergounioux signale l’apparition du “premier papillon de l’année”, un Citron comme il se doit, le 11 mars 2016. Cette année, j’ai dû attendre jusqu’au 28 mars pour en voir un à Senonges (Vosges). Le lendemain, j’assistais à l’installation des Hirondelles de cheminée dans la grange de la ferme D., à Châtel-sur-Moselle (Vosges aussi). Depuis, le froid est revenu, la floraison s’est bloquée et les insectes ne sortent pas. J’arpente le périmètre de dix kilomètres de rayon qui nous est alloué, je guette, je scrute, le chat est maigre : un Bourdon terrestre, une jeune Abeille domestique, un Géotrupe printanier, des Fourmis rousses toujours actives et, seule surprise, un beau Méloé printanier à Deyvillers (Vosges, forcément).    

LUNDI.           

Lecture. Discussion (Discusión, Jorge Luis Borges, 1932 pour l’édition originale, Gallimard, 1966 pour la traduction française, rééd. in « Œuvres complètes I », Bibliothèque de la Pléiade n° 400, 2010, traduit de l’espagnol par Paul Bénichou, Sylvia Bénichou-Roubaud, Jean-Pierre Bernès, Françoise Rosset et Claire Staub; 1766 p., 68,50 €).

Borges a rassemblé sous ce titre divers articles parus pour la plupart d’entre eux dans la célèbre revue Sur, de Victoria Ocampo. L’auteur y exprime son goût pour Flaubert et Walt Whitman, son intérêt pour le paradoxe de Zénon d’Élée, y développe son incroyable érudition sur des sujets littéraires, métaphysiques ou philosophiques. Le texte le plus intéressant s’intitule “De l’éthique superstitieuse du lecteur”. Borges y dénie l’importance du style dans ce qui fait un chef-d’œuvre littéraire, affirmant la primauté du sujet : “Don Quichotte gagne des batailles posthumes contre ses traducteurs et survit à toute version négligente. Heine, qui jamais ne l’entendit en espagnol, put le célébrer à jamais. Le fantôme allemand, scandinave ou hindoustanique de Don Quichotte est plus vivant que les artifices verbaux d’un styliste anxieux.”    

MARDI.           

Lecture. Griffu (Jean-Patrick Manchette et Jacques Tardi, Éditions du Square, 1978, rééd. Gallimard, coll. Quarto, “Romans noirs”, 2005; 1344 p., 29,50 €).    

MERCREDI.                  

Éphéméride.21 avril [1942]. Attaque aérienne des Américains sur Tokyo; Lübeck bombardée par la RAF. C’est bien !

… J’écris ces mots et je prends peur. Quoi ? Est-on déjà devenu assez endurci, assez inhumain pour applaudir à l’Apocalypse ! Car c’est un spectacle d’Apocalypse que le bombardement d’une ville moderne… L’agonie des enfants innocents, la panique des foules, la misère accumulée, la destruction des cathédrales et des hôpitaux, des temples et des théâtres, des jardins, des écoles, des cités ouvrières et des bibliothèques – cela est-il “bien” ?

Ce n’est pas bien mais c’est inévitable ! Hitler doit tomber. Tout ce qui l’affaiblit et rend plus proche sa défaite, j’y applaudis. Les bombardements affaiblissent Hitler. Je suis pour les bombardements.” (Klaus Mann, Le Tournant)                    

Lecture. Bouclard n° 3 (Bouclard Éditions, 2020; 64 p., 10 €).    

JEUDI.          

Devoirs de vacances. J’ai décidé de consacrer cette journée à constituer mon dossier de départ en retraite. La chose m’effraie depuis un long moment, il faut que je m’y prenne longtemps à l’avance pour franchir ou contourner tous les obstacles que je devine dressés sur mon chemin par le monstre informatique. Caroline et Lucie sont là, dans le coin du soigneur, pour prévenir tout jet de l’éponge au bout du cinquième mot de passe à fournir. L’affaire ne se passe pas si mal, et j’envoie le bidule en fin d’après-midi. Dix minutes plus tard, je reçois le “document de demande de radiation des cadres à imprimer et à adresser daté et signé à [mon] employeur par la voie hiérarchique.” Dix minutes. Et moi qui pensais qu’on allait me dire gentiment “Vous êtes sûr ? Vous ne voulez pas rester un petit peu plus longtemps avec nous ? Qu’est-ce qu’on va devenir, sans vous ?…” Penses-tu. Casse-toi pauv’ con. Bande d’ingrats.            

Lecture. En cherchant Parvulesco (Christophe Bourseiller, La Table Ronde, 2021; 128 p., 14 €).                        

Ça commence comme une autobiographie classique, la famille dans laquelle tout tourne autour du théâtre, l’enfance, les premiers pas au cinéma sous la houlette de Jean-Luc Godard, la célébrité avec le rôle de Lucien dans Un éléphant ça trompe énormément. Gloire fugace de Christophe Bourseiller et qui s’évanouit, laissant place à un sentiment d’injustice : Godard l’abandonne, ne s’intéresse plus à lui. D’où ce livre dans lequel on devine la question qui le tourmente : Jean-Luc, pourquoi m’as-tu abandonné ? Godard n’est pas connu pour sa fidélité : on sait ce qu’il est advenu de son amitié avec Truffaut, on se souvient de la déception d’Agnès Varda à la fin de Visages, villages. C’est ainsi. Mais Bourseiller, lui, n’abandonne pas Godard. En revoyant À bout de souffle, il tombe sur la séquence dans laquelle Jean-Pierre Melville est assailli par une meute de journalistes à la descente d’un avion. Melville incarne Jean Parvulesco, présenté comme un écrivain renommé. La scène est brève, mais chez Godard, il faut faire attention à tout. À tous les personnages notamment. Pas seulement à Michel Poiccard ou à Pierrot le fou, aux autres aussi, qui ne font que traverser l’écran. Dans Pierrot le fou, justement : on voit une vieille dame propriétaire d’un yacht qui se présente comme étant la princesse Aïcha Abadie et qui n’est autre que Berthe de Nyse, dont Paul Schneebeli raconta le tumultueux parcours lors du dernier Colloque des Invalides en 2016 : journaliste, poétesse, aérostière, comtesse, actrice, conférencière et, selon ses propres dires, princesse du Liban. Un personnage hors du commun, c’est certain, qui mourut à Nice en 1971 à l’âge respectable de quatre-vingt-quinze ans. Une parenthèse d’histoire locale maintenant : le vrai nom de Berthe de Nyse était Berthe Denise Veil. Son père était le journaliste et patron de presse Édouard-Amédée Veil, né à Épinal le 17 octobre 1845 au domicile de ses parents, rue Aubert. Rien à voir avec Simone Veil, bien sûr. Mais, effet du hasard objectif, un rapprochement intéressant : la meilleure amie de Simone Veil, Marceline Loridan, vécut une partie de son enfance rue des Minimes, à quelques pas de cette même rue Aubert. Bon, je m’égare, revenons au livre et et aux personnages secondaires chez Godard. Jean Parvulesco n’est pas une invention du cinéaste. C’est effectivement un écrivain, mais pas du genre à rassembler un bataillon de journalistes pour l’accueillir sur un tarmac. Au bout d’une quarantaine de pages, Christophe Bourseiller abandonne l’autobiographie pour partir à la découverte de Parvulesco. Un personnage qui, lui aussi, vaut le détour : figure de Saint-Germain-des-Prés, ami des cinéastes (Godard, donc, mais surtout Rohmer, il apparaît à plusieurs reprises dans la biographie d’Antoine de Baecque et Noël Herpe), écrivain maudit et perpétuellement fauché, complotiste avant l’heure, agent secret autoproclamé, féru d’ésotérisme, d’occultisme, de géopolitique abracadabrante, on peut le situer à mi-chemin entre Jack Thieuloy et Ernest Gengenbach. On ne sera d’ailleurs pas surpris de trouver parmi ses connaissances Raymond Abellio, que Gengenbach fréquenta également et rien ne dit que les deux zigotos ne se sont pas croisés – je rêve de trouver trace d’une telle rencontre. Tout ça pour dire que Parvulesco possédait tous les atouts pour intéresser Christophe Bourseiller dont on connaît le goût pour tout ce qui touche à la culture et à la politique underground des années 1960 et suivantes. Christophe Bourseiller fut un régulier du Colloque des Invalides où je l’ai souvent croisé, toujours surpris de constater qu’il avait gardé la même voix que dans le film d’Yves Robert. Il venait y parler de Debord et d’autres plus obscurs comme Peter Sotos, Alexander Trocchi ou Annie Sprinkle. Nul doute qu’il aurait donné dans ce cadre un beau portrait de Parvulesco et qu’à l’oral sa confusion entre l’inspecteur Clouseau et Henri-Georges Clouzot serait passée inaperçue.  

Christophe Bourseiller, XVIIe Colloque des Invalides, Paris (Seine), photo de l’auteur, 15 novembre 2013    

VENDREDI.                  

Le cabinet de curiosités du notulographe. Les beaux titres de la presse locale, collection de l’auteur.  

Vosges Matin, 20 mai 2017 / L’Écho des Vosges, 16 novembre 2017    

SAMEDI.              

Films vus.

  • 16 ans ou presque (Tristan Séguéla, France, 2013)                               
  • 1001 pattes (A Bug’s Life, John Lasseter, É.-U., 1998)                               
  • Ma famille et le loup (Adrià Garcia, France – Belgique, 2019)                               
  • Mean streets – Les Rues chaudes (Mean Streets, Martin Scorsese, É.-U., 1973)                               
  • Radioactive (Marjane Satrapi, R.-U. – France – É.-U. – Chine – Hongrie, 2019)                               
  • Les Commitments (The Commitments, Alan Parker, Irlande – R.-U. – É.-U., 1991)                               
  • Arrête ton char… bidasse ! (Michel Gérard, France – R.F.A., 1977).                

L’Invent’Hair perd ses poils.  

  Paris (Seine), boulevard Pasteur, photo de Danielle Constantin, 11 décembre 2011

Tours (Indre-et-Loire), photo de Yannick Séité, 5 octobre 2017                

Poil et pellicule.  

Moonrise Kingdom (Wes Anderson, É.-U., 2012)    

Bon dimanche,  

Philippe DIDION    

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