23 mai 2021 – 929

LUNDI.           

Lecture. Les Aveux (The Tenth Interview, John Wainwright, Macmillan London Limited, 1986 pour l’édition originale, Sonatine, 2020 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Laurence Romance; 208 p., 20 €).

Sonatine poursuit l’exhumation des titres de John Wainwright, auteur anglais qui eut son heure de gloire quand Claude Miller adapta l’un d’eux, À table !, pour en faire Garde à vue. Un face-à-face implacable entre un policier et un suspect, un procédé que l’écrivain semble affectionner puisqu’il l’utilise dans Une confession, autre polar posthume paru lui aussi chez Sonatine, et dans ces Aveux. Sauf qu’ici, les aveux ne sont pas à arracher : l’homme qui vient se livrer à la police déclare tout de go qu’il a empoisonné son épouse. Facile, trop facile pour le policier, convaincu que cette confession cache quelque chose de plus grave, ce qui donnera lieu à une surprise finale qui vaut le détour.

MERCREDI.                  

Éphéméride. Germain Nouveau à un éditeur  

“Paris, 12 mai 1889.  

Cher Monsieur,  

Toujours cette question du pseudonyme à laquelle je suis forcé de revenir. Vous savez que je suis loin d’être libre et que j’ai beaucoup de ménagements à garder. Aussi vous prierais-je de vouloir bien ne pas faire annoncer mon volume encore… je crains fort que je ne sois obligé d’en revenir à ma première idée, c’est-à-dire de faire un tirage sans nom d’éditeur, et à un nombre plus restreint d’exemplaires. Auquel cas il me resterait à vous demander mille pardons pour le dérangement que je vous aurais causé, tout en demeurant votre obligé.

Veuillez croire, cher Monsieur, à mes meilleurs sentiments.  

Germain Nouveau.  

P.-S. Je verrai bientôt M. Jouve à ce sujet.  

G.N.  

Germain Nouveau 130 ter, Bd Clichy.” (Germain Nouveau, Correspondance)    

JEUDI.          

Vie familiale. Les routes sont plutôt fréquentées aujourd’hui, tout le monde a des fourmis dans les pneus. Nous comme les autres, qui profitons de l’espace de nouveau ouvert pour gagner Talence et retrouver Lucie, en poste ces temps-ci aux Archives départementales de la Gironde. La halte pique-nique a lieu à Ciry-le-Noble (Saône-et-Loire) où nous avons nos habitudes, au bord du canal du Centre. Un groupe de carpistes est à l’affût. Au moment de quitter les lieux, je vais rôder autour de leurs lignes, histoire de me documenter pour ma campagne estivale en Creuse. J’ai la surprise, partagée, de reconnaître sous la casquette d’un des pêcheurs un ancien élève, désormais installé dans le coin. Ils sont partout, disait Bergounioux. Jusqu’ici, à trois cents kilomètres et plus du collège qui nous abritait il y a dix ans peut-être. Les souvenirs ne sont amers ni pour l’un ni pour l’autre et c’est tant mieux : le gonze est désormais de taille à me balancer à la flotte d’une seule main.    

VENDREDI.                  

Vie aquitaine. Le temps est clément, nous passons une partie de la journée sur la plage du Grand-Crohot, histoire de saluer le vieil océan “aux vagues de cristal”. En chemin, nous faisons halte à Lège-Cap-Ferret pour découvrir le lotissement de Lège, une des premières réalisations de Le Corbusier dont les éléments ont encore une belle tenue et dont la structure cubique ne surprend plus, tant elle est devenue commune ces derniers temps. Plus décati apparaît le fronton de pelote basque, un peu inattendu en ces lieux.                    

Le cabinet de curiosités du notulographe. Réouverture des restaurants.  

  Carcassonne (Aude), photo d’Olivier Bertin, 17 juillet 2015

Nantes (Loire-Inférieure), photo de Bernard Bretonnière, 4 octobre 2018                    

Lecture. Pnine (Vladimir Nabokov, Doubleday, 1957 pour l’édition originale, Gallimard, 1962 pour la traduction française, rééd. in “Œuvres romanesques complètes III”, Bibliothèque de la Pléiade n° 648, 2020, traduit de l’anglais par Maurice Couturier; 1602 p., 78 €).                                

Il a fallu attendre dix ans pour voir paraître ce troisième tome des romans de Nabokov postérieurs à Lolita mais cela valait la peine à la lueur de ce premier texte. Nabokov, en 1957, est devenu pleinement un écrivain américain. Il s’approprie les codes de la littérature locale – il l’a déjà fait dans Lolita avec le voyage – auxquels il imprime sa particularité russe. Mieux, il invente presque un genre, en est en tout cas un des pionniers, le campus novel, promis à un beau succès. Pnine est en effet le nom d’un professeur d’université, d’origine russe bien sûr, méprisé et moqué par ses collègues. Nabokov n’a jamais manifesté une grande tendresse pour ses personnages mais Pnine est un véritable jeu de massacre dont personne ne sort indemne. Professeurs, étudiants, tous sont la cible d’une ironie féroce qui n’épargne pas Pnine lui-même, mais seul celui-ci parvient à une sorte de grandeur par son côté pathétique. Pressé de s’intégrer au monde universitaire américain, Nabokov ne se fait pas d’illusions à son sujet. Il se coulera dans le moule et d’ailleurs, au vu de ses cours sur les écrivains européens parus dans le recueil Littératures I, son propos n’était pas non plus transcendant. Mais c’est l’écrivain qui est ici à l’œuvre : méchant, drôle, incroyablement habile dans la construction de ses longues phrases, il est à son meilleur.     

SAMEDI.              

Vie aquitaine. Le temps est pluvieux, ce sera un book day. Pour rester dans la tonalité de la veille, j’achète Proust à la plage, déniche deux plaquettes de Bergounioux et complète l’ensemble avec une récente traduction de Max Aub. Aïe, place des Quinconces un faux-pas, les guiboles qui partent en point mousse et un gadin majestueux suivi d’un bain forcé dans une flaque d’eau de la taille d’un petit étang ponctue la sortie, décidément aquatique de bout en bout.

Films vus.

  • Les Envoûtés (Pascal Bonitzer, France, 2019)                               
  • Les Portes de la nuit (Marcel Carné, France, 1946)                               
  • Tire-au-flanc 62 (Claude de Givray, François Truffaut, France, 1960)                               
  • Au nom du père (In the Name of the Father, Jim Sheridan, Irlande – R.-U., 1993)                               
  • Money Monster (Jodie Foster, É.-U., 2016).                

L’Invent’Hair perd ses poils.  

  Couëron (Loire-Inférieure), photo de Bernard Bretonnière, 18 octobre 2011

Nantes (id.), photo du même, même date                

Poil et pellicule.  

Monsieur Verdoux (Charles Chaplin, É.-U., 1947)    

MARDI.            

Lecture. Je ne suis pas un héros (Cause for Alarm, Eric Ambler, 1938 pour l’édition originale, Presses de la Cité, coll. Un Mystère n° 44, 1951 pour la traduction française, traduit de l’anglais par S. Lechevrel, rééd. in « Polars années 50 », vol. 2, Omnibus, 1996; 1078 p., 145 F).                          

Jacques Baudou, dans sa présentation du recueil, explique l’originalité de la collection Un Mystère par la variété des genres policiers qu’elle aborde (suspense, espionnage, roman noir), l’opposant à la Série Noire, selon lui limitée au roman noir, et au Masque, voué au seul roman d’énigme. C’est aller un peu vite en besogne et oublier que la Série Noire a aussi sorti des romans estampillés “Espionnage” et d’autres labellisés “Western”. En tout cas, Je ne suis pas un héros est bien une histoire d’espionnage située dans l’Italie pré-mussolinienne. Une histoire peu claire, d’ailleurs, mais qui réserve une bonne surprise avec le récit d’une fuite des protagonistes jusqu’à Belgrade au prix d’un parcours haletant. Roman d’espionnage moyen, mais roman d’aventure réussi, donc.    

MERCREDI.                   

Vie de terrasse. À six heures ce matin, D., le patron du bistrot d’en face, a déjà sorti tables et chaises et déployé ses parasols – imperméables, espérons-le – sur le trottoir. Je gagne les lieux une heure plus tard et renoue avec le tiercé qui faisait mon ordinaire avant la grande glaciation : Libération, L’Équipe et Vosges Matin, histoire de ne pas monter le ventre creux dans le 7 heures 43. D’habitude, j’étale tout ça sur le comptoir, il me faut de la place, ici on m’appelle L’Albatros. Mais seules les terrasses sont autorisées… Le temps est frais, venteux, vraiment pas idéal pour lire un canard en plein air mais c’est à peu près la seule activité manuelle dans laquelle je montre un peu d’habileté : je pourrais lire tous les cahiers du Sunday Times à la pointe du Raz sans en froisser une page. Je livre la brève de trottoir de la semaine destinée aux amateurs de contrepèteries (“Des terrasses pour les radines”) et salue les connaissances, encore rares asteure. Tous les habitués d’antan ne sont pas revenus mais le plaisir est vif de retrouver le flot des lycéens qui déferlent de la gare et de revoir quelques trognes connues, comme Monsieur R., déjà en route pour un arpentage de la ville qui va l’occuper jusqu’au soir, Y., fidèle commissionnaire de mes tickets de PMU, et ceux de la cloche qui s’apprêtent à prendre faction devant la Poste.                                     

Éphéméride. À Robert de Montesquiou  

Ce mardi matin [19 mai 1896 ?]  

Cher Monsieur,  

Je n’ai pas répondu hier à ce que vous m’avez demandé des Juifs. C’est pour cette raison très simple : si je suis Catholique comme mon père et mon frère, par contre, ma mère est Juive. Vous comprenez que c’est une raison assez forte pour que je m’abstienne de ce genre de discussions. J’ai pensé qu’il était plus respectueux de vous l’écrire que de vous le répondre de vive voix devant un second interlocuteur. Mais je suis bien heureux de cette occasion qui me permet de vous dire ceci que je n’aurais peut-être jamais songé à vous dire. Car si nos idées diffèrent, ou plutôt si je n’ai pas indépendance pour avoir là-dessus celles que j’aurais peut-être, vous auriez pu me blesser involontairement dans une discussion. Je ne parle pas bien entendu pour celles qui pourraient avoir lieu entre nous deux et où je serai toujours si intéressé par vos idées de politique sociale, si vous me les exposez, même si une raison de suprême convenance m’empêche d’y adhérer.  

Votre

Marcel PROUST.” (Marcel Proust, Lettres)      

VENDREDI.                  

Lecture. Histoires littéraires n° 3 (Du Lérot éditeur, juillet-août-septembre 2000; 200 p., 120 F).                                  

Je t’oublierai tous les jours (Vassilis Alexakis, Stock, 2005, rééd. Gallimard, coll. Folio n° 4488, 2007; 258 p., 7,50 €).

Quand Vassilis Alexakis est mort, en janvier dernier, j’ai fait le bilan de ce que j’avais lu de lui et me suis aperçu que ce titre avait échappé à mes radars. Cette ultime pièce du puzzle franco-grec que constitue son œuvre nous donne l’occasion de faire le point sur le chantier intitulé “Les uns et les otes” dont la dernière mise à jour date du mois d’août 2018. Depuis cette date, j’ai appris dans Le Monde diplomatique de juillet 2020 que Kalymnos (Grèce) est l’île des Kalymniotes. Dans le numéro 23 du Publicateur du Collège de ‘Pataphysique (mars 2020), Alain Chevrier mentionne les Candiotes (de Candie, l’ancien nom de l’île de Crète), indique que les Chypriotes sont aussi des Cypriotes et que Massalia, la Marseille antique, était peuplée de Massaliotes. La revue Esprit (n° 426, juillet-août 2016), rendant compte du livre de Lorand Gaspar intitulé Carnet de Patmos, écrit : “L’histoire dit que les Patmiotes s’enrichirent en approvisionnant les voiliers de la flotte vénitienne”. Notons que Boris Vian évoque les gymnotes dans Trouble dans les andains,mais il s’agit de poissons d’eau douce. Enfin, Vassilis Alexakis m’apprend aujourd’hui que les Cardianiotes habitent Cardiani, village situé sur l’île de Tinos (on trouve ces noms plus fréquemment écrits avec un K initial).        

Le cabinet de curiosités du notulographe. Misère de la signalisation routière en Creuse.

  Saint-Hilaire-la-Plaine, photos de l’auteur, 24 juillet 2017    

SAMEDI.             

Films vus.

  • La Sonate à Kreutzer (Éric Rohmer, France, 1956)                              
  • Alexandre (Alexander, Oliver Stone, É.-U. – R.-U. – Allemagne – Pays-Bas – France – Italie – Maroc – Thaïlande, 2004)
  • Marie Chantal contre Dr. Kha (Claude Chabrol, France – Italie – Espagne – Maroc, 1965)                              
  • Continuer (Joachim Lafosse, Belgique – France, 2018)                              
  • L’Évadé d’Alcatraz (Escape from Alcatraz, Don Siegel, É.-U., 1979)                              
  • La Sainte Famille (Louis-Do de Lencquesaing, France, 2018).                

L’Invent’Hair perd ses poils.  

  Colmar (Haut-Rhin), photo de Sylvie Bernasconi, 23 novembre 2011

Brou (Eure-et-Loir), photo de Christiane Larocca, 16 octobre 2018                

Poil et plume. “Je me souviens que dans la rue on reconnaissait Georges Perec à des centaines de mètres : sa coiffure “Afro” et sa barbiche donnaient à son visage le rayonnement d’un masque primitif.” (Harry Mathews, “À Georges Perec”, Bibliothèque oulipienne n° 23)    

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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