12 septembre 2021 – 941

N.B. Le prochain numéro des notules sera servi à une date indéterminée (la preuve).    

LUNDI.           

Lecture. La Mère noire (Jean-Bernard Pouy, Marc Villard, Gallimard, coll. Série Noire, 2021; 160 p., 15 €).                         

Ce n’est pas la première fois que ces deux auteurs travaillent en duo. Pas de ping-pong d’un chapitre à l’autre ici mais une histoire coupée en deux dont chacun prend une moitié en charge. Pouy retrouve ses thèmes favoris, la Bretagne, les trains, et met en scène un duo père-fille avec beaucoup d’allant. Le rythme baisse avec Villard qui livre un récit plus posé, moins échevelé. L’ensemble tient la route, il faut dire qu’on a affaire à deux vieux briscards qui connaissent le métier.    

MARDI.            

Obituaire. Lucie repart pour Bordeaux, le cœur alourdi par la mort de Jean-Paul Belmondo. On n’a pas toujours les engouements de son âge. Au lycée, mon idole était Georges Brassens, qui aurait pu être mon grand-père, et j’avais deux condisciples dont l’un ne jurait que par Jean-Paul Sartre tandis que l’autre vouait un culte à Danielle Darrieux. On ne trouvait pas les posters de ces gens-là dans Salut les copains. Très jeune, pour des raisons échappant à la raison, Lucie s’est prise d’affection pour Jean-Paul Belmondo, une affection qu’elle n’a jamais reniée. Ce qui est important dans les passions de jeunesse, c’est les portes qu’elles ouvrent, les chemins qu’elles font prendre. Elles peuvent, sinon décider d’une vie, du moins l’orienter dans une certaine direction. M’intéressant à Brassens, je m’intéressais à tout ce qui était autour de lui. Grâce à lui, j’ai appris la guitare, appris à chanter, appris et imité – car les mentors qu’on a à cet âge dictent le comportement – une façon de penser, appris des mots, beaucoup de mots, et une certaine façon de les agencer, appris l’histoire de la chanson et de la poésie, lu René Fallet et bien d’autres, lu tout court en fait, et sans interruption jusqu’à ce jour. Derrière Belmondo, Lucie a trouvé Godard, Truffaut, Resnais, Chabrol, ce qui pose les bases d’une cinéphilie solide. S’attacher aux pas de son grand homme fait voyager. Je dois à Brassens mon premier voyage solo à Paris pour aller l’applaudir à Bobino, des pèlerinages réguliers à l’impasse Florimont, et je ne désespère pas de voir Sète un jour. Ces dernières années, chaque séjour parisien comportait un passage rue des Saints-Pères, une halte sous les fenêtres de la maison de Belmondo, avec l’espoir, toujours déçu, de le voir ou de l’apercevoir – il était toujours à ce moment-là à Cannes, en Corse, à Roland-Garros ou à Pétaouchnok. Aujourd’hui, je me souviens encore de la tristesse que j’ai ressentie en 1981 à l’annonce de la mort de Brassens et prends ma part de celle de Lucie.  

Paris (Seine), rue des Saint-Pères, photo de l’auteur, 4 mars 2017              

Lecture. Métaphysique du mou (Jean-Baptiste Botul, Mille et une nuits n° 527, 2007; 112 p., 3 €).                          

La qualité d’un canular est proportionnelle à la notoriété des personnes qu’il parvient à mystifier. À ce jeu, La Chasse spirituelle de Rimbaud est un modèle indépassable. Le phénomène Botul, philosophe touche-à-tout créé par Frédéric Pagès et quelques comparses dans les années 1990, n’est pas mal non plus : on se souvient du ridicule dont se couvrit Bernard-Henry Lévy lorsqu’il cita Botul dans un de ses ouvrages, De la guerre en philosophie, paru en 2010. On en fit des gorges chaudes, on se moqua du philosophe capable de recopier des phrases d’un de ses prédécesseurs sans vérifier l’existence de celui-ci. Or il est impossible que Bernard-Henry Lévy ait lu (et donc recopié) une seule ligne attribuée à Botul. N’importe qui, à la lecture d’une page de cette Métaphysique du mou, se rend compte qu’il s’agit d’une plaisanterie, excellente au demeurant car le texte et les notes sont d’une drôlerie irrésistible. Rien que les titres des œuvres attribuées à Botul (cette Métaphysique mais aussi La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant) suffisent à éveiller le soupçon. Quant au contenu, qui fait ici par exemple de Botul l’inventeur de la valise à roulettes, n’en parlons pas. B.-H. L. s’est fait avoir, soit, mais, à mon avis, pas par Botul. On sait, enfin on devine comment l’homme écrit ses livres. Il recrute quelques étudiants brillants, leur donne un sujet à creuser, rassemble et relit (mal, la preuve), complète le tout et signe – voir Matthieu Galey qui, dans son Journal, explique très bien comment il fut embauché par Maurice Druon pour collaborer à la rédaction des Rois maudits. La bourde de Lévy provient, je pense, d’un double canular : celui imaginé par les créateurs de Botul et celui de la petite main qui, par goût de la plaisanterie, par vengeance peut-être au vu des émoluments qui lui étaient proposés, a inséré des morceaux de Botul dans sa copie sans imaginer que ceux-ci seraient repris tes quels. Je peux me tromper : et si B.-H. L. lui-même avait sciemment cité Botul par goût de prolonger le canular ?  

Curiosité. Botul écrit, p. 42 : “Je me souviens de Reda Caire, que nous sommes allés écouter, Tatie Jeanne et moi, à l’Alcazar de Marseille en 1934”. La phrase fait l’objet d’une note en bas de page qui commence ainsi : “On ne voit pas qui d’autre pourrait se souvenir de ce chanteur de charme belgo-égyptien, décédé à Clermont-Ferrand en 1963.” Discrète allusion au fait que Je me souviens, de Georges Perec, commence par “Je me souviens que Reda Caire est passé en attraction au cinéma de la porte de Saint-Cloud.”  

carton d’invitation posté le 5 juin 2001, correspondance privée de l’auteur    

MERCREDI.                  

Éphéméride. “Le vieux curé m’a dit une bonne chose : “Voyez-vous, Monsieur, tous ces évêques sont des puits de science théologique, mais ils sont trop loin des pauvres. Ils ne connaissent que des misères fleuries. Un riche peut avoir une grande peine; il n’est jamais seul; son argent lui donne des amis. Aussi, s’il ne croit pas en Dieu, ce n’est pas le malheur qui l’amènera à pousser la porte de l’église. Donc, à celui-là, nous pouvons dire d’avance, en tendant la main : “ Payez pour le salut de votre âme”; il paiera. Si ce geste est agréable au Seigneur, je n’en sais rien. Dieu fera, je veux l’espérer, un large crédit au riche, et ne lui reprochera pas trop durement d’avoir les vices de son état. Donc que l’on vende leur salut aux riches, et même un peu cher, j’y consens. Après tout nous leur vendons des paroles; nous n’avons que cela; et il dépend d’eux d’en faire un trésor d’offrande, et de rendre le marché juste.” (Alain, Propos d’un Normand, 8 septembre 1906)    

JEUDI.          

Tourisme médical. Caroline m’accompagne à Brabois où je me présente à l’accueil à l’heure prévue. Tout est en ordre, je gagne le service de chirurgie cardiaque où je suis attendu. Il nous faut poireauter un bon moment avant qu’une chambre soit prête mais je finis par avoir mon petit lit blanc, tout heureux d’ajouter un nouveau “Lieu où j’ai dormi” à ma collection de photos. Caroline retourne au pays natal, je réponds aux questionnaires que je connais maintenant par cœur, on m’informe sur l’opération et ses suites, on prend mes paramètres, on me rase, on m’ausculte. Le chirurgien, l’affable professeur L., me visite à son tour, m’explique quel type de valve il posera si la plastie est impossible, m’annonce qu’il procédera par ouverture thoracique pour pouvoir intervenir également sur l’arythmie. Il m’opérera demain en début d’après-midi – sauf si, ça arrive, une urgence l’appelle. Je suis, mine de rien, soulagé d’être enfin ici, d’arriver sinon au bout du moins à une étape importante de ce parcours éprouvant. Comme j’ai du temps à meubler, je fais le bilan, sur mon agenda, de toutes les démarches que j’ai eu à effectuer dans ces deux derniers mois. Je compte vingt-huit rendez-vous. J’ai ma dose. On me donne un petit cachet rose propre à calmer mes appréhensions et j’ai le temps de lire un peu avant d’en ressentir les effets et de sombrer dans un sommeil délicieux.             

Lecture. Les Gens d’en face (Georges Simenon, Fayard, 1933, rééd. in “Pedigree et autres romans”, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 553, 2009; 1704 p., 64 €).    

VENDREDI.                  

Vie hospitalière. À neuf heures, je suis fin prêt : douché, médicamenté, gargarisé à la Bétadine, le corps glabre revêtu d’une blouse de papier. J’ai fait le tri entre les affaires que je retrouverai en réanimation (ne paumez pas mes lunettes, par pitié) et celles qui resteront dans ce service, j’attends, je somnole. À quinze heures ou un peu après, j’ai perdu la notion du temps, on vient me chercher. Descente au bloc, on me gare à la porte du sanctuaire. Arrive le professeur L., contrit, qui m’annonce que l’opération est impossible, qu’il est requis pour une urgence, qu’il m’entreprendra samedi prochain. Je suis anéanti. On me remonte, je retrouve l’infirmière en charge de mon dossier, on essaie de mettre en place la suite, j’ai du mal à suivre, encore embrumé par l’anxiolytique. Il faut prolonger l’arrêt de travail, prévoir des piqûres quotidiennes, reprogrammer quelques démarches – tout n’est pas à refaire, heureusement. Je ne peux repartir par mes propres moyens, Caroline est au boulot, je rentrerai en taxi. At home à 19 heures, avec un sentiment proche de la honte d’avoir été recalé à un examen. Il reste à informer la famille les amis qui ont cherché à prendre de mes nouvelles. Et à attaquer les notules : il va y avoir des surprises dimanche chez ceux qui pensaient échapper à leur pensum hebdomadaire.                    

Le cabinet de curiosités du notulographe. Aperçu d’une collection de boucheries chevalines.  

  Berck (Pas-de-Calais), photo de Jean-Damien Poncet, 19 juin 2020

Les Parisiennes (Marc Allégret, Claude Barma, Michel Boisrond, Jacques Poitrenaud, France – Italie, 1962)    

SAMEDI.              

Lecture. Ténèbre (Paul Kawczak, Éditions La Peuplade, 2020, rééd. J’ai lu n° 13 015, 2021; 320 p., 7,90 €).                

Films vus.

  • Boy Meets Girl(Leos Carax, France, 1984)                               
  • L’Alpagueur (Philippe Labro, France, 1976)                               
  • La Terre des hommes (Naël Marandin, France, 2020)                               
  • Un clair de lune à Maubeuge (Jean Chérasse, France, 1962)                               
  • La Bande à papa (Guy Lefranc, France, 1956)                               
  • J’ai épousé une ombre (Robin Davis, France, 1983).                

L’Invent’Hair perd ses poils.  

  Paris (Seine), photo de Pierre Cohen-Hadria, 7 février 2012

Nomexy (Vosges), photo de l’auteur, 17 mai 2012                

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 28 juin 2020. 29 km. (38 920 km).  

931 habitants     

Pas de monument aux morts visibles. Les victimes originaires de Sanchey se trouvent sur celui de Chaumousey, visité le 11 novembre 2008.                

Poil et plume. “Une fois pourtant, j’entrai dans une laverie automatique à Tomakomai où je mis tous mes vêtements sales à laver. En attendant la fin du cycle, je me rendis chez un coiffeur tout près de là, me fis couper les cheveux. Et en profitai aussi pour me faire raser. La télé du coiffeur diffusait des informations sur la NHK, ce que je n’avais pas vu depuis fort longtemps. Ou, pour être précis, malgré les yeux que je gardai clos, je fus forcé d’entendre la voix du présentateur. Mais du début à la fin, j’eus l’impression que tout ce qui était débité ne me concernait en rien, comme s’il s’agissait d’événements se déroulant sur je ne sais quelle planète. Ou de fictions opportunément forgées par quelqu’un.” (Haruki Murakami, Le Meurtre du commandeur, Livre I : Une idée apparaît)    

Bon dimanche,  

Philippe DIDION    

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