3 avril 2022 – 965

DIMANCHE.

Lecture.

Travaux (Georges Navel, Stock, 1945, rééd. Gallimard, coll. Folio n° 1156, 1979; 256 p., 7,60 €).

L’ami Thierry Beinstingel est souvent présenté (parfois à son corps défendant car il n’est pas que cela) comme le spécialiste de la littérature du monde du travail. Nul doute qu’il aurait beaucoup à dire sur cet ouvrage, présenté comme “un des livres les plus beaux inspiré par la condition ouvrière”. C’est une tranche de vie prolétarienne qui rappelle Banlieue sud-est de René Fallet et les romans de Jean Meckert, parus à la même époque. Mais Georges Navel ne fait pas du roman, il refuse l’anecdote pour privilégier la réflexion, l’analyse, l’expérience. Et de l’expérience, il en a à revendre, ayant à peu près tout connu, l’usine, l’atelier, la chaîne, le terrassement, le bûcheronnage et les travaux des champs. Partout, c’est la même difficulté à gagner sa croûte et son toit, la même détestation des contremaîtres, petits chefs, patrons et propriétaires : “J’avais sur le dos un carcan pour toute la vie : gagner mon pain en travaillant.” Heureusement, il y a deux moyens de s’échapper : l’étude, la réflexion, qui aboutira à ce livre, et l’action : “Il existe une tristesse ouvrière dont on ne guérit que par la participation politique”. Navel ne cache pas son goût pour le combat syndical, son attrait pour le collectivisme, son engagement communiste. À l’heure des combats identitaires d’aujourd’hui, il n’est pas mauvais de se rappeler que la lutte des classes avait tout de même une autre gueule. C’est ce que permet la lecture de ce livre remarquable.

MERCREDI.                  

Éphéméride.

Lundi 23 mars 1970

Je suis fatigué extrêmement et j’ai du travail. Je compte que nous irons jeudi à Berneval, et je mets mes espoirs dans une vie régulière, car il faut compter pour chaque jour qui vient, jusqu’au 15 mai, une demi-douzaine d’heures d’écriture, chaque jour. Aujourd’hui, j’ai travaillé un peu à Sylvette, mais ça flotte un tantinet. Je pense que ça ira quand même. Le récepteur de télévision est en panne : le son ne marche plus. Nous avons revu dans des conditions précaires CLASSE TOUS RISQUES, qui demeure un agréable policier de série B. Je lis des nouvelles de Fiction, et j’entame de nouveau DE LA GUERRE, qui est ardu, lent, riche. Le jeu de La Conquête du Monde, auquel je joue avec Tristan, est un Kriegspiel qui donne toute sa valeur à la théorie. J’en ai changé les règles, de façon qu’un équilibre dialectique des forces soit possible en toute circonstance.” (Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974)

JEUDI.         

Vie technologique.

Je dépose l’ordinateur en clinique pour un changement de disque dur, le précédent arrivant à saturation. La bête était devenue d’une lenteur désespérante, me faisait perdre un temps fou. On m’assure que l’opération résoudra ce problème et que je retrouverai l’ensemble de mes données. J’ai pris la précaution de rédiger les notules de dimanche, devant récupérer l’objet samedi.

VENDREDI.                 

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Lunettes fourrées.

Gatsby le magnifique (The Great Gatsby, Baz Luhrmann, Australie – É.-U, 2013)

Montpellier (Hérault), photo de Jean-François Fournié, 10 août 2019

SAMEDI.

Films vus.

  • La Neige était sale (Luis Saslavsky, France, 1954)
  • Chacun chez soi (Michèle Laroque, France, 2020)
  • Parade (Jacques Tati, France – Suède, 1974)
  • Dream Horse (Euros Lyn, R.-U., 2020)
  • Sur la piste des Mohawks (Drums Along the Mohawk, John Ford, É.-U, 1939).            

L’Invent’Hair perd ses poils.

Cannes (Alpes-Maritimes), photo de l’auteur, 18 avril 2012

Poil et plume.

“Les corbeaux se teignent.” (Ramón Gómez de la Serna, Greguerìas)

DIMANCHE.

Vie déconnectée.

L’ordinateur n’a pas obtenu son bon de sortie, il y a des complications. Pas de notules aujourd’hui donc, et aucun moyen de le faire savoir. Le temps libéré ces jours derniers aura été bien utilisé. J’ai regardé des épisodes de série (Yellowjackets), relu Bartleby dans la nouvelle traduction figurant dans “L’intégrale des nouvelles d’Herman Melville”, lu un polar de Deon Meyer (La Proie), un autre de Whit Masterson (La Soif du mal), un petit roman post-apocalyptique (Le Sanctuaire, de Laurine Roux) et un recueil de textes émanant d’un atelier de l’Oulipo (La Sunoogo dans le jaden du zabide). J’ai pratiqué la lecture en continu, ce que je ne fais jamais d’habitude : je lis beaucoup, mais toujours par petits morceaux, sur divers supports, livre, revue, journal, magazine, sautant de l’un à l’autre, les longues séquences se déroulant plutôt devant l’ordinateur. Le problème, c’est que dans l’état de fatigue où je me trouve, la lecture en continu ne dure pas bien longtemps, mes yeux se ferment au bout de quelques minutes et de quelques pages. Je ne m’en plains pas, je suis dans une situation de confort exceptionnelle : je suis perpétuellement fatigué en ayant la possibilité de me reposer à tout moment. Un luxe.

LUNDI.

Vie reconnectée.

Je récupère l’ordinateur muni de ses nouvelles entrailles. Si la rapidité promise est bien au rendez-vous, le contenu de l’outil est un champ de ruines : programmes inutilisables, dossiers manquants, archives englouties, boîte à courriel disparue. La présence de Lucie, plus habile que moi sur ces questions, et la bonne habitude de mettre les documents des supports et dans des formats différents devraient permettre d’éviter le désastre complet. Au boulot.

MERCREDI.                 

Éphéméride.

“Mardi 30 mars 1954

Deux sons de cloche : l’un, de la fédération radicale-socialiste de l’Est : “Que faisons-nous dans la majorité de M. Laniel, la plus à droite de la République depuis qu’il y a une République ?” Et l’autre, de la fédération M.R.P. de la Manche, inquiète du maintien du M.R.P. “dans une majorité qui ne correspond pas aux aspirations des militants”.

Voilà la question bien posée : existe-t-il dans le Parlement actuel, en dehors du Front populaire, c’est-à-dire de l’alliance avec le parti communiste, un rassemblement possible, des socialistes à la gauche du M.R.P. ? Les vieux routiers n’y croient pas, c’est un fait.

Autre question : d’où vient que les dirigeants M.R.P. ne tiennent aucun compte des “aspirations des militants” ? C’est que, dans les partis constitués comme ils le sont, et surtout au M.R.P., tout membre qui a une ambition personnelle, fût-elle minime, ne peut la satisfaire que par le parti et dans le parti. Ces cyprins n’aiment pas leur bocal, mais pour eux ce serait crever que d’en sortir.” (François Mauriac, Le Bloc-notes)

VENDREDI.

Lecture.

Le Jeu de la dame (The Queen’s Gambit, Walter Tevis, Random House, 1983 pour l’édition originale, Albin Michel, 1990 pour la traduction française, rééd. Gallmeister, coll. Totem, 2021, traduit de l’américain par Jacques Mailhos; 448 p., 11,40 €).

Une orpheline apprend à jouer aux échecs dans l’institution qui l’a accueillie et devient un grand maître du jeu. Cette histoire semblait faite pour le cinéma hollywoodien mais c’est sous la forme d’une série télévisée qu’elle a été adaptée sur Netflix en 2020. Elle débute comme un roman de Dickens ou de Daudet mais s’en éloigne rapidement car l’auteur a choisi de ne pas rendre son personnage sympathique. Impossible en effet pour le lecteur de sympathiser avec la jeune Beth : voleuse, toxicomane, alcoolique, misanthrope, elle empêche toute identification ou compassion. Ce côté original est doublé par une véritable performance de Walter Tevis : il nous trimballe de tournoi en tournoi, décrit précisément d’innombrables parties, indique des mouvements de pièces, des tactiques obscures qui font appel à la défense sicilienne, à la variante Levenfish, au contre-gambit Falkmeer et j’en passe. Et ça marche. On n’y comprend goutte mais on parvient à suivre les parties qui se succèdent, mieux, on se passionne, il n’y a pas un moment d’ennui sur 450 pages, c’est du grand art.                 

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Métiers rares, photos de l’auteur.

Aubusson (Creuse), 29 décembre 2017

Charmes (Vosges), 3 juillet 2017

SAMEDI.

Films vus.

  • Gagarine (Fanny Liatard, Jérémy Trouilh, France, 2020)
  • I Gotta Look Good for the Apocalypse (c.m. Ayçe Kartal, Turquie – France, 2021)                             
  • Petite nature (Samuel Theis, France, 2021)                             
  • The King of Marvin Gardens (Bob Rafelson, É.-U, 1972)                             
  • Abyss (The Abyss, James Cameron, É.-U, 1989)                             
  • On demande une brute (c.m., Charles Barrois, France, 1934)                             
  • Gai dimanche ! (c.m., Jacques Berr, France, 1935)                             
  • Soigne ton gauche (c.m., René Clément, France, 1936)                             
  • L’École des facteurs (c.m., Jacques Tati, France, 1947)                             
  • Cours du soir (c.m., Nicolas Ribowski, France, 1967)                             
  • Dégustation maison (c.m., Sophie Tatischeff, France, 1978)                             
  • Forza Bastia (c.m., Jacques Tati, Sophie Tatischeff, France, 1978)                             
  • Profession du père (Jean-Pierre Améris, France, 2020).            

L’Invent’Hair perd ses poils.

Vienne (Isère), photo de Christiane Larocca, 23 mars 2021

Papeete (Tahiti), photo de Laurence Bessac, 26 octobre 2015

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental).

1er janvier 2021. 128 km. (39 938 km).

183 habitants

Derrière une grille peinte en noir et entre deux hauts thuyas se dresse l’obélisque orné d’une palme et d’une couronne métalliques.

Pro Patria

1914-1918

La Commune

De Sauville

À ses enfants

Morts

Pour la France

1939-1945

Victimes civiles

Henri JOLY / Yolande BINSFELD

Victor DIDIER

Gauche :

THOUVENOT Jules

BERY Louis

GUY Charles

DUFOUR Émile

BARCHARD Charles

JACQUEMIN Gustave

HENRY René

PETITJEAN Marcel

PARMENTIER Émile

Droite :

JACQUEMIN Charles

THUILLIER Gabriel

VAUTRIN Charles

BOULANGER Charles

DIDIER Albert

PETITJEAN Léon

HUMBLOT Pierre

BERY Charles

JOLY Camille

Poil et plume.

“La peinture de l’enseigne montrait un visage outrageusement chevelu sous la mention “À la belle frisette”. Sur les étagères se bousculaient des têtes en bois brun polies comme des œufs d’autruche qui servaient de reposoir à des cascades de cheveux poudrés, voire de mèches en crin ou en laine à l’intention des domestiques. Il y avait là les quarante-cinq styles de postiches décrits par l’Encyclopédie perruquière, ouvrage que tout galant homme se devait de posséder dans sa bibliothèque. Cet étalage de trophées semblait un mémorial dédié à la carrière du bourreau de Paris.” (Frédéric Lenormand, Élémentaire, mon cher Voltaire !)

Bon dimanche,

Philippe DIDION