30 octobre 2022 – 988

LUNDI.

Lecture.

Neuf histoires et un poème (Short Cuts: Selected Stories, Raymond Carver, Vintage, 1993 pour l’édition originale, Éditions de l’Olivier, 1994, rééd. coll. Bibliothèque de l’Olivier, 2022, traduit de l’américain par Jean-Pierre Carasso, Simone Hilling, François Lasquin et Gabrielle Rolin; 208 p., 10,90 €).

Ce volume rassemble les neuf nouvelles choisies par Robert Altman pour son film Short Cuts. Le réalisateur a pioché dans différents recueils pour trouver des histoires qui tournent toutes autour du couple. Cela permet de voir que Carver ne varie pas de style d’une époque à une autre : c’est toujours le même fil narratif tendu, sans fioritures (pas une métaphore, pas une comparaison sur 200 pages), la même tristesse diffuse, le même mur d’incompréhension auquel se cognent ses personnages, la même jubilation du côté du lecteur. Un vrai coffre à bijoux.

MARDI. 

Lecture.

François Truffaut (Noël Simsolo, Marek, Glénat, coll. 91/2, 2020; 176 p., 22 €).

MERCREDI.                 

Éphéméride.

[vers le 19 octobre 1948]

“Cher Dubuffet,

J’ai vu l’autre jour presque à la sortie des essarts, route de Ste cécile, toute une ménagerie, jusqu’à un berger qui joue de la flute. C’est en végétal et dans le modeste jardin d’un particulier. C’a m’a paru être en ajonc épineux taillé.

J’avais déjà vu dans des jardins de rupins des statues en verdure mais ça c’est de l’art brut ou je m’y connais pas. Et Si c’est susceptible de t’interesser pour l’almanach de l’art brut tu pourrais bien demander à Mr Meneux photographe aux essarts de te photographier cette ménagerie là. […]

Amitiés.

chaissac” (Gaston Chaissac, Jean Dubuffet, Correspondance 1946-1964)

JEUDI.

Vie de château.

Je passe de Truffaut au tuffeau à l’occasion d’une incursion dans le Loir-et-Cher, à Romorantin et environs. Au programme, visite de cave, de champignonnière, de château (Valençay, dans l’Indre) et surtout plaisir des retrouvailles avec de solides poteaux exilés volontaires dans le pays. J’y retrouve des endroits fréquentés lors de l’été 2003, alors que la nature succombait sous les coups d’un soleil caniculaire et Marie Trintignant sous ceux de Bertrand Cantat.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Assurances : contrats jaunis, photos de l’auteur.

Aubusson (Creuse), 27 juillet 2017

Paris (Seine), boulevard de Sébastopol, 22 août 2021

SAMEDI.            

Films vus.

  • Eggs (Bent Hamer, Norvège, 1995)
  • Next Door (Nebenan, Daniel Brühl, Allemagne, 2021)
  • La Femme de ma vie (Régis Wargnier, France – R.F.A., 1986)
  • La Troisième Guerre (Giovanni Aloi, France, 2020)            

L’Invent’Hair perd ses poils.

Enseignes basiques.

Noyers-sur-Serein (Yonne), photo de Patrick Chartrain, 26 mai 2012

Embrun (Hautes-Alpes), photo de Vincent Garcia, 17 août 2014

Poil et pellicule.

Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages (Michel Audiard, France, 1968)

LUNDI.

Lecture.

“La Cafetière” (Théophile Gautier, in Le Cabinet de lecture, 1831, rééd. in “Romans, contes et nouvelles I”, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 488, 2002; 1584 p., 71 €).

Nouvelle.

MARDI.           

Lecture.

“Azathoth” (Howard Phillips Lovecraft, 1922, Belfond pour la traduction française, rééd. in “Œuvres I”, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1991, d’après la traduction de Paule Pérez; 1172 p., 31 €).

Nouvelle.

MERCREDI.

Éphéméride.

“Le 26 octobre 1972

À Monsieur Raymond Queneau

Monsieur,

Voici, avec retard, le manuscrit que vous avez accepté de lire.

Si je n’ai pu me passer d’écrire ces 270 pages, j’ai dû, en revanche, me forcer à les corriger.

J’aimerais m’adresser à vous non en tant que lecteur de M. Gallimard, mais en tant qu’écrivain que j’ai lu (vous vous en apercevrez) et que je sais capable de discerner mes intentions, de me dire si la réalisation est à la hauteur de ces intentions et de me conseiller soit de persévérer, soit tout bonnement de poser ma plume.

Pour moi, aujourd’hui, je me sens incapable de juger ces quelques pages. Je m’en suis lassé, je les trouve même légèrement ridicules. Mais je pense qu’elles peuvent donner une idée de ce que j’ai à dire.

Mais, sans plus chercher d’excuse, je vous laisse la parole…

Avec mes sentiments respectueux,

P.-S. Après correction, j’ai deux regrets :

1. Avoir trop expliqué, me semble-t-il.

2. Quelques longueurs. En particulier p. 100-104 et p. 234-239.” (Dominique Charnay, Cher Monsieur Queneau : Dans l’antichambre des recalés de la littérature)

JEUDI.                          

Brève de trottoir.

Lecture.

Le Répondant du répondeur (Jean-Michel Pochet, les éditions de l’heure, 2008; n.p., s.p.m.).

Dans cette mini-plaquette cousue main, feu Jean-Michel Pochet, redoutable quenien et notulien de la première heure, a rassemblé une série de messages d’accueil enregistrés au fil du temps sur son répondeur téléphonique. Messages ludiques, poétiques, absurdes, intrigants qui ont dû semer une bonne dose de perplexité chez ses interlocuteurs.

La Lettre écarlate (The Scarlet Letter, Nathaniel Hawthorne, Ticknor, Reed & Fields, 1850 pour l’édition originale, La Nouvelle Édition, 1945 pour la première traduction française, rééd. Gallmeister, coll. Totem n° 197, 2021, traduit de l’américain par François Happe; 320 p., 10 €).

Dans la longue introduction qui raconte les circonstances dans lesquelles il a trouvé les éléments de l’histoire de La Lettre écarlate, Nathaniel Hawthorne, en parlant de lui, fait un constat qui pourrait avec profit être médité par les écrivains ayant tendance à se surestimer : “Pour un homme qui a rêvé d’accéder à la gloire littéraire et de se faire ainsi une place parmi les dignitaires de ce monde, c’est une leçon salutaire, bien que souvent un peu dure, que de sortir du cercle étroit où ses prétentions sont reconnues et de s’apercevoir qu’en dehors dudit cercle, tout ce qu’il a accompli, ainsi que tout ce qu’il ambitionne, n’a plus la moindre importance.”

VENDREDI.                 

Obituaire.

J’apprends la mort de Maurice Olender, un homme aux multiples casquettes, notamment celle d’éditeur responsable au Seuil de La Librairie du XXe puis du XXIe siècle. C’est grâce à cette collection que beaucoup, moi le premier, ont pu découvrir ou retrouver les “petits” textes de Perec parus en revues ou sur supports confidentiels (L’Infra-ordinaire, Je suis né, L.G., une aventure des années 60 et bien d’autres).

Maurice Olender, Journée “Génération Perec”, Paris (Seine), photo de l’auteur, 20 mai 2017

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Fin de la pénurie d’essence, photos de l’auteur.

Anzême (Creuse), 6 août 2021

Saint-Remimont (Vosges), 5 janvier 2020

SAMEDI.            

Films vus.

  • Voilà (c.m., Bruno Podalydès, 1994)
  • Eugénie Grandet (Marc Dugain, France – R.-U. – Belgique, 2021)
  • Blow-Up (Blowup, Michelangelo Antonioni, R.-U. – Italie, 1966).            

L’Invent’Hair perd ses poils.

Paris (Seine), rue du Château-Landon, photo de l’auteur, 29 juillet 2012

Marville (Meuse), photo de Jean-François Fournié, 26 mars 2017

Poil et eau bénite.

Bon dimanche,

Philippe DIDION

16 octobre 2022 – 987

N.B.

Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 30 octobre 2022.

DIMANCHE.

Lecture.

Les Treize Mystères (Georges Simenon, Arthème Fayard, 1932, rééd. Rencontre, 1967, in “Œuvres complètes Maigret” VI; 576 p., s.p.m.).                               

Nouvelles.                               

Les textes ici rassemblés ont été écrits avant l’apparition de Maigret dans Pietr-le-Letton pour le magazine Détective. Maigret y met en scène un détective en chambre, Joseph Leborgne, qui résout à distance des énigmes criminelles, suscitant ainsi l’admiration du narrateur, un ami qui sert de faire-valoir. C’est totalement à rebours de la méthode d’imprégnation chère au commissaire Maigret, on est plus dans un modèle agathachristien, mais Simenon se montre tout à fait habile et à l’aise dans cet exercice.

MERCREDI.                 

Éphéméride.

“39, rue Gazan. XIV

28.IX.67

Mon Cher Pia,

Je vous remercie de votre lettre du 23 et je pense comme vous qu’Allais fait davantage allusion à “l’Écho de Paris” qu’au “Gil Blas”. Mais que cela ne vous empêche pas de dépouiller les Allais du “Gil Blas” quotidien, car il est très possible qu’il y ait collaboré.

De mon côté, je vais sans doute dépouiller “l’Écho de Paris” à l’Arsenal (où se trouve aussi le “Gil Blas”, ce qui est tout de même plus pratique que la B.N.).

J’espère que ma collection des “Vies parallèles” va bientôt commencer. Il y manquera toujours un Bruant… Puisque vous-même refuserez, pensez-vous que Forestier ferait un Cros ? (Je viens de me délecter à la lecture du catalogue Coulet & Faure). […]

Bien amicalement à vous,

Fr. Caradec” (François Caradec & Pascal Pia, Correspondance 1957-1979)

SAMEDI.            

Film vu.

The Toll (Ryan Andrew Hooper, R.-U., 2021).

LUNDI.

Vie littéraire.

Je boucle les chantiers en cours et envoie à un éditeur nantais un texte répondant à une demande sur Perec. Je ne sais si mon travail correspondra à ses attentes mais je suis soulagé. Dans ce genre de circonstances, je mets toujours un temps fou à appuyer sur le bouton “Envoyer”. Autre bouclage, celui de mon sac de marin puisque l’expédition en mer, prévue puis annulée au début du mois, aura bien lieu.

MARDI.

Il était une fois dans l’ouest.

Après une nuit passée à Maxéville (Meurthe-et-Moselle) chez mon capitaine invitant, nous traversons tous deux la France d’est en ouest jusqu’à La Roche-Bernard (Morbihan). En ce qui me concerne, il fallait bien cette distance pour échapper à une situation familiale (côté ascendants) proprement infernale qui est en train de faire vaciller ma santé mentale. Le bateau est sur cales, la première épreuve est d’y accéder. Pour ce, il faut grimper sur un tas branlant d’agglos et de cales de bois et attraper une courte échelle, ce qui ne se fait pas sans mal de mon côté. J’avais imaginé toutes sortes de chutes dans le bouillon mais pas le risque de m’écraser sur le bitume. Découverte des lieux. Premier constat : le port de la casquette ou du bonnet est obligatoire car la hauteur sous plafond et la largeur des portes n’est pas franchement haussmannienne et je me cogne dans tout ce qui dépasse. On fait les lits, je range mes affaires dans ma cabine cercueil, la bien nommée, le capitaine me fait faire le tour du propriétaire, me montre les appareils de secours, on sort le bateau de survie. Capitaine prévoyant : les menus et listes de courses sont établis jusqu’au 11 octobre. J’envoie des messages et des photos à mes girls et on redescend sans se casser la gueule. Il n’est pas tard mais le bourg de La Roche est désert, beaucoup d’endroits fermés, la saison est finie. Il reste un restaurant ouvert, pas deux, on s’attable, huîtres et tarte au citron “déstructurée”, voyez-vous ça.

MERCREDI.

Suite.

Passé une bonne nuit, bonne installation pour lire et pour roupiller, mais je regretterai tout au long du séjour d’avoir sacrifié mon pyjama au moment de boucler mon sac de marin. Debout à 7 heures 30, douche dans les installations du port. Pris l’auto pour aller déjeuner dans un bistrot. Déambulé un brin, pris des photos d’enseignes diverses mais pas trouvé le monument aux morts. Fait les courses et le plein de carburant pour le bateau dans un Carrefour Market. À notre retour, les manœuvres nous attendaient pour la mise à l’eau, tracteur, sangles, grue. Nous voilà sur l’eau. Monté les voiles, le capitaine m’apprend à faire un nœud de taquet : j’y arrive au bout d’un moment mais la suite me montrera que c’est une chose de faire ça au calme, à l’entraînement, et que c’en est une autre de la réaliser dans le feu de l’action. Le ciel est constamment menaçant mais nous échappons à la pluie. Je suis plus utile en cuisine que sur le pont. Croûte, vaisselle dans les installations du port. Quitté ensuite le quai pour gagner une place dans le bassin. Je réussis à faire à peu près ce qui m’est demandé, à part ces foutus nœuds. Nous sommes amarrés à couple, c’est-à-dire attachés à un autre bateau. Le capitaine passe une série de coups de fil dans les ports voisins pour mettre au point les passages et les hébergements. Arrivée du type du bateau d’à côté qui n’a pas l’air d’être enchanté de nous voir liés à lui mais les lois de la navigation sont contre lui. Pour montrer sa supériorité, il nous fait refaire l’amarrage. Première constatation du fait que les navigateurs sont des automobilistes sans roues et qu’on trouve chez eux la même proportion de gens charmants et de malotrus que sur l’asphalte. Le marin pêcheur, on le verra plus tard, c’est autre chose. Le marin pêcheur méprise le plaisancier comme il méprise le touriste, le terrien et tous ceux qui ne sont pas sur son bateau, à se demander à qui il consent à vendre son poisson. Lecture, croûte, vaisselle, un petit whisky et au lit.

JEUDI.         

Suite.

Nuit calme et même excellente, debout à 7 heures 45. 11° dans le carré, mis en route le petit soufflant pour déjeuner. Ciel clair. Déhalé après la douche et avant 10 heures. Commencé à remonter la Vilaine, j’apprends à barrer. Grand Cormoran, Héron cendré, Mouette rieuse, Cygne tuberculé et Milan noir au-dessus de tout ça. Atteint à 13 heures le pont de Cran. Amarrage mouvementé, la coque a touché le quai et s’en retrouve légèrement éraflée, c’est un peu à cause de moi. Croûte, premières gouttes au moment de passer le pont dont une partie pivote pour laisser passer les bateaux mâtés. Atteint Redon (Ille-et-Vilaine) sous une pluie battante. Une fois à quai dans la partie visiteurs, monté la toile (le taud) qui couvre l’arrière. Nous sommes bien trempés mais j’ai pu garder les pieds au sec. La pluie avait cessé quand nous sommes partis à la découverte de la ville. Fait quelques courses de complément, arpenté le cloître du lycée Saint-Sauveur (fréquenté en son temps par Hervé Bazin) d’où s’échappent des flots continus d’élèves. L’abbatiale est en travaux, la CGT et la FSU manifestent (Jean Ferrat à la sono) près du bistrot où nous buvons un blanc. Retour à bord, préparé la croûte et appelé at home. Lu Ouest France avant le coucher.

VENDREDI.                  

Suite.

Nuit fraîche, très fraîche, le capitaine dit n’avoir jamais eu aussi froid sur son bateau. Je m’en suis plutôt bien tiré, ajoutant une couche d’habits au-dessus de ma couette lors du premier réveil vers 1 heure. Bien dormi le reste de la nuit malgré ma cicatrice qui me faisait mal. Levé à 7 heures 45, 9° à l’intérieur mais ciel bleu et soleil jusqu’à midi, pu ainsi sécher nos affaires. Douche et vaisselle aux sanitaires du port, flambant neufs. Fait le plein d’eau, marché un bon moment avant de trouver une station pour remplir le bidon de gazole. Rouge-gorge sur un toit. Croûte, sieste légère, terminé sans regret Le Robinson suisse de J. D. Wyss, entamé un récit de voyage polaire, ça me réchauffera. Il y a un an, jour pour jour ou à peu près, on m’ôtait les redons posés lors de mon opération. Aujourd’hui, nous déambulons dans Redon et c’est nettement moins désagréable. La ville n’est pas très étendue mais nous nous égarons un peu – heureusement qu’il y a le petit plan fourni par la capitainerie car nous aurions du mal à arpenter sans aide Redon.

SAMEDI.            

Suite.

Nuit sans problème malgré la pluie et le vent, debout juste avant 8 heures. Petit déjeuner, douche, vaisselle dans la foulée. Poussé jusqu’à la boulangerie et préparé des sandwichs. La pluie avait cessé, décidé de partir vers la mer cette fois. Essuyé quelques averses jusqu’au pont de Cran, atteint vers 12 heures 30. Caroline et les filles doivent être à Metz aujourd’hui et à Luxembourg demain. Lucie m’a donné des nouvelles de son entretien au FRAC de Metz qui a duré 1 heure 30. Passé le pont à 14 heures, de retour à La Roche-Bernard. Nous pensions partir demain pour Arzal, franchir l’écluse lundi pour partir en mer mais le barrage est annoncé fermé ce jour-là. Le pitaine est fumasse, il avait soigneusement préparé le programme avant notre départ, s’était assuré que tout fonctionnait aux dates prévues et finalement rien ne marche. Il bataille ferme pour nous trouver une fenêtre pour nous évader mais c’est compliqué, le barrage ne répond pas, le port non plus et nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Nous montons au bourg pour nous consoler devant deux verres de blanc.

DIMANCHE.                  

Suite.

Nuit hachée, mais correcte. Au lever, nouvelle déconvenue, plus d’électricité sur le ponton. Le temps est gris, sans pluie mais avec un vent qui ne va pas faciliter notre sortie du port. Le capitaine me raconte ses croisières enchanteresses sous le soleil, poussé par une brise légère. Ça console, pendant que nous accomplissons les tâches domestiques sous la grisaille. Somnolé un peu avant de prendre le départ à 14 heures 30. Un Anglais expérimenté et serviable (Sorry for your loss, au fait) nous aide à sortir du port et nous naviguons au moteur jusqu’au barrage d’Arzal. Accosté pour prendre du carburant, sans souci. Manœuvre un peu délicate pour passer l’écluse, je m’acquitte à peu près bien de ma tâche. Trouvé à nous amarrer à couple, gens accueillants cette fois. Premiers goélands argentés. À terre, après le ponton, un lotissement aux rues interdites même aux piétons – “Propriété privée”, “Voisins vigilants”, caméras et tout le tintouin – le sens de l’hospitalité ne se commande pas. Trouvé une laverie et bu un verre d’uby pendant que notre linge tournait. Sur la rive, un arbre mort sert de poste d’observation à une colonie de hérons garde-bœufs. Croûté à bord, lu un peu, au lit tôt.

LUNDI.          

Suite.

Réveillé vers minuit, froid, mis mes habits sur la couette, une chemise autour de mes jambes et poursuivi la nuit vaille que vaille jusqu’à 7 heures 30. Temps gris au lever, petit déjeuner et toilette sommaire à bord. Démarré à 9 heures, estuaire de la Vilaine puis la mer, enfin. Il y avait du vent mais la mer était calme, ce qui nous a permis de mettre les voiles (remarque : quand j’utilise le “on” ou le “nous” pour ce qui concerne la navigation, ce “on” et ce “nous” sont composés à 98 % du capitaine). Je tiens la barre la plupart du temps, c’est autre chose que sur la Vilaine.  Deux fous de Bassan, l’un posé, l’autre en vol. On prend un ris, on tire des bords – parfois obligés quand j’ai mal pris le vent – et on est en vue de Piriac-sur-Mer (Loire-Inférieure) au bout de quatre heures de navigation agréable, le capitaine est enchanté. C’est une autre musique quand vient l’heure de s’amarrer. Je m’emmêle les crayons au moment de mettre pied sur le ponton, une tatane coincée dans le filet qui garnit la filière. Me voyant en difficulté, le capitaine relâche son attention, rate sa manœuvre et tombe à l’eau jusqu’à mi-corps. Heureusement, il a pu s’accrocher à la coque et s’en sortir grâce à l’aide de notre voisine aussitôt accourue pendant que je tenais le bateau, infoutu que j’étais de l’amarrer avec un nœud approprié. Honte, honte sur moi, même si le capitaine, dans sa grande mansuétude, ne me jette pas la pierre. Je me boufferais. Au moins, il faisait beau, 22°, presque chaud, pu étendre le linge mouillé et boire un blanc pour nous remettre de nos émotions. Après une croûte tardive, nous partons à la recherche d’un magasin pour acheter les victuailles manquantes.

MARDI.           

Suite.

Nuit froide, lever à 8 heures, départ à 10 dans la grisaille et sous un petit crachin. Légère houle, pas de vagues cependant, ce qui nous permet de mettre la voile pendant une grosse demi-heure. Nous arrivons au Croisic vers midi et demi. L’amarrage, opération désormais redoutée, s’est bien passé. On croûte dehors. En attendant l’arrivée du responsable de la capitainerie, je pique un petit somme et noircis une grille de Laclos. Sur le quai, un groupe de limicoles, des pluviers à collier interrompu selon un local. Je doute, je vérifie, il s’agit en fait du Tournepierre à collier. Nous partons à la découverte des lieux. Je ne retrouve pas les enseignes que je fréquentais quand je venais ici, le Saint Yves semble avoir disparu. Galeries d’art et concept stores ont remplacé les magasins de souvenirs kitsch qui donnaient un petit côté popu cong’ pay’ à l’endroit. Poussé jusqu’au bout de l’estacade, photos pour nos familles. Revu Saint-Jean-de-Dieu, transformé en résidence. Retour au port par l’intérieur de la ville, plus animée que celles que nous avons vues jusqu’ici, à l’exception de Redon. Café au Bar des Sports. J’ajoute le Goéland leucophée au bilan ornithologique, me mets à jour dans mes écritures. Je pensais, en partant si loin, ôter de ma tête les soucis domestiques, il n’en est rien, ils me hantent jour et nuit, je me demande ce qui m’attend à mon retour.

MERCREDI.                  

Suite.

Nuit froide mais calme, le bateau était stable, posé sur le fond pour cause de marée basse. Mis un peu de chauffage et pris le petit déjeuner. Douche aux sanitaires du port, il faut des jetons pour avoir de l’eau avec toujours la crainte d’avoir à sortir à poil et couvert de mousse pour en racheter si le jet s’interrompt. On quitte le bord pour aller en ville acheter la presse et des cadeaux alimentaires. Fait un circuit plus large qu’hier pour dénicher le monument aux morts qu’on finit par trouver à deux pas du bateau. Lecture des journaux au Café de la Mairie, rédaction et envoi de quelques cartes postales. Le soleil apparaît, nous permet de croûter dehors et de faire sécher quelques affaires. Lucie appelle, elle est embauchée au FRAC Lorraine, il faudra fêter ça au retour car il vaut mieux évoluer dans le FRAC de Lorraine que dans le … vous m’avez compris. Après-midi statique, lecture, gribouillages, avant d’aller boire un excellent chenin au Café de la Mairie.

JEUDI.         

Suite.

Debout à huit heures, temps radieux. Goéland marin (dos noir). La marée est assez haute pour prendre le large à 11 heures. Refait d’une traite, au moteur, les étapes parcourues à l’aller. Mer d’huile, on rôtit. Mais pas question de rêvasser. Je suis impressionné par le nombre de choses auxquelles il faut être attentif : les balises, les “cardinales”, les zones de pisciculture, les parcs à huîtres, les bateaux qu’on croise, le fond… Je souffre depuis plusieurs jours d’une douleur sous les côtes, côté gauche, qui irradie quand j’appuie sur le point sensible, ça m’inquiète énormément. Amarrage réussi à Arzal, en aval du barrage. Démonté, plié et rangé la grand-voile. Tous les rades du coin sont fermés, on croûte dehors ce qui restait dans le frigo face à un beau coucher de soleil.

VENDREDI.                 

Suite.

Nuit froide, car sans couverture nuageuse. Lever hygiénique au milieu de la nuit. M’entendant fourgonner, le capitaine s’habille de pied en cap, se lève, s’apprête à mettre le café en route et s’aperçoit in extremis qu’il est 1 heure 30. Levés pour de bon à 7 heures 30. Brume sur l’eau qui se dissipe au moment de prendre la direction du barrage. Passé celui-ci à 9 heures, à couple, ce qui nous épargne les manœuvres avec les chaînes et les amarres. Éclair bleu électrique d’un martin-pêcheur. Une heure plus tard, de retour à La Roche-Bernard, amarrage paisible. On plie le génois, je commence à charger nos affaires dans l’auto pendant que le capitaine prépare le bateau pour l’hivernage. Les types du grutage se pointent avec deux heures de retard – j’en profite pour terminer le Voyage à la mer polaire de George S. Nares – et sortent la Lorelei de l’eau. Café au bourg, plein d’essence, départ à 16 heures 30. Nous sommes à Maxéville un peu avant 1 heure, j’y passerai la nuit avant de repartir le lendemain par le 10 heures 20 pour rejoindre mes belles, le teint hâlé et la peau tannée comme du vieux cuir. Ce fut une belle aventure, avec son lot de déconvenues, de bonnes surprises, de faillites et de réussites. Je m’y serai montré aussi malhabile sur l’eau que sur terre mais ça n’a surpris personne. Surtout, ça m’a permis d’effacer quelques mauvais souvenirs. Avant cette virée, je n’avais pas beaucoup fréquenté les flots. Des parties de pêche en barque, des traversées sur des ferries, des balades pour touristes et surtout, deux expériences malheureuses : une journée sur un bateau de pêche, au Croisic déjà, où j’avais été malade comme un chien, et une semaine sur le lac Kipawa (Québec) que j’ai passée dans le même état que le capitaine Haddock au moment de sa rencontre avec Tintin sur le Karboudjan dans Le Crabe aux pinces d’or. J’aurai désormais des souvenirs plus reluisants, merci captain.

DIMANCHE.                  

Bestiolaire de Saint-Jean-du-Marché.

Identification d’un Bourdon des champs.

MERCREDI.                  

Lecture.

Trois carrés rouges sur fond noir (Tonino Benacquista, Gallimard, coll. Série Noire n° 2218, 1990, rééd. coll. Folio noir n° 49, 1999; 224 p., 7,20 €).                  

Éphéméride.

“Le vendredi [12 octobre 1945]

L. Almanzor

c/o Bartholin

23 Herluf

Trollesgade

Mon cher Vieux,

Je te communique la lettre de ma secrétaire Mlle M. Canavaggia, 16 Sq. Port-Royal Gob. 70-89. Il y a un dernier passage au sujet de la jalousie qui m’inquiète bien. Si tu es assez gentil pour lui téléphoner et la voir tu feras rapidement le diagnostic. Je ne voudrais pour rien au monde qu’il lui arrive une histoire. Je lui ai dit de ne plus m’écrire avant un mois. Je ne lui écrirai plus non plus.

Je ne sais quel vent souffle ?

C’est une amie extrêmement précieuse et infiniment dévouée, trop dévouée. Je veux la préserver bien au calme.

Donne-moi donc et donne lui ton admirable conseil –

À toi affec

LF” (Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Alexandre Gentil 1940-1949)

JEUDI.         

Lecture.

La Harpe d’herbes (The Grass Harp, Truman Capote, Random House, 1951 pour l’édition originale, Gallimard, 1953 pour la traduction française, rééd. in “Œuvres”, coll. Quarto, 2014, traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau; 1472 p., 32 €).

VENDREDI.                 

Lecture.

Carnet de guerre (Louis Pergaud, Mercure de France, coll. Le petit Mercure, 2011; 160 p., s.p.m.).                               

“Le Canon” (“The Gun”, Philip K. Dick, in Planet Stories, septembre 1952, traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti et révisé par Hélène Collon, in “Nouvelles complètes I 1947-1953”, Gallimard, coll. Quarto, 2020; 1280 p., 28 €).

Nouvelle.

SAMEDI.            

Films vus.

  • Les Cousins (Claude Chabrol, France, 1959)
  • Les Intranquilles (Joachim Lafosse, Belgique – France – Luxembourg, 2021)
  • Novembre (Cédric Jimenez, France, 2022)
  • La Femme à abattre (The Enforcer, Bretaigne Windust, É.-U., 1951)                             
  • La Mort de Louis XIV (Albert Serra, France – Portugal – Espagne, 2016)                             
  • Cigarettes et chocolat chaud (Sophie Reine, France, 2016)                             
  • City of Lies (Brad Furman, R.-U. – É.-U., 2018).

Bon dimanche,

Philippe DIDION