Août 2012

19 août 2012 – 545

MARDI.

Lecture. Bernard Fauconnier, Flaubert (Gallimard, coll. Folio biographies n° 90, 2012, 304 p., s.p.m.).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

VENDREDI.

Lecture. Deux dans Berlin (Wer übrig bleibt, hat Recht, Richard Birkefeld & Göran Hachmeister, Eichborn AG, Francfort, 2002 pour l’édition originale, Le Masque, 2012 pour l’édition française, traduit de l’allemand par Georges Sturm; 432 p., 22 €€).

On voit clairement quelle est l’intention du Masque avec cette traduction tardive : il s’agit de creuser le fertile filon inauguré par Philip Kerr dans ses romans policiers situés dans le Berlin des années 1940, la « trilogie berlinoise » et ses suites. Nous voici donc de nouveau à Berlin, au cours de l’hiver 44, sous les bombes des Alliés. Dans ce cadre apocalyptique évoluent deux personnages principaux, un évadé de Buchenwald venu assouvir sa vengeance contre ceux qui l’ont dénoncé et un SS dont les convictions vacillent, à la poursuite d’un criminel. Birkefeld et Hachmeister sont historiens : inutile par conséquent de chercher à les prendre en défaut sur la reconstitution des événements de cette période. Mais, à la différence de Philip Kerr, ils ne sont pas romanciers : si le tableau est fidèle, soigné, il ne est dépourvu de toute inventivité et manque de souffle, de créativité. L’histoire policière, de même, ne dépasse pas une honnête moyenne, souffre de redites, de longueurs. Philip Kerr peut dormir tranquille : il reste, avec ses personnages beaucoup plus fouillés et son écriture pleine de trouvailles, hors de portée de ce duo appliqué mais poussif.

                 Tourisme familial. Nous sommes aujourd’hui en route pour Paris, en quatuor. Que va-t-on faire là-bas ? Je n’en sais rien. Il fut un temps où ma nostalgie du Gosplan me conduisait à vouloir tout organiser dans les moindres détails, à établir pour tout déplacement un programme minutieux dont il n’était pas question de s’écarter. Les temps ont changé, et moi aussi par la même occasion. J’ai enfin pris en compte le fait que tout le monde ne vivait pas selon des critères aussi rigides que les miens. Les trois donzelles qui m’accompagnent sont d’un autre bois, plus souple, et ont fini par tourner en ridicule mes airs de Grand Timonier. Elles m’ont appris qu’un lever à sept heures n’était pas forcément synonyme de grasse matinée, qu’on pouvait faire des choses sans les avoir planifiées des semaines à l’avance, qu’on pouvait vivre sans ressentir le besoin de lire tout ce qui s’est publié depuis l’apparition du codex, qu’on pouvait regarder un film après en avoir raté les trente premières secondes, qu’on ne pouvait régenter la vie des autres comme la sienne. Alors maintenant, je me laisse faire et surtout je n’essaie plus d’entraîner dans mes pérégrinations parfois peu chatoyantes. Je ne voyage pourtant pas toujours seul : mon sens aigu de l’observation m’a fait remarquer par exemple que j’avais plus de passagères dans l’auto quand je décidais d’aller me baigner à Gérardmer que quand je projetais d’aller étudier le monument aux morts d’Hagnéville-et-Roncourt. Allez savoir pourquoi. En attendant, on va à Paris et on verra bien ce qu’on y fera quand on y sera. Je ne dis pas que je vis cela de façon très confortable mais cela me rassure sur un point : avec un tel trio, il est inutile d’imaginer partir un jour pour des destinations lointaines, entreprendre des expéditions où il faut prendre des avions, des bateaux, respecter des horaires, arriver à l’avance pour enregistrer des bagages, ce genre de choses. Nous sommes condamnés à des lieux où le temps n’existe pas, à des endroits où il s’est arrêté. Et c’est comme ça que nous nous retrouverons encore une fois en Creuse, dès la semaine prochaine, pour mon plus grand bonheur. Tout près de là où, selon Pierre Bergounioux, « du début de la Gaule romaine à la fin du deuxième millénaire, la zone imprécise, plissée, qui sépare l’Auvergne de l’Aquitaine a vécu séparée. De là les sombres permanences, les bizarreries, les particularités qu’on pouvait, tout récemment encore, y observer. Lorsque le mouvement, le présent, l’ont tirée du sommeil, elle n’a pas hésité. Elle s’est retirée sans bruit, les yeux ouverts, dans le passé. » Qu’est-ce qu’on y fera ? Rien. C’est prévu.

SAMEDI.

L’Invent’Hair perd ses poils.

r cut, montpellier, 545-1 (2)   hair cut, fréjus, 545-1 (2)

Montpellier (Hérault), photo de Marc-Gabriel Malfant, 6 septembre 2008 / Fréjus (Var), photo de l’auteur, 22 avril 2010

LUNDI.

Lecture. Histoire du surréalisme (Maurice Nadeau, 1944, rééd. Le Seuil, coll. Points Essais n° 1, 1970; 192 p., 6,50 €€).

Le surréalisme n’a que vingt ans quand Maurice Nadeau entreprend d’écrire son histoire. Mais à vingt ans, il a déjà vécu plusieurs vies et semble être parvenu à une impasse. Sans crier à la mort du mouvement, Nadeau conclut sur un constat d’échec : les surréalistes n’ont pas réussi à allier la révolution artistique à la révolution sociale, à mêler l’esprit et le politique malgré les rapprochements effectués en direction du Parti communiste. Avant d’arriver à cette conclusion, l’auteur se sera livré à une étude minutieuse et documentée de la vie sinueuse et heurtée du mouvement. Mais attention : Nadeau ne s’intéresse qu’aux idées : inutile de chercher dans son travail des portraits ou des anecdotes – qu’il connaît forcément pour avoir côtoyé nombre des protagonistes de cette aventure. Dans ce travail solide et charpenté, deux noms ont particulièrement attiré mon attention. Le premier est un nom connu, celui de Léo Malet. Léo Malet s’est toujours présenté comme un surréaliste de la première heure mais je n’avais jamais trouvé trace de ses activités ailleurs que dans ses propres ouvrages. Maurice Nadeau donne ici le programme d’un « Cycle systématique de conférences sur les plus récentes positions du surréalisme ». On ne sait si ce cycle, imaginé par André Breton en 1935, s’est tenu mais la deuxième conférence prévoyait une « Physionomie surréaliste d’une rue, par Malet (avec présentation d’affiches lacérées). » L’autre nom qui m’a intéressé m’était tout à fait inconnu. C’est celui de Jean Genbach – enfin c’est comme ça qu’il est nommé page 110, page 98 c’est Gengenbach – dont le parcours est très intéressant : « Abbé chez les Jésuites de Paris, il s’éprend d’une actrice de l’Odéon et fréquente en sa compagnie restaurants et dancings. Défroqué par son évêque, il perd son amie qui ne l’aimait qu’en soutane et tombe par hasard sur un numéro de la Révolution surréaliste au moment où il pensait mettre fin à ses jours. Il ne se jette donc pas dans le lac de Gérardmer où il s’était rendu pour mettre son projet à exécution, mais entre en contact avec Breton et ses amis. On le voit au Dôme, à la Rotonde, un oeillet à la boutonnière de la soutane qu’il a revêtue à nouveau par provocation, une femme sur les genoux, pris à partie par les bien-pensants qu’il prend plaisir à scandaliser. Il partage son temps entre une vie mondaine scabreuse, le repos chez une artiste russe à Clamart, et la retraite à l’abbaye de Solesmes. » Dans une lettre à Breton, il dit trouver au costume ecclésiastique « une certaine commodité pour ébaucher des aventures amoureuses sadiques avec des Américaines qui [l]’emmènent au Bois… » Il finira par essayer de concilier surréalisme et christianisme, « verra en Breton une nouvelle incarnation de Lucifer et dénoncera les surréalistes comme des possédés démoniaques conscients ou des démons incarnés. » Voilà qui ne manque pas d’intérêt et je suis sûr que les notuliens trouveront à m’apprendre sur ce curieux personnage. La notulie, c’est tout de même autre chose que Wikipédia.

SAMEDI.

Villégiature exotique. Début du séjour en Creuse, au sujet duquel je ne peux que reprendre ces lignes de René Fallet, tirées des Pieds dans l’eau : « Alphonse Allais parlait de « toutes les bizarreries qu’il est si facile d’éviter en n’allant jamais plus loin que Ville-d’Avray ». Mon Ville-d’Avray personnel a nom Jaligny-sur-Besbre et je soutiens que mon bonheur – ou du moins son ersatz – ne se trouve qu’à l’intérieur de ce canton béni des dieux, des écureuils et des pruniers dont on extrait la plus parfumée des gouttes. Dès que j’en sors, qu’on m’en arrache comme un clou, comme une molaire, je m’étiole et mue à la jeune fille chlorotique des feuilletons du XIXe siècle. […] N’y venez pas. Il n’y a rien à voir. Surtout pas moi. Je suis à la pêche, on ne vous dira pas où. »

L’Invent’Hair perd ses poils.

 libr'hair, strasbourg, devanture, 545-2 (2)

Strasbourg (Bas-Rhin), photo de Thierry Beinstingel, 25 mai 2011

LUNDI.

Vie des livres. A Evaux-les-Bains, le marchand de journaux vend des livres d’occasion dans son arrière-boutique. Il faut lui demander d’allumer la lumière, sinon on n’y voit rien. J’y déniche l’édition originale de La Littérature à l’estomac de Julien Gracq, les Série Noire 487 et 488 dont j’avais besoin pour mon atlas et une édition des Choses de Perec chez Presse Pocket sur la couverture de laquelle le nom de l’écrivain est affligé d’un accent superfétatoire (« Pérec »). C’est une erreur répandue mais c’est la première fois que je la trouve ainsi mise en évidence.

JEUDI.

Lecture. La Grande Beune (Pierre Michon, Verdier, 1996; 96 p., 10,50 €€).

Depuis longtemps je pense que si j’avais à désigner un auteur contemporain destiné à devenir un classique des siècles à venir, c’est le nom de Pierre Michon qui me viendrait le premier à l’esprit. La lecture de La Grande Beune ne m’a pas fait changer d’avis : il n’est pas donné tous les jours de trouver un texte aussi saisissant, une prose aussi catastrophique, au service du récit d’une passion humaine. Mais je me demande si ma désignation de Michon comme classique ne vient pas du fait qu’il ressemble aux classiques d’antan. A l’un d’eux en particulier : Flaubert. La porosité entre ces deux écrivains est évidente : qu’est-ce qu’Un coeur simple sinon une Vie minuscule ? Ici, jamais l’écriture de Michon n’a été aussi proche de celle du maître de Croisset, dans son ampleur, son impétuosité parfaitement maîtrisée. La Grande Beune pourrait, à quelques détails chronologiques près, être le quatrième des Trois contes, bourré d’images aussi démesurées que Salammbô ou La légende de saint Julien l’Hospitalier. Ainsi cette première vision de l’instituteur fraîchement nommé dans une école de campagne : « J’étais seul dans la salle d’école. Je regardais sur tout un rang de patères leurs cabans pendus qui fumaient encore des pluies du matin, comme sèchent dans un bivouac les paletots d’une armée naine. » Je répète : « comme sèchent dans un bivouac les paletots d’une armée naine ». Surprise de l’image, mélange de l’épique et du grotesque, perfection du rythme des deux octosyllabes accolés, Flaubert n’aurait pas craché dessus. Maintenant, devient-on un classique parce que l’on reproduit certains traits des classiques précédents ? Oui, si on les enrichit, ce que ne manque pas de faire Michon en élevant les humbles – au lieu de les soumettre à l’ironie flaubertienne – au plus haut degré d’humanité.

SAMEDI.

L’Invent’Hair perd ses poils.

 l'air de famille, paris, 545-3 (2)

Paris, rue Gay-Lussac, photo de Marc-Gabriel Malfant, 3 octobre 2008

MARDI.

Vie des sportifs. « En pleine fête pour leur deuxième médaille d’or dimanche, Claude Onesta, le sélectionneur, et quelques handballeurs ont mis à sac le studio de L’Equipe TV et cassé du matériel dans celui de RMC ». Ce titre de L’Equipe du jour en guise de pierre dans le jardin de ceux qui, pendant quinze jours, ont essayé de faire passer les sportifs olympiques pour de purs angelots, en opposition à ces malappris de footballeurs qui ne respectent rien. La bêtise n’est pas forcément proportionnelle à la taille du ballon.

MERCREDI.

Lecture. Un peu de bleu dans le paysage (Pierre Bergounioux, Verdier, 2001; 112 p., 10,40 €€).

Sont rassemblés ici des textes parus initialement dans des publications comme la NRf, la Revue des lettres, sciences et arts de la Corrèze, Chemins et autres. Bergounioux raconte une virée en Traction avant, décrit le pont de Bonnel, revisite un souvenir scolaire mais en revient toujours à son sujet de prédilection : sa Corrèze natale, son histoire déterminée et terminée, la fatalité géographique et géologique qui pèse sur ceux qui y sont nés. Une page magnifique, celle qui clôt « Millevaches » nous montre comment apprendre à mourir, rien qu’en montant sur le plateau. Ce que je me suis empressé de faire, il n’est jamais trop tôt, une fois la page tournée. Maintenant, je sais.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. 16, avenue du Général de Gaulle, Epinal (Vosges), photo de l’auteur destinée au concours Bons Mayennais, 22 juillet 2012.

concours bons mayennais, 545

SAMEDI.

Football. SA Spinalien – CA Bastiais 2 – 0.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 7 juillet 2011. 91 km. (16256 km).

 frenelle-la-grande, 545

134 habitants

   Le monument est en dehors du village, à l’’entrée du cimetière. La stèle et la grille qui l’’entoure sont rongées par la mousse, les douilles d’’obus qui l’’encadrent ont perdu leur peinture. Une composition de plantes vertes et un thuya en pot jouent les cache-misère.

frenelle-la-grande monument, 545

A nos morts de la Grande Guerre

1914-1918

BOYE Hubert 21 ans

CHOBAUT Fernand 21

COLNOT Alfred 27

COLNOT Eugène 29

DEFLIN Ferdinand 22

GUENIN Henri 19

LALLEMENT Rémi 38

ROLLIN Charles 19

MICHEL Lucien 35 ans 1940

              L’Invent’Hair perd ses poils.

PENTAX Image
PENTAX Image

racine carrée, paris, 545-4

Perpignan (Pyrénées-Orientales), photo de Daniel Cuenin, 3 octobre 2008 / Paris, Arts et Métiers, photo d’Alice Cohen-Hadria, 5 février 2010

Poil et plume. « A l’époque où le village avait une âme – un boulanger, un boucher, deux ou trois épiceries et autant de cafés, des enfants sur la place, de grands chars bleus sous le soir, des automobiles mais noires et anguleuses, encore, sur la route blanche – il a coupé, chez lui, les cheveux des hommes et des petits garçons. On apportait sa serviette. On sortait, deux minutes ou deux heures plus tard, le poil ras, rigoureusement dressé, de la cuisine qui tenait lieu de salon et qui sentait la lavande et la suie. Il aurait fait beau voir que ces soins cosmétiques, délicats, fussent administrés à quelque enseigne, assujettis à patente, enregistrés alors que notre homme, et tout ce qu’il a pu être ou faire, porte le sceau du rien, du ne pas, de l’oubli. On s’en doute, ils ne l’étaient point. » (Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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26 août 2012 – 546

DIMANCHE.

             Lecture. Journal II : 1926-1950 (André Gide, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 104, 1997, édition établie, présentée et annotée par Martine Sagaert; 1650 p., 76,50 €€).

Le temps a peu de prise sur Gide, qui apparaît ici semblable à ce qu’il était dans le premier volume de son Journal : serein face à un environnement très contrasté (on l’adule d’un côté, on le honnit de l’autre), persuadé de la force de sa pensée et de ses écrits, admirateur de littérature classique (de Virgile à Goethe) mais à l’affût de tout ce qui se fait de neuf et qui lui ressemble le moins (Kafka, Céline, Michaux, Dashiell Hammett, Simenon, Jean Meckert…), toujours vert quand il s’agit de tâter de la chair adolescente au cours de ses nombreux voyages. Ces constantes, étalées au total sur deux bons milliers de pages conduisent à une certaine lassitude, ce qui n’est guère étonnant. Heureusement, deux événements importants viennent tirer Gide et son Journal de sa routine dans la deuxième partie de sa vie : son adhésion au communisme, sincère, profonde et longuement argumentée, suivie du rejet consécutif à son voyage en URSS, et la guerre qu’il suit depuis la Côte d’Azur puis l’Afrique du Nord.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Epinal (Vosges), photo de l’auteur, 13 mai 2010.

bouton, hadol, 546

                 Lecture. Au-dessous du volcan (Under the Volcano, Malcolm Lowry, 1947 pour l’édition originale, Le Club français du livre, 1949 pour l’édition française, traduit de l’anglais par Stephen Spriel avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l’auteur, Gallimard, coll. Folio n° 351; 640 p., s.p.m.).

D’ordinaire, quand je rédige une notule de lecture, je me renseigne sur l’histoire du bouquin et de son auteur, histoire d’éviter de raconter trop d’âneries. Aujourd’hui, c’est impossible, je suis à Paris, à mains nues, sans le secours que pourraient m’apporter la consultation de quelques éléments de ma bibliothèque ou le tripotage de quelques appareils électroniques. Travail sans filet, donc, qui me donne l’occasion de chercher dans ma mémoire ce que je sais de Malcolm Lowry et de son oeuvre. Pas grand-chose en vérité. Je sais que Perec a lu ce roman un nombre incalculable de fois dans sa jeunesse (il en est sans cesse question dans sa correspondance avec Jacques Lederer) et qu’une dizaine de citations du Volcan sont disséminées dans La Vie mode d’emploi, je me mettrai à leur recherche dès mon retour. Je sais qu’on ne dit plus Au-dessous du volcan mais Sous le volcan depuis qu’une nouvelle traduction est venue jeter celle-ci aux oubliettes il y a quelques années. C’est la loi : vous passez votre vie à essayer de maîtriser un domaine, la littérature pare exemple, et quand vous croyez avoir accompli le plus dur, on vient vous dire que les traductions de tel ou tel ne valaient pas tripette, que la Recherche que vous avez mis des années à lire n’est pas du tout celle que Proust avait en tête, que les nouvelles de Carver ont été charcutées par son éditeur, qu’il faut aujourd’hui lire Queneau avec un sérieux papal et Kafka en se fendant la pipe, que voulez-vous, on vit trop longtemps. Je sais que ce roman est tenu pour une oeuvre majeure du XXe siècle et, désormais, que cette réputation n’est pas usurpée. Je n’ose imaginer l’effet qu’il pourrait avoir sur un lecteur qui le découvrirait sans avoir lu Joyce, Döblin ou Faulkner : l’éventration du genre romanesque est aussi spectaculaire chez Lowry que chez ses aînés. Les ingrédients sont souvent les mêmes : vingt-quatre heures étirées sur six cents pages, voyage à l’intérieur des personnages sous la forme d’un monologue intérieur soumis aux cahots de la pensée et aux aléas du monde alentour, mélange des langues, ponctuation aléatoire, dialogues hachés, interrompus par des éléments perturbateurs (affiches publicitaires, menus de restaurant, horaires d’autocars, chiens errants, endormissement soudain…). Ce qu’ajoute Lowry à ce festival, c’est une cause, une source : l’alcool. Le personnage principal, consul déchu d’une petite ville du Mexique, vit dans un état d’ivresse permanent. Le retour de sa femme, Yvonne, lors de la journée qui sert de cadre au roman, lui donne une chance de changer de vie, de tirer un trait sur son passé et de repartir avec elle, ce qui ne se fera pas. Pour mettre en place un tel personnage, Lowry ne pouvait que connaître intimement l’alcool et je suis même porté à croire, pour certaines raisons, qu’une telle connaissance est nécessaire pour le saisir, de l’intérieur, de façon complète. Lowry a su mettre en mots le mélange d’asservissement brutal et de lucidité cosmique que connaît l’ivrogne, le vrai. C’est très rare. Car l’ivrogne, le vrai, en général, se tait : soit il boit, soit il meurt, soit, s’il a réussi à quitter la bouteille, il n’en parle pas. Il sait que les gouffres qu’il a arpentés – et les sommets qu’il a atteints – ne sont pas descriptibles, ne sont pas accessibles aux autres. L’ivrogne, le vrai, ne raconte pas comment « il s’en est sorti », il n’a rien à voir avec le fumeur repenti qui raconte à qui veut l’entendre sa première journée sans tabac : il vient de beaucoup plus loin, de zones beaucoup plus profondes qui ne se partagent pas. Que Lowry ait réussi à mettre en mots les sensations, le balancement de la pensée, la puissance démesurée mise au service de petits riens (les trésors d’ingéniosité qu’il faut développer pour masquer un tremblement), l’impuissance de l’entourage, la froide lucidité dans la course à la mort, tout ce qui fait la vie de l’ivrogne, du vrai, et l’épuise inexorablement, que Lowry ait fait tout ça est proprement sidérant. Jetons un oeil sur la postface de Max-Pol Fouchet qui clôt cette édition : « On mesure le contresens qui consisterait à tenir ce livre pour un témoignage ou un roman « sur » l’alcool ». La lecture alcoolique, cher Max, cher Pol, cher Fou, cher Chet, n’est pas un contresens, c’est un sens parmi d’autres offerts par Lowry : une lecture shakespearienne, une lecture biblique, une lecture conradienne, une lecture faustienne sont tout aussi possibles et il est certain que ce chef-d’oeuvre ne peut être épuisé en une seule visite. Il faudra donc y revenir.

SAMEDI.

           Vie parisienne. Entre mes travaux d’aiguille habituels en ces lieux (Mémoire louvrière, Atlas de la Série Noire, etc.), je me ménage un intervalle Lowry. J’achète Sous le volcan, la traduction de Jacques Darras, ainsi que le texte original en Penguin et attaque une triple lecture comparative, phrase après phrase, sur un banc du square Paul-Langevin. Quel est l’énergumène qui, plus haut, disait qu’on vivait trop longtemps ?

    IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 7 juillet 2011.91 km. (16256 km).

 frenelle-la-petite, 546

46 habitants

   Pas de monument visible.

   L’Invent’Hair perd ses poils. 

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Concarneau (Finistère), photo de Christine Gérard, 26 juillet 2008

             Poil & plume. « Un garçon coiffeur qui a dans son coeur une belle boîte à musique », proférait sentencieusement François De Witt à propos de Musset (nous ne devions pas avoir plus de seize ans); je l’entends encore, sur la route de La Roque au Val-Richer. (Il avait lu ce propos je ne sais où). » (André Gide, Journal, 25 janvier 1948)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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