Août 2013

11 août 2013 – 588

DIMANCHE.

Lecture. La Guerre et la Paix (Léon Tolstoï, 1865-1869, traduction par Henri Mongault, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade n° 70, 1952; 1668 p., 63 €€).

Premier chantier d’envergure mené à bien pendant les vacances, la lecture fractionnée de ce pavé m’aura occupé pendant trois mois. Et ce, sans lourdeur ni déplaisir. Je pense avoir davantage souffert à la lecture d’Anna Karénine, réalisée trop tôt sans tout (1993) et dans de mauvaises conditions. Reste que les difficultés propres au roman russe sont là, à savoir la méconnaissance de la politique et du contexte historique internes et la reconnaissance malaisée des personnages. Ceux-ci, et il y a de quoi en mettre un paquet dans 1600 pages, sont désignés de façon aléatoire par leurs prénoms, leurs patronymes, leurs titres (les comtes et princes pullulent) ou des diminutifs qui peuvent varier d’une page à l’autre, Vincent pouvant devenir à tout moment et sans prévenir, Vessionny ou Vissénia. Cela mis à part, la lecture est facilitée par le découpage en chapitres brefs et par l’intérêt que sait maintenir Tolstoï sur les trois axes de son oeuvre : l’axe familial, La Guerre et la Paix pouvant être lu comme une saga de l’aristocratie russe, l’axe historique avec opposition des armées de Napoléon et d’Alexandre, l’axe philosophique qui prend de plus en plus de place au fur et à mesure qu’on avance et dans lequel Tolstoï donne sa vision de l’histoire, du progrès et des forces qui mettent les peuples en mouvement.

MARDI.

Lecture. 50 ans de France Culture (Anne-Marie Autissier et Emmanuel Laurentin, Flammarion/France Culture, 2013; 256 p., 35 €€).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

MERCREDI.

Vie littéraire. Je boucle et j’envoie mon article sur la réception de René Fallet dans la presse contemporaine à la sortie de ses romans. Un an de travail fractionné, de recherches, d’épluchage, de lectures et relectures, une semaine de rédaction et de polissage, 3680 mots qui devraient donner matière, avec les illustrations, à 10 ou 12 pages de revue. Soldat, je suis content de vous. Maintenant, assez travaillé, il est temps d’aller désempoisonner la Creuse.

SAMEDI.

L’Invent’Hair perd ses poils.

coiffeteria, lyon, 588-1  coifferia, cahors, 588-1 (2)

Lyon (Rhône), photo de Bernard Gautheron, 13 avril 2009 / Cahors (Lot), photo de Marc-Gabriel Malfant, 2 mars 2013

DIMANCHE.

Vie en creux. Comme à chaque retour en ces lieux, faire le compte des choses qui changent et des choses qui demeurent. Dans la première catégorie, le pompiste de Boussac, qui devait être le dernier de France, a été remplacé par un automate. Dans la seconde, la main gauche de la bouchère, toujours à Boussac : il y manque toujours deux doigts, elle n’en a pas perdu d’autres dans la machine à hacher. Dans le paysage, les changements les plus importants sont dus aux orages de la veille : arbres cassés, toitures enfoncées. A Verneiges, dans une cour de ferme, un cochon mort, bien rose, étalé dans la cour. On croise des camions EDF en tournée d’inspection sur les petites routes. A Leyrat, deux agents forcent au pied-de-biche la porte d’un transformateur. La clé est perdue depuis longtemps, ou alors elle est dans le bureau d’un chef qu’on ne peut pas déranger le dimanche. Pendant ce temps, en Méditerranée, les imprudents, excités par le drapeau rouge qu’on a hissé sur les plages, se noient à qui mieux mieux.

LUNDI.

  Emplettes. A Aubusson, j’achète, en librairie, la réédition du Vélo de René Fallet et, dans un magasin de vaisselle aux richesses insoupçonnées, une édition d’Y a-t-il un docteur dans la salle ? du même auteur – je ne sais plus si je l’ai at home. A l’intérieur de ce deuxième livre, abandonnées par son précédent propriétaire, la couverture du n° 656 de Télé Poche du 6 septembre 1978 avec Paul Michael Glaser et David Soul, interprètes de Starsky et Hutch, et une carte postale représentant les membres de l’orchestre Les Spiders portant au dos cette inscription : « Pour Brigitte en souvenir de Jacky ». Brigitte et Jacky aimaient les Spiders. Ou Jacky était peut-être un membre des Spiders.

MARDI.

Vie touristique. A la découverte de Néris-les-Bains, une station thermale de l’Allier actuellement fermée : on a trouvé des bactéries dans l’eau. On imagine l’impact sur l’économie du pays. La ville ressemble un peu à Plombières, mais les stations thermales se ressemblent toutes. Le monument aux morts semble même copié sur celui de Contrexéville. Dans le parc, trois rangées de chaises sur lesquelles ont pris place des personnes âgées, sans doute pensionnaires d’une maison de retraite voisine. Une sono de campagne diffuse des airs à la mode qu’une jeune animatrice essaie, si j’ai bien compris, de faire reconnaître. J’espère que, lorsqu’on est résident de ce genre d’établissement, on a le droit de rester dans sa chambre. Au retour, le cochon mort de Verneiges est toujours étalé dans la cour de la ferme. Du rose, il est passé au bleu.

MERCREDI.

Vie halieutique. Ici, je pêche. Deux heures le matin, deux heures le soir, le reste de la journée, je ne pense qu’à ça. La nuit aussi. Dès que je ferme les yeux, je vois mon bouchon qui s’enfonce. J’adore la pêche, mais je ne suis pas pêcheur. Des pêcheurs, j’en ai connu et j’en connais encore : je n’ai pas leur patience, leur méticulosité, leur habileté, leurs connaissances, leur science. Je ne sais pas pêcher. Je suis infoutu de faire un noeud potable, je m’emmêle à chaque lancer, je m’accroche dans tout ce qui pousse aux alentours. Un jour, sur la Creuse, j’ai réussi à me planter un hameçon dans la lèvre et j’ai ainsi appris ce que pouvait ressentir un poisson capturé. C’est peut-être pour cette raison que j’en prends si peu, et toujours des petits que je relâche. De toute façon, quand je touche un gros, on peut être sûr que l’épuisette est restée dans le coffre de la voiture et que je ne pourrai le hisser sur la rive. A la pêche, j’ai tout perdu, dans l’eau : des hameçons, des bouchons, des lignes, des cannes, des bottes, des lunettes, des casquettes, des allumettes, des briquets, des paquets de tabac, des couteaux, des boîtes d’appâts, des seaux d’amorce, des rames, des dames de nage, des musettes entières, et je ne parle pas de ce que j’avais dans les poches quand je suis moi même passé au bouillon. On considère souvent la pêche comme une activité reposante. « Détendez-vous, allez à la pêche », disait le slogan. Pour moi, c’est tout le contraire : je trépigne, je fume comme une cheminée, je m’épuise, j’en rentre sur les genoux. Dans mes jeunes années, il m’est arrivé de faire des parties de pêche en compagnie de vrais pêcheurs mais désormais, je considère que j’ai suffisamment d’occasions de me rendre ridicule pour en ajouter. Maintenant, je pêche quinze jours par an – je pense à ces quinze jours pendant les cinquante semaines restantes – et sans témoin. Cela vaut mieux, comme j’ai pu encore le constater ce matin. C’était la fin de la séance, le bredouille était en vue. Au moment de rassembler mes affaires, la canne me file entre les mains, tirée par une grosse pièce dont je me demande encore ce qu’elle trouvait comme intérêt à mon misérable asticot. La canne s’éloigne, inutile d’essayer de la rattraper. Heureusement, elle a la bonne idée de flotter. Je file sur l’autre rive chercher la barque, embarque, souque ferme jusqu’à ma canne que j’ai bon espoir de récupérer avec, qui sait, ce qu’il y a au bout. J’avais compté sans les sens aiguisés de ma commère la carpe qui, à mon approche, se taille dare-dare. Et me voilà, moi qui n’ai jamais lu Moby Dick, lancé à la poursuite de ma baleine blanche d’un bout à l’autre de l’étang. Cela dure jusqu’au moment où je réussis à coincer l’attelage dans un herbier et à empoigner ma gaule. A l’autre bout, on n’est pas d’accord et nous rompons là. Je rentre au port en n’ayant à déplorer que la perte d’un bas de ligne, ce qui est tout bonnement remarquable. Caroline et les filles se lèvent. Elles ne savent pas ce qu’elles ont manqué.

Et le cochon rose devenu bleu ? Il a disparu de la cour de ferme, l’équarrisseur est venu le prendre. Heureusement, je n’osais plus regarder en passant, j’avais peur de voir une nuée de corvidés autour de son cadavre.

SAMEDI.

Invent’Hair, bilan d’étape (1600 salons).

Bilan géographique.

Classement général par pays :

  1. France 1413 (+ 94)
  2. Espagne 53 (=)
  3. Royaume-Uni 32 (=)
  4. Etats-Unis 25 (=)
  5. Belgique 9 (=)

Classement général par régions (France) :

  1. Rhône-Alpes 326 (+ 5)
  2. Île-de-France 190 (+ 10)
  3. Languedoc-Roussillon 132 (=)
  4. Lorraine 110 (+ 3)
  5. Midi-Pyrénées 107 (+ 20)

Classement général par départements (France) :

  1. Paris 159 (+ 5)
  2. Rhône 155 (+ 4)
  3. Vosges 68 (+ 2)
  4. Loire 60 (+ 1)
  5. Pyrénées-Orientales 59 (=)

Classement général par communes :

  1. Paris 159 (+ 5)
  2. Lyon 67 (+ 3)
  3. Barcelone 37 (=)
  4. Nantes 27 (=)
  5. Nancy (+ 1), Epinal (=) 19
  6. Roanne 17 (=)
  7. Cahors (+ 6), Perpignan (=) 14
  8. Brive-la-Gaillarde (+ 10), Marseille (+ 1), Firminy (=), Glasgow (=), Strasbourg (=) 10

                                                Bilan humain.

  1. Marc-Gabriel Malfant 610 photos (+ 59)
  2. Philippe Didion 162 (+ 9)
  3. Pierre Cohen-Hadria 137 (+ 8)
  4. Benoît Howson 64 (=)
  5. Philippe de Jonckheere 41 (=)
  6. Hervé Bertin 35 (=)
  7. Christophe Hubert 32 (=)
  8. François Golfier (+ 1), Jean-Christophe Soum-Fontez (+ 5) 26
  9. Bernard Gautheron (=), Francis Henné (=), Sylvie Mura (=) 25

Etude de cas.

Visite au cimeti’hair, à la recherche de quelques salons disparus, morts pour la Frange.

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Perpignan (Pyrénées-Orientales), photo de Marc-Gabriel Malfant, 3 septembre 2012 / reliques à Chambon-sur-Voueize (Creuse), photo de l’auteur, 5 août 2012

coiffeur 2, saint-rémy-de-provence, 588-2  coiffeur 1, saint-rémy-de-provence, 588-2

Saint-Rémy-de-Provence (Bouches-du-Rhône), photos de Sylvie Mura, 28 juillet 2012

coiffure, aléria, 588-2  coiffure, paris 1, 588-2 (2)

Aléria (Haute-Corse), photo de Bernard Rohmer, 8 juillet 2012 / Paris, rue du Faubourg-Saint-Martin, photo de l’auteur, 29 juillet 2012

 L’Invent’Hair perd ses poils.

mission hair, lyon, 588-2 (2)

Lyon (Rhône), photo de Bernard Gautheron, 14 avril 2009

MARDI.

Lecture. Journal littéraire (Paul Léautaud, choix de pages par Pascal Pia et Maurice Guyot, Mercure de France, 1968 pour la première édition, rééd. Gallimard, coll. Folio n° 5580, 2013; 1312 p., 14,50 €€).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

Le Vélo (René Fallet, Denoël, 1973 pour la première édition, rééd. 2013; 128 p., 9,90 €€).

Dans l’oeuvre de René Fallet, Le Vélo est le pendant des Pieds dans l’eau, l’essai qu’il consacra à son autre passion rurale, la pêche. Pour venir ici, en Creuse, nous sommes bien sûr passés près de Jaligny-sur-Besbre, l’épicentre des occupations halieutiques et cyclistes de Fallet. Celui-ci expose, dans un premier chapitre, les différences qui existent entre la bicyclette, engin utilitaire et rudimentaire, au vélo, sous entendu de course. Il raconte ensuite ses balades autour de Jaligny, évoque quelques souvenirs de suiveur (du Tour et de Paris-Roubaix), retrace l’historique des Boucles de la Besbre, une course cycliste dont il fut le créateur et qui possède quelques caractéristiques originales : les échappées y sont interdites, le vainqueur est désigné dès le départ et les arrêts sont obligatoires aux cafés qui jalonnent le circuit. Cette nouvelle édition ajoute quelques articles de Fallet sur le cyclisme parus dans la presse sportive – ils n’y sont pas tous car je me souviens qu’il avait fait dans L’Equipe un portrait du coureur Michel Laurent qui ne figure pas ici – et quelques pages de son Cahier de Vélo retrouvées par Agathe Fallet. Tout Fallet est dans ces pages avec son humour, ses excès, sa passion, une passion que je connais bien pour l’avoir longtemps partagée avec lui à l’égard de ce sport et de cette activité. Et dont il ne reste rien, strictement rien. Heureux les Fallet et consorts, morts avant d’avoir connu Richard Virenque, Lance Armstrong, les oreillettes, le port du casque obligatoire, le VTT et le triathlon.

MERCREDI.

Lecture. Bubu de Montparnasse (Charles-Louis Philippe, 1901 pour la première édition, rééd. Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 1986; 140 p., 7,10 €€).

Après Jaligny, restons dans l’Allier pour nous rendre à Cérilly, un bourg dans lequel naquit Charles-Louis Philippe en 1874 et où il repose depuis sa mort, à Paris, à l’âge de 35 ans. Philippe s’était installé à Paris en 1895 et c’est de ses premières expériences et observations parisiennes qu’il s’est servi pour ce roman. Bubu de Montparnasse ne porte pas le nom du personnage principal du livre, même si c’est lui qui, à la fin, aura le dernier mot. Bubu est un souteneur, un maquereau de basses eaux qui s’occupe de la carrière de Berthe. Alors que Bubu est en prison, Berthe réussit à renoncer au tapin et entame une histoire d’amour avec un jeune employé sous les traits duquel il est aisé de reconnaître l’auteur Philippe. Las, Bubu viendra récupérer Berthe dès sa sortie de prison pour la remettre sur le trottoir. Berthe fait immanquablement penser à Gervaise, à Nana, et Charles-Louis Philippe pourrait être vu comme un continuateur de l’oeuvre de Zola : peinture réaliste des bas-fonds de Paris, déterminisme social des personnages qui n’échappent pas à un destin écrit dans leurs origines sociales. Mais ce serait un Zola plus humaniste, plus empathique, plus charitable que le vrai – certaines pages ont carrément un ton évangélique. Un Zola plus sobre aussi, dépouillé de ses morceaux de bravoure et de ses amples développements. Charles-Louis Philippe est un économe, qui sait tracer un portrait, un lieu, un destin en quelques mots. Paul Léautaud lui reconnaissait ce mérite. Léautaud avait peu lu Charles-Louis Philippe mais il l’avait rencontré à plusieurs reprises, avait failli être son rival pour un Prix Goncourt et était allé le voir, il adorait cela, sur son lit de mort. En 1927, il se souvient, dans son Journal littéraire, d’un épisode contemporain de cette mort : « La Nouvelle Revue française commençait justement la publication de Charles Blanchard. [Jules Renard] avait le numéro sur sa table. Philippe décrivait dans ce premier morceau la maison d’un paysan, une maison de pauvre, dans laquelle il n’y avait rien et j’avais trouvé que Philippe avait trouvé une phrase étonnante pour dépeindre cet intérieur : « Ce qui frappait tout d’abord dans la maison de Charles Blanchard, c’était tout ce qui ne s’y trouvait pas. »

JEUDI.

Lecture. Croquignole (Charles-Louis Philippe, 1906 pour la première édition, rééd. Gallimard, coll. L’Imaginaire n° 612; 184 p., 6,90 €€).

Avec ce roman, Charles-Louis Philippe rata le Goncourt pour la seconde fois. La première, c’était pour Marie Donadieu, devancé par un roman de Léon Frapié. A Croquignole, on préféra un livre des frères Tharaud. N’importe, on réédite Philippe, on a oublié Frapié et les Tharaud. Croquignole est le surnom d’un employé de bureau. Philippe fut un employé de bureau à la Ville de Paris. Dans le Journal, à la date du 22 décembre 1909 (mort de Philippe), Paul Léautaud nous présente son chef : « Le chef de bureau de Philippe arrive. C’est un homme qui a été excellent pour lui, paraît-il. Il s’appelle M. Cocu. Philippe et lui se tutoyaient. Il reste un moment, puis s’en va. » Louis Cocu, nous dit l’index des noms cités qui figure en fin de volume. On aurait pu penser que les personnes héritant d’un patronyme aussi peu flatteur fassent des pieds et des mains pour en changer. Il n’en est rien, ou du moins, ce n’est pas le cas de tous.

avis de décès, cocu, épinal, 588

Vosges Matin, 25 juillet 2013. On notera que l’homme était célibataire.

VENDREDI.

Lecture. Mythologies d’hiver (Pierre Michon, Verdier, 1997; 96 p., 10,50 €€).

Ne jamais quitter la Creuse, c’est une règle, sans un hommage à Michon, même si l’on sait celui-ci peu sensible à toute marque d’éloge, d’intérêt ou de simple civilité. Lire Michon me ramène  immanquablement vers un certain André Blanchard. Blanchard est un homme de Haute-Saône, Vesoul je crois bien, qui publie de temps en temps ses carnets au Dilettante. J’en ai lu quelques-uns. Il s’y montre assez médiocre aphoriste, assez bon observateur des ridicules des temps modernes, moraliste de galerie, mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est la haine qu’il a pour Michon, qu’il ne peut s’empêcher de déverser dans chacun des volumes qu’il publie. Je n’en ai pas sous la main, sinon je donnerais des citations. Blanchard déteste Michon. Michon – et le reste de la Création – s’en fout, ce qui doit donner à Blanchard une autre raison de le détester. On ne peut que détester Michon quand on a soi-même essayé un jour d’aligner deux phrases sur un bout de papier et qu’on s’est aperçu qu’on ne pouvait faire que du Blanchard. Le détester pour son écriture chaotique, tellurique, ses phrases qui dévalent les pages en cataractes. Le détester pour son sans-gêne, sa manière de s’approprier les vies minuscules de ses compatriotes creusois, celles de Van Gogh, de Rimbaud, de réécrire ou d’inventer des épisodes mythologiques et historiques comme il le fait ici. Le Michon est haïssable, c’est ainsi, pauvres Blanchards que nous sommes. On peut aussi, mais qui aurait cette idée saugrenue, le trouver admirable.

SAMEDI.

L’Invent’Hair perd ses poils.


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Lyon (Rhône), photo de Bernard Gautheron, 14 avril 2009 / Nantes (Loire-Atlantique), photo de Christophe Hubert, 25 décembre 2012

             Poil et plume. « Je lui enviais sa coupe de cheveux : une brosse longue, alors que moi, le coiffeur me faisait, tous les quinze jours, une brosse si courte que cela piquait quand je passais la main sur mon crâne et au-dessus de mes oreilles. Mais je n’avais rien à dire. Le coiffeur prenait sa tondeuse, sans me demander mon avis. (Patrick Modiano, Remise de peine)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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18 août 2013 – 589

LUNDI.

Lecture. La Mort de Brune (Pierre Bergounioux, Gallimard, 1996, rééd. coll. Folio n° 3012, 1997; 144 p., 6 €€).

140 pages, c’est un long format pour Bergounioux, si l’on excepte ses Carnets de notes. Cette longueur inhabituelle, alliée à la présence du livre dans cette collection, m’avaient fait penser qu’il pouvait s’agir d’un roman. Un roman dans lequel une fille nommée Brune, un amour de jeunesse de l’auteur sans aucun doute, aurait trouvé la mort tragiquement, dans un torrent dévalant le plateau de Millevaches de préférence. Il faut attendre la moitié du livre pour avoir la clé du titre : Brune n’est pas une fille mais un maréchal d’Empire, celui-là même qui donna son nom à un boulevard parisien du XIVe arrondissement en bordure duquel se déroulèrent quelques épisodes de mon enfance. La mort de Brune est représentée sur un tableau du peu connu Jean-Jacques Scherrer (L’Assassinat du maréchal Brune) qui doit figurer au musée de Brive. En tout cas, Brune était né à Brive, comme Bergounioux. Parce que bien sûr, La Mort de Brune n’est pas un roman : c’est, une fois de plus, un récit autobiographique dans lequel l’auteur revient sur son enfance corrézienne et explique d’ailleurs pourquoi le roman ne peut naître en ce milieu. « L’enfance décide », écrit Sartre dans Les Mots. Bergounioux ne le contredira pas. Les lieux, les personnages (famille, voisins, inconnus), l’atmosphère au milieu desquels se déroulent les premières années de l’auteur entretiennent un sentiment d’étouffement qui ne peut s’éliminer que dans la fuite. Cet étouffement, Bergounioux le décrit à sa manière tortueuse et inimitable qui rend un livre de 140 pages aussi riche et aussi long à lire qu’un pavé de belle taille. Côté ambiance, on n’est pas loin, à certains moments, du sinistre avec lequel Chateaubriand décrivait ses soirées d’hiver à Combourg. Assombrir le tableau, ne pas reculer devant l’outrance, refuser tout embellissement, cela peut tenir de la posture mais quand c’est Bergou qui tient la plume, c’est toujours irrésistible.

MARDI.

Courriel. Une demande de désabonnement aux notules, ainsi libellée :

Je souhaite me désabonner des notules dominicales de culture domestique.
J’ai trop l’impression d’un voyeurisme assez triste. Si au moins vous auriez eu l’obligeance de partager quelques bribes d’impressions à propos de vos sauteries parisiennes, vosgiennes ou autres.
De plus je déteste autant Bergounioux que Blanchard ou Gengenbach où je suis obligé d’aller faire un tour chaque année pour raison professionnelle. Je leur préfère le vin rosé.

Effectivement, si j’aurais su, j’aurais mis un peu plus de piment dans le récit de mes bacchanales. L’homme s’était abonné en mars dernier. Pendant presque six mois, il m’a écouté, empli de tristesse et d’ennui, parler de choses qu’il déteste au lieu de s’éjouir en buvant du rosé frais. Il y a des êtres d’une drôle de complexion.

VENDREDI.

Le jeu de l’été. Un intrus s’est glissé parmi les auteurs du Prix René-Fallet. Saurez-vous le reconnaître ?

poulidor à jaligny, 589

Jaligny-sur-Besbre (Allier), photo de l’auteur, 8 juin 2013

SAMEDI.

 Football. SA Spinalien – FC Villefranche-Beaujolais 2 – 0. Je reprends ma place de cancre au dernier rang de la tribune d’honneur, là où l’absence de radiateur se fera cruellement sentir l’hiver venu. La descente du National en Championnat de France Amateur n’y change rien, sinon une baisse bienvenue des tarifs d’abonnement, les diplômés du dernier rang sont toujours là. Pas les joueurs : beaucoup ont pris la poudre d’escampette et comme le disait mon voisin P, heureusement que la couleur du maillot n’a pas changé sinon nous serions bien en peine de savoir qui est qui. J’ai croisé les habitués, salué les dirigeants qui connaissent ma fidélité mais qui tireront une drôle de tronche au jour de ma mort lorsqu’ils apprendront que ma dernière volonté aura été de me faire enterrer au milieu du rond central.

Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental. 17 juin 2012. 59 km. (19652 km).

hagécourt, 589

127 habitants

    Au bord du Madon, une grille verte entoure une simple stèle de pierre grise, dressée sur un parterre de gravillons. Trois drapeaux au sommet, une Croix de guerre au milieu de la colonne.

hagécourt monument, 589

Aux enfants d’’Hagécourt

Et de Maroncourt

Morts pour la France

1914-1918

BEGEL Albert

BEGEL Paul

CLAUDON Léon

CLAUDON Marcel

CHERPITEL Léon

COLIN Paul

CUNIN Paul

JACQUOT Gustave

MARCHAND Emile

MOUREY Emile

NOUAILLE Léonard

SERDET Léon

    Sur la droite, une plaque porte les noms des trois victimes de 1939-1945 :

ANDRE Abel

CLEVY Georges

POIRSON Gaston

    Le portail de l’’église est ouvert mais une grille empêche de pénétrer à l’’intérieur. Je tente une photo lointaine de ce qui doit être la plaque commémorative, à côté d’’une statue de Jeanne d’’Arc.

hagécourt église, 589

             L’Invent’Hair perd ses poils.

cap'tif, saint-géry, 589  cap'tif, capbreton, 589

Saint-Géry (Lot), photo de Joël Lambolez, 15 avril 2009 / Capbreton (Landes), photo d’Elisabeth Chamontin, 11 septembre 2012

Poil et plume. « Je ne suis pas allé chez le coiffeur depuis août dernier. Les coiffeurs nous abîment, ils manquent d’adresse (c’est-à-dire de maladresse) ils ne savent jamais faire une coupe de cheveux qui fait tête de romanichel. Je préfère passer entre les mains des apprentis coiffeurs qui au moins font des coupes de cheveux inédites, mais leurs patrons sont des cons qui ont la marotte de retoucher à leur travail quand il est particulièrement intéressant, ils gâchent tout. Ce que Van Gogh aurait dû peindre, c’est des charcutiers épluchant des oignons. » (Gaston Chaissac, lettre à Jean Dubuffet, décembre 1946, in Hippobosque au bocage, 1951)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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25 août 2013 – 590

LUNDI.

Vie lexicale. Scène de boucherie. Le commis vante à la cliente qui se trouve devant moi les qualités d’un morceau de boeuf : « Vous pouvez être tranquille, c’est pas du tout filamendreux. »

Lecture. Charles Trenet à ciel ouvert (Jean-Philippe Ségot, Fayard, 2013; 654 p., 26 €€).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

MARDI.

  Lecture. Le Roman de Charles Trenet (Nelson Monfort, Editions du Rocher, 2013; 256 p., 20 €€).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

JEUDI.

Lecture. La Lettre à Helga (Svar vio bréfi Helgu, Bergsveinn Birgisson, Bjartur Publishing, Reykjavik, 2000 pour l’édition originale, Zulma, 2013 pour la traduction française, traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson; 144 p., 16,50 €€).

Arnaldur Indridason n’est pas le seul écrivain islandais. C’est la première bonne nouvelle apportée par ce court roman dans lequel on retrouve toutefois l’ambiance et les thèmes qu’avait révélés le créateur du commissaire Erlendur. Sous la plume d’Indridason comme sous celle de Birgisson, l’Islande apparaît comme un pays écartelé entre ses traditions (les sagas, la ruralité, la vie soumise aux aléas du relief et du climat) et une modernité mal vécue (le poids des Etats-Unis, le développement des zones urbaines). Leurs personnages sont des êtres qui se situent à mi-chemin entre ces deux pôles, marqués par leur passé et mal à l’aise avec leur présent. Indridason a choisi le roman policier pour exprimer ce malaise, Birgisson, lui, choisit la forme épistolaire et donne à lire la dernière et longue lettre qu’écrit, au soir de sa vie, un paysan à un amour défunt. Si la rentrée littéraire pouvait ressembler à cela, faire découvrir de nouveaux paysages et de nouveaux auteurs, ce serait la deuxième bonne nouvelle du moment. Malheureusement, cela n’en prend pas le chemin : à l’enregistrement du prochain Masque et la Plume, auquel j’assiste ce soir à la Maison de la Radio, il est question de Yannick Haenel, de Marie Darrieussecq et de Yann Moix.

VENDREDI.

Le jeu de l’été. L’intrus était Raymond Poulidor.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Mandelieu-La Napoule (Alpes-Maritimes), photo de l’auteur, 14 avril 2012.

bis'côte, mandelieu, 590 (2)

SAMEDI.

Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental. 24 juin 2012. 120 km. (19772 km).

hagnéville-et-roncourt, 590

86 habitants

   Pas de monument aux morts visible.

L’Invent’Hair perd ses poils.

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betty coop, lussas, 590

Morlaix (Finistère), photo de Martine Sonnet, 23 avril 2009 / Lussas (Ardèche), photo de Philippe de Jonckheere, 30 octobre 2010

Poil et plume. « Quand vous aurez fini de me coiffer, j’’aurai fini de vous haïr »

L’’enfant veut qu’’on le peigne sur le pas de la porte.

« Ne tirez pas ainsi sur mes cheveux. C’’est déjà bien assez qu’’il faille qu’’on me touche. Quand vous m’’aurez coiffé, je vous aurai haïe. »

Cependant la sagesse du jour prend forme d’’un bel arbre

et l’’arbre balancé

qui perd une pincée d’’oiseaux

aux lagunes du ciel écaille un vert si beau qu’’il n’’y a de plus vert que la punaise d’’eau.

« Ne tirez pas si loin sur mes cheveux… » (Saint-John Perse, Eloges, XVII)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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