4 décembre 2022 – 992

DIMANCHE.

Lecture.

L’Ennemi des lois (Maurice Barrès, Perrin, 1893, rééd. in « Romans et voyages », Robert Laffont, coll. “Bouquins”, édition établie par Vital Rambaud, 1994; 1508 p., 179 F).

Comme dans Le Culte du moi, la forme romanesque n’est pour Barrès qu’un prétexte pour habiller la description de ses préoccupations idéologiques et philosophiques. Celles qui sont abordées ici peuvent surprendre quand on connaît l’évolution politique de l’auteur puisqu’il n’y cache pas un certain attrait pour Fourier et Marx et va même jusqu’à s’écrier “Les morts ! Ils nous empoisonnent”, lui qui deviendra le chantre de la terre et des morts. Mais c’est bien là le seul intérêt de ce texte, devenu aujourd’hui, par la minceur de son fil romanesque et la lourdeur ampoulée de son style, terriblement poussiéreux.

MARDI.           

Lecture.

Balle perdue (Journey into Terror, Peter Rabe, Fawcett, 1957 pour l’édition originale, Presses de la Cité, coll. “Un mystère” n° 394, 1958 pour la traduction française, traduit de l’américain par Gilles Morris-Dumoulin, rééd. in « Polars années 50 », vol. 3, Omnibus, 1997; 1096 p., 145 F).

La balle perdue, c’est celle qui tue la fiancée de John Buntling à la veille de leur mariage, au cours d’un règlement de comptes entre truands. Buntling intègre la bande de malfrats qui abrite l’assassin dans l’intention de se venger. Malgré la ressemblance qu’on peut trouver avec La Mariée était en noir, on est loin de William Irish, le suspense ne fonctionne pas. On l’a déjà constaté, la collection “Un mystère” accueillait tout, le bon et le moins bon. L’anthologie d’Omnibus aurait pu faire l’économie de ce titre.

MERCREDI.

Éphéméride.

À Théodore de Banville

“[Paris], mardi matin [30 novembre 1869].

Mon très cher de Banville,

Je cherche comment vous remercier ? et je ne trouve pas de termes. Voilà le vrai…

Je vous assure que les suffrages de l’Académie ne me feraient pas autant de plaisir que me fait le vôtre. Comme vous êtes bon ! aimable et généreux !

Mille poignées de main, encore une fois, et tout à vous.” (Gustave Flaubert, Correspondance)  

Vie littéraire.

Je boucle le Bulletin de l’Association Georges Perec n° 81 et l’envoie à la mise en page.

JEUDI.

Lecture.

Les Folies bourgeoises (Paul Gilson, Éditions du Rocher, 1957; 130 p., s.p.m.).                       

En septembre 2021, le numéro de Spéculations, revue du Collège de ‘Pataphysique, était consacré aux mobilités douces. C’est là que j’ai découvert ce livre, dont j’ai fini par dénicher un exemplaire qui sent bon ses années de cave, dans lequel Paul Gilson présente et commente un nombre incalculable de machines et de dispositifs issus de l’imagination on ne peut plus fertile des inventeurs de la seconde moitié de XIXe siècle. Ces trouvailles, toutes brevetées et expérimentées, ont trait aux transports donc (différentes formes de bicyclettes, de trains, de navires…) mais aussi à l’ameublement, à l’habillement, à l’armement, à la musique. La plupart, totalement farfelues, n’ont pas été plus loin que le prototype, certaines se sont affinées et ont survécu : on trouve dans ces pages les ancêtres du pédalo, du gyropode, du distributeur de journaux, de la radio. Le texte enthousiaste de Paul Gilson est un brin ampoulé mais les nombreuses illustrations qu’il propose sont un régal.

 Tricycle aquatique de M. Terry (http://www.lesmotosaustral.fr/

Machine à nager de M. Richardson (New York Public Library / Science Photo Library)

VENDREDI.

Lecture.

Tintin au pays des Soviets (Hergé, Casterman, 1930, rééd. Casterman/Moulinsart pour l’édition colorisée, 2017: 140 p., 14,95 €). 

Le cabinet de curiosités du notulographe.

La revanche du turfiste. Aperçu d’une collection de boucheries chevalines, fiction et réalité.

Poly (Nicolas Vanier, France – Belgique, 2020)

Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), photo de Lucie Didion, 10 août 2021

SAMEDI.             

Films vus.

  • Egō (Pahanhautoja, Hanna Bergholm, Finlande – Suède, 2022)                              
  • Green Zone (Paul Greengrass, R.-U. – France – Espagne – É.-U., 2010)                              
  • Les Miens (Roschdy Zem, France, 2022)                              
  • La Joyeuse Suicidée (Nothing Sacred, William A. Wellman, É.-U., 1937)                             
  • Supernova (Harry Macqueen, R.-U., 2020)                             
  • Chicago (Rob Marshall, É.-U. – Allemagne – Canada – R.-U., 2002).             

Lecture.

Histoires littéraires n° 85 (Du Lérot éditeur, janvier-février-mars 2021; 184 p., 25 €).

Albert Glatigny – Jules Verne – “Manon Fin-de-siècle” – Dumas dans Nous Deux – Jérôme Lindon – Jean-Claude Yon.             

L’Invent’Hair perd ses poils.

Bretteville-sur-Odon (Calvados), photo de Pierre Cohen-Hadria, 29 juillet 2012

Brive-la-Gaillarde (Corrèze), photo de Bernard Cattin, 23 décembre 2019

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental).

30 janvier 2022. 92 km. (41 637 km).

1 543 habitants

Le premier monument rencontré est celui de la Seconde Guerre mondiale, proche de la Mairie où une plaque est aussi accrochée. Pour 14-18, il faut monter jusqu’à l’église à côté de laquelle le monument, signé A. Zimmermann, se dresse au milieu d’un parterre d’herbes folles entouré d’une grille basse avec ogives d’obus aux quatre coins. Le Poilu, fauché en pleine course, n’a pas lâché son drapeau.

Pro Patria

1914-1918

Ce

Monument a été érigé

Par la commune de

Taintrux en souvenir

De ses héroïques enfants

Morts pour la France

Gauche : 36 noms sur 2 colonnes, d’ANDRÉ Mie Jn Brd à JACQUEL Eugéne, dont 6 GROSGEORGE.

Droite : 34 noms sur 2 colonnes, de LESAING Filn Clt à VILLAUME Aimé, dont un prénommé Sérazin.

Dos :

Civils fusillés par les

Allemands

TRABACH Constant Jn Bte

MOREL Théophile

Civils tués par le

Bombardement

ANDRÉ Auguste

FERRY Jean

GAUDEL Marthe

VOIGNIER René Ferdinand

Poil et pellicule.

La Nuit américaine (François Truffaut, France – Italie, 1973)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

27 novembre 2022 – 991

DIMANCHE.

Lecture.

Histoires ténébreuses (Grave Suspicions,Collectif, Davis Publications, 1984 pour l’édition originale, Pocket n° 4297, 1987 pour la traduction française, rééd. in « Alfred Hitchcock présente : 100 autres histoires extraordinaires », Presses de la Cité, coll. Omnibus, 1995; 1224 p., 145 F). 

 Nouvelles.

MERCREDI.                 

Éphéméride.

“23 novembre [1963]

Kennedy assassiné se vend mieux que le Mozart du même nom.

Hélas, ce n’est pas même un attentat anarchiste. Ces balles-là sont inutiles.

Lorsqu’on me voit abattu, je soupire comiquement : “Ah, je ne suis plus le même depuis la perte de l’Algérie.”

Ces types qui s’ouvrent une veine un jour, puis l’autre, gobent un petit cachet, sont les inventeurs du suicide à tempérament.” (René Fallet, Journal de 5 à 7)

JEUDI.                          

Lecture.

Le Passeport de Monsieur Nansen (Alexis Jenni, Paulsen, 2022; 200 p., 21 €).

Intéressant parcours que celui d’Alexis Jenni qui, couronné du Prix Goncourt pour son premier roman (L’Art français de la guerre, 2011), a choisi de ne pas se cantonner dans ce genre pour explorer d’autres pistes. Depuis deux ans, il a trouvé refuge chez Paulsen, l’éditeur des livres à lire avec des moufles, où il a déjà livré une biographie de John Muir, explorateur et aventurier auteur de récits de voyages en Alaska et dans l’Arctique. L’Arctique, il en est de nouveau question avec cette vie de Fridtjof Nansen, héros norvégien qui traversa le Groenland à ski puis fut l’homme à s’approcher le plus près du pôle Nord en 1895. Une biographie, donc, mais pas une biographie à l’américaine bardée de références, de notes et de citations, non, c’est plutôt une promenade dans les pas de Nansen, une biographie subjective dans laquelle l’auteur n’hésite pas à s’impliquer, en tentant d’expliquer la fascination que Nansen sut exercer sur ses contemporains et sur lui-même. Il reprend Vers le pôle, le récit de l’expédition polaire écrit par Nansen, mais en comparant les deux textes, on voit bien que Jenni ajoute, invente et brode. Le romancier est toujours tapi derrière le biographe mais cela n’est jamais gênant, on accepte sans réticence de se laisser emporter par son récit. Celui-ci se poursuit par l’évocation de la carrière de diplomate que connut ensuite Nansen, qui conduisit à la création du passeport pour les apatrides qui devait porter son nom et au Prix Nobel de la paix en 1922. Une carrière dans des domaines variés, un prix prestigieux, Nansen et Jenni ne jouent pas dans la même catégorie mais leurs parcours ont des points communs évidents.         

Contrepèterie de trottoir.

VENDREDI.

Lecture.

Un privé à Babylone (Dreaming of Babylon, Richard Brautigan, Dell Publishing, 1977 pour l’édition originale, Christian Bourgois, 1981 pour la traduction française, rééd. coll. Titres, 2022; 240 p., 9,50 €)

.Le cabinet de curiosités du notulographe.

Trésors de boîtes à livres.

Pont-à-Celles (Belgique), photo d’Éric Dejaeger, 25 février 2018

Metz (Moselle), photo d’Alice Didion, 13 septembre 2021

SAMEDI.             

Films vus.

  • Submarine (Richard Ayoade, R.-U. – É.-U., 2010)                              
  • The Truman Show (Peter Weir, É.-U., 1998)                              
  • Couleurs de l’incendie (Clovis Cornillac, France – Belgique, 2022)                              
  • Joni Mitchell – Le Spleen et la Colère (Clara & Julia Kuperberg, France, 2022)                              
  • Robuste (Constance Meyer, France – Belgique, 2021)                              
  • Allez coucher ailleurs ! (I Was a Male War Bride, Howard Hawks, É.-U., 1949)                              
  • Super-héros malgré lui (Philippe Lacheau, France – Belgique, 2021).             

L’Invent’Hair perd ses poils.

Saint-Rémy-sur-Orne (Calvados), photo de Pierre Cohen-Hadria, 29 juillet 2012

Vevey (Suisse), photo de Jean Prodhom, 13 novembre 2015

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental).

12 décembre 2021. 72 km. (41 545 km).

1 898 habitants

Une stèle de granit est collée au mur de la Mairie, sous un blason tricolore (“Mairie de Le Syndicat Liberté Égalité Fraternité”) lui même surmonté de deux drapeaux. Une mosaïque sert de fond aux dates 1914-1918 et sépare les deux colonnes de noms. Plusieurs plaques sont fixées au mur pour les victimes des autres guerres.

Colonne de gauche : 32 noms d’AUPTEL Paul à HOUOT Gabriel (dont un curieux DELON Del)

Colonne de droite : 31 noms de JACQUEL Marcel à VINEL Louis.

Au-dessous :

Sont morts

Pour la France

Souvenez-vous

Poil et pellicule.

La Grande Lessive (Jean-Pierre Mocky, France, 1968)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

20 novembre 2022 – 990

MERCREDI.                 

Éphéméride.

9 novembre 1943

“BAVARDAGES ENTRE AMIS

Mes chers compatriotes,

Je reviens ce soir bavarder quelques instants avec vous, simplement, comme on le fait entre amis qui ont mal, et qui essayent de bercer leur peine en la blaguant un peu.

J’espère que vous ne m’entendez pas trop mal. Par précaution, avant de prendre la parole au micro, j’ai avalé deux louches à café de lotion anti-brouillage. C’est un composé de laitance de rollmops, d’éphédrine adulte et de phosphore dénicotinisé. Il paraît que ça donne de bons résultats.

Comment allez-vous, mes chers amis ? Vous pouvez me répondre. Bien que votre voix ne puisse parvenir jusqu’à moi, je vous entends tout de même. Le cœur n’a-t-il pas des antennes qui le dispensent de tout autre mode de communication ? […]” (Pierre Dac parle aux Français : Textes lus à la radio)

JEUDI.

Lecture.

Une folie meurtrière (A Mind to Murder, P.D. James, Faber, 1963 pour l’édition originale, Fayard, 1988 pour la traduction française, rééd. Librairie Générale Française, coll. Le Livre de poche n° 6835, 1990, traduit de l’anglais par Françoise Brodsky; 320 p., s.p.m.).

Le détective poète Adam Dalgliesh, promis à une longue carrière sous la plume de P.D. James, est encore un débutant : il fait ici sa deuxième apparition, à l’occasion d’une enquête sur un meurtre commis dans une clinique privée. L’auteure est encore soumise au schéma agathachristien, avec un crime dans un lieu fermé où se trouve forcément le meurtrier, une succession d’interrogatoires propres à emmener le lecteur sur des fausses pistes et une révélation finale. Mais le nombre de suspects potentiels est trop élevé, on finit par se perdre dans leurs actions et motivations, la révélation qui met Dalgliesh sur la bonne voie est trop soudaine et le final s’avère décevant. Le personnage principal manque encore d’épaisseur et on suit ses efforts avec indifférence. P.D. James saura se montrer plus efficace par la suite.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Les facéties du bâtiment.

Mouvaux (Nord), photo d’Alice Didion, 12 juin 2021

Taintrux (Vosges), photo de l’auteur, 30 janvier 2022

Vie parisienne.

Francilienne plus exactement puisque nous sommes en banlieue. Et pas n’importe quelle banlieue, Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), pour une visite à l’exposition qui réunit les œuvres de Monet et de Joan Mitchell. Neuilly, on ne connaît que de réputation, ce n’est pas l’endroit où l’on va facilement traîner nos guêtres. D’où le sentiment de dépaysement ressenti à la découverte des lieux. Tout est différent ici, les rues, les immeubles, les voitures, les gens, les poubelles et leur contenu. Dans la file d’attente, les visiteurs, avec leur air hautain et leurs nippes chic, semblent tous venir du quartier, les ploucs égarés dans notre genre ne sont pas légion. Nul doute que si une gamelle de soupe devait être un jour jetée sur un tableau ici exposé, ce serait de la soupe aux truffes.

SAMEDI.             

Films vus.

  • L’Année de tous les dangers (The Year of Living Dangerously (Peter Weir, Australie – É.-U., 1982)                              
  • Deliver Us From Evil (Daman akeseo guhasoseo, Hong Won-chan, Corée du Sud, 2020)                              
  • Les Nus et les Morts (The Naked and the Dead, Raoul Walsh, É.-U., 1958)                              
  • Tout s’est bien passé (François Ozon, France – Belgique, 2021)             

L’Invent’Hair perd ses poils.

Condé-sur-Noireau (Calvados), photo de Pierre Cohen-Hadria, 27 juillet 2012

Flixecourt (Somme), photo de Bernard Visse, 14 juin 2013

Poil et pub.

Schnock n° 23, juillet 2017

DIMANCHE.

Lecture.

Les Bijoutiers du clair de lune (Albert Vidalie, Denoël, 1954; rééd. Librairie Générale Française, coll. Le Livre de poche n° 411, 1959; 192 p., s.p.m.).

 Je ne connaissais Albert Vidalie qu’en sa qualité d’ami de René Fallet, je ne l’avais jamais lu. Pourtant, ce titre me disait quelque chose, grâce à son adaptation au cinéma par Roger Vadim avec Brigitte Bardot dans le rôle principal. Je ne sais pas ce que vaut le film, le livre, lui, est aisément oubliable. Passons donc sur le texte et intéressons-nous, comme on disait dans les études de lettres, au paratexte, soit à ce qui l’entoure. La quatrième de couverture reprend un extrait d’une critique parue dans L’Express, dans laquelle Georges Arnaud, l’auteur du Salaire de la peur, dit tout le bien qu’il pense du livre de son confrère. Livre dédié, comme par hasard, “À Georges Arnaud, mon copain”. Simple renvoi d’ascenseur, échange de bons procédés, on sait comment ça se passe. Mais il y a peut-être plus. On est en 1954. Georges Arnaud a réussi, grâce à ses succès de romancier, à faire oublier qu’il s’appelle en réalité Henri Girard et qu’il a été sous ce nom, au cœur d’une affaire judiciaire retentissante datant de 1941, le triple crime du château d’Escoire : accusé d’avoir tué à coups de serpe son père, sa tante et une domestique, Girard n’a dû son salut qu’au talent de son avocat, Maurice Garçon. Innocenté par la justice, Girard est resté coupable aux yeux d’une grande partie de l’opinion publique. On se souvient que dans La Serpe (2017), Philippe Jaenada a repris toute l’affaire pour arriver à la même conclusion que la justice. Or dans Les Bijoutiers du clair de lune, Albert Vidalie met en scène un nommé Lambert, lui aussi accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Meurtre perpétré à l’aide d’une binette, certes, mais cela n’empêche pas Lambert de se promener “balançant à bout de bras une serpe qu’il avait arrachée d’un billot en traversant la grange d’Urbain Delorme.” Coïncidence, peut-être. Mais je me plais à penser que Georges Arnaud ne fut pas insensible à cette histoire de faux coupable.

MERCREDI.                 

Éphéméride.

“16 novembre 1871

Vu hier soir à l’Odéon, de Glatigny, Le Bois. L’idylle était dans la salle, Verlaine me prenant ostensiblement par le cou. Frémissement des bourgeois. Et des gens que nous connaissons !” (Loïc Depecker, Journal de Rimbaud)

JEUDI.

Lecture.

Le Peuple de l’Abîme (The People of the Abyss, Jack London, Macmillan, 1903 pour l’édition originale, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 615, “Romans, récits et nouvelles I”, 2016 pour la traduction française, traduit de l’américain par Véronique Béghain; 1482 p., 62,50 €).

S’il n’en est pas l’inventeur du genre, Jack London se montre ici un pionnier du journalisme immersif en choisissant de partager pendant quelques semaines le sort des miséreux de l’East End londonien. Ayant revêtu le déguisement idoine, il plonge dans les bas-fonds, fréquente la soupe populaire, l’asile de nuit, les rues et les parcs, tout en prenant la précaution de louer un endroit sain pour travailler et se remettre de ses émotions. Car l’expérience est hallucinante : la misère, la famine, l’alcoolisme, la saleté, la promiscuité sont le quotidien d’un quart de la population d’une nation pourtant prospère, alors à la tête d’un immense empire. London ne parle pas que de lui, il observe, interroge, raconte des expériences individuelles glanées lors de ses rencontres. Sa compassion et son indignation ne sont pas feintes, il a connu lui aussi la misère en Amérique mais rien de comparable à ce qu’il voit en Angleterre. Au-delà des faits, il analyse, argumente, étudie les statistiques et, en bon auteur de “Comment je suis devenu socialiste”, accuse le système capitaliste à l’origine de cette situation.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Boîtes à lettres, fiction et réalité.

Jour de fête (Jacques Tati, France, 1949)

Semur-en-Auxois (Côte-d’Or), photo de Jean-François Fournié, 10 avril 2005

SAMEDI.             

Football.                           

SA Épinal – FC Metz 0 – 1.             

Films vus.

  • Hot Fuzz (Edgar Wright, R.-U. – France – É.-U., 2007)                              
  • Le Cercle des poètes disparus (Dead Poets Society, Peter Weir, É.-U., 1989)                              
  • Tromperie (Arnaud Desplechin, France, 2021)                              
  • Jeux d’espions (Hopscotch, Ronald Neame, É.-U., 1980)                              
  • You Look Fine (c.m., Katie Byford, R.-U., 2021)                              
  • L’Innocent (Louis Garrel, France, 2022)                              
  • La Pièce rapportée (Antonin Peretjatko, France, 2020)                             
  • Écoute voir… (Hugo Santiago, France, 1978).             

L’Invent’Hair perd ses poils.

Saint-Georges-Lagricol (Haute-Loire), photo de Christophe Hubert, 29 juillet 2012

Paris (Seine), rue d’Avron, photo de Jean-Christophe Soum-Fontez, 14 août 2013             

Poil et pellicule.

L’Enfant sauvage (François Truffaut, France, 1970)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

6 novembre 2022 – 989

N.B.

Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 20 novembre 2022.

DIMANCHE.

Lecture.

Maus: Un survivant raconte. 1re partie : Mon père saigne l’histoire (Maus: A Survivor’s Tale. My Father Bleeds History, Art Spiegelman, Pantheon Books, 1986 pour l’édition originale, Flammarion, 1987 pour la traduction française, rééd. in “Maus : L’Intégrale”, Flammarion, 2019, traduit de l’américain par Judith Ertel; 296 p., 30 €)                   

Vie musicale.

Encore une journée épouvantable sur le plan parental – mais c’est peut-être la dernière, du moins je l’espère. Je suis à bout de forces, j’abandonne, je laisse ma place, je coupe les ponts. Un fils ne peut être un “aidant”, pour utiliser le vocabulaire du siècle, c’est ce qu’on m’a dit, un peu tard peut-être car j’ai laissé pas mal de plumes dans l’aventure. On m’a dit aussi que dans des cas semblables, à l’intérieur d’une fratrie, c’est le plus proche sur le plan géographique qui prend les coups. C’est normal, il est au front. Les actes des autres, rendus logiquement plus rares par l’éloignement, sont considérés comme plus méritoires et plus précieux. J’ai donc tout accepté, tout encaissé sans moufter : les appels incessants, les convocations répétées, les exigences vertigineuses, l’égoïsme forcené, l’absence de gratitude, tout, jusqu’aux injures ahurissantes. À force de me heurter au mur de la démence sénile, je me suis vu obligé de fréquenter à nouveau les salles d’attente et je n’ai pas envie de m’y attarder, ni de voir le reste de la Didionnée servir de cible. Car aujourd’hui, c’est Caroline qui s’est trouvée dans le viseur, ce qui, pour moi, constitue le point de non-retour : je me retire sous ma tente, je ne lèverai plus le petit doigt. Je suis soulagé, même si le nœud peut se resserrer d’un moment à l’autre. Aussi le concert du quintet d’Éric Seva, plein de trouvailles et d’inventivité, est-il ce soir le bienvenu, du moins quand j’arrive à faire le vide dans mon esprit pour l’écouter.

MERCREDI.                  

Éphéméride.

“2 nov. 2009. On reconnaîtra à la Réalité cette propriété de n’être jamais que la Réalité, froidement, platement, de s’appliquer à être et demeurer la Réalité, sans aucun débordement ni repli, toujours tendue dans son cadre. Que l’on s’y plaise ou pas, que l’on y trouve ou non son compte, cela est une autre affaire impossible à considérer seulement puis à traiter, hélas, à défaut d’une marge, d’un bas-côté, d’un talus où s’étendre, d’une cellule de temps mort où se retirer pour concevoir de nouveaux plans.” (Éric Chevillard, L’Autofictif père et fils)

Lecture.

À se tordre (Alphonse Allais, Ollendorff, 1891, rééd. in “Œuvres anthumes”, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1989; 1188 p., 150 F).                                

On a beau dire que Molière est éternel, certaines formes d’humour ont du mal à passer l’épreuve du temps. Aussi craignais-je, en ouvrant ce recueil, de tomber sur des écrits un rien poussiéreux, un humour un peu désuet. Les propos et aphorismes rassemblés dans Alphonse Allais en verve, m’avaient laissé cette impression. Il n’en est rien avec ces “histoires chatnoiresques” qui, à l’exception de quelques-unes, ont gardé toute leur saveur. S’étendant sur une longueur d’une à trois pages, elles sont encore brillantes de légèreté et de fantaisie. Allais s’y entend à merveille pour camper en quelques lignes une situation et des personnages qu’il amène tambour battant à un final parfois attendu mais toujours amusant. Ce n’est peut-être pas “à se tordre” mais ‘”à faire sourire” sans aucun doute.

“Orphée rue Blondel” (Pierre Véry, in La Revue européenne, 1929, rééd. in « Les Intégrales du Masque », tome 2, 1994; 980 p., s.p.m.).

Nouvelle.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Usages détournés de la baignoire, photos de l’auteur.

Ajain (Creuse), 29 juillet 2018

Le Val-d’Ajol (Vosges), 17 février 2017

SAMEDI.

Vie technologique.

J’élargis mon empreinte sur les réseaux en ajoutant une troisième corde à mon arc socio-virtuel. J’entreprends aujourd’hui de dévoiler ma collection d’avis de décès. À l’origine, je pensais en faire une rubrique pour les notules, en remplacement de l’IPAD une fois celui-ci mené à son terme, mais le temps passe et risque de manquer au bout du compte. J’en suis donc à trois supports, l’un pour les couvertures de livres, l’autre pour les photos d’insectes, le dernier pour les nécrologies. À raison d’une publication par semaine, on peut ne plus parler de présence mais d’envahissement. Exceptionnellement, comme je l’avais fait pour les autres domaines, je livre à la notulie la première photo publiée.

Vosges Matin, 6 octobre 2022

Football.

SA Épinal – US Créteil 0 – 1.             

Lecture.

Les Monts Analogues de René Daumal (Collectif, Gallimard, 2021; 232 p., 35 €).            

Films vus.

  • Le Sommet des dieux (Patrick Imbert, Luxembourg – France, 2021)
  • Indochine (Régis Wargnier, France, 1992)
  • Âmes perdues (Anima persa, Dino Risi, Italie – France, 1977)
  • Les Violons du bal (Michel Drach, France, 1974)
  • Rose (Aurélie Saada, France, 2021)
  • Un beau matin (Mia Hansen-Løve, France – R.-U. – Allemagne, 2022)                             
  • Brigadoon (Vincente Minnelli, É – U., 1954)                             
  • Zig Zig (László Szabó, France – Italie, 1975).            

Invent’Hair, bilan d’étape.

Bilan établi au stade de 5 500 salons, atteint le 27 février 2022.

Bilan géographique.

Classement général par pays.

  1. France : 4 597 (+ 86)
  2. Espagne : 180 (+ 1)
  3. Royaume-Uni : 110 (=)
  4. Belgique : 82 (=)
  5. Italie : 64 (+ 1)
  6. Suisse : 47 (+ 7)
  7. États-Unis : 45 (=)
  8. Portugal : 38 (+ 1)
  9. Allemagne : 36 (=)
  10. Danemark : 34 (=)

La Suisse dépasse les États-Unis, seul changement notable.

Classement général par régions (France).

  1. Rhône-Alpes : 759 (+ 28)
  2. Île-de-France : 734 (+ 4)
  3. Languedoc-Roussillon : 371 (+ 16)
  4. Provence-Alpes-Côte-d’Azur : 352 (=)
  5. Lorraine : 346 (+ 9)
  6. Midi-Pyrénées : 245 (+ 2)
  7. Bretagne 186 : (+ 2)
  8. Pays de la Loire : 182 (=)
  9. Centre : 179 (=)
  10. Bourgogne : 171 (+ 2)

La menace que faisait peser l’Île-de-France sur la 1re place de Rhône-Alpes semble s’éloigner. Les 14 salons supplémentaires enregistrés en Franche-Comté permettent à cette région de passer de la 12e à la 11e place.

Classement général par départements (France).

  1. Seine (Paris) : 583 (+ 3)
  2. Rhône : 343 (+ 2)
  3. Vosges : 185 (+ 4)
  4. Loire-Atlantique : 135 (=)
  5. Hérault : 128 (+ 16)
  6. Alpes-Maritimes : 103 (=)
  7. Meurthe-et-Moselle : 102 (+ 2)
  8. Loire : 100 (+ 2)
  9. Pyrénées-Orientales : 96 (=)
  10. Bouches-du-Rhône : 92 (=)

La meilleure progression concerne l’Isère avec 21 salons et un gain de 2 places (11e).

Classement général par communes.  

  1. Paris : 583 (+ 3)
  2. Lyon : 163 (+ 2)
  3. Nantes : 68 (=)
  4. Nice : 59 (=)
    “. Barcelone : 59 (+ 1)
  5. Nancy : 56 (+ 2)
  6. Épinal : 52 (+ 4)
  7. Montpellier (+ 16)
  8. Marseille : 32 (=)
  9. Dijon : 28 (=)

Montpellier entre dans le top 10 et en expulse Strasbourg. Notons les 21 salons de Grenoble, avec un bond de la 195e à la 14e place.

Bilan humain.

  1. Jean-Damien Poncet : 648 (+ 65)
  2. Philippe Didion : 418 (+ 8)
  3. Pierre Cohen-Hadria : 394 (+ 3)
  4. François Golfier : 348 (+ 5)
  5. Jean-Christophe Soum-Fontez : 170 (+ 1)
  6. Sylvie Bernasconi : 158 (=)
  7. Hervé Bertin : 147 (+ 1)
  8. Bernard Cattin : 133 (=)
  9. Jean-François Fournié : 115 (+ 1)
  10. Benoît Howson : 88 (=)

Pas de changement dans le top 10.

Étude de cas. Coiffure lyrique.

Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne), photo de Bernard Cattin, 2 mars 2017

Paris (Seine), rue Gustave-Goublier, photo de François Golfier, 3 juillet 2017

Vevey (Suisse), photo de Richard Aix, 15 mars 2022

L’Invent’Hair perd ses poils.

Craponne-sur-Arzon (Haute-Loire), photo de Christophe Hubert, 26 juillet 2012

Penmarc’h (Finistère), photo de Sibylline, 2 novembre 2013

Poil et plume.

“Dans l’engourdissement de la sieste, le ratissage des allées pour demain me donne la sensation d’être peigné avec un peigne aux dents édentées.” (Edmond et Jules de Goncourt, Journal de la vie littéraire, 29 juillet 1893)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

30 octobre 2022 – 988

LUNDI.

Lecture.

Neuf histoires et un poème (Short Cuts: Selected Stories, Raymond Carver, Vintage, 1993 pour l’édition originale, Éditions de l’Olivier, 1994, rééd. coll. Bibliothèque de l’Olivier, 2022, traduit de l’américain par Jean-Pierre Carasso, Simone Hilling, François Lasquin et Gabrielle Rolin; 208 p., 10,90 €).

Ce volume rassemble les neuf nouvelles choisies par Robert Altman pour son film Short Cuts. Le réalisateur a pioché dans différents recueils pour trouver des histoires qui tournent toutes autour du couple. Cela permet de voir que Carver ne varie pas de style d’une époque à une autre : c’est toujours le même fil narratif tendu, sans fioritures (pas une métaphore, pas une comparaison sur 200 pages), la même tristesse diffuse, le même mur d’incompréhension auquel se cognent ses personnages, la même jubilation du côté du lecteur. Un vrai coffre à bijoux.

MARDI. 

Lecture.

François Truffaut (Noël Simsolo, Marek, Glénat, coll. 91/2, 2020; 176 p., 22 €).

MERCREDI.                 

Éphéméride.

[vers le 19 octobre 1948]

“Cher Dubuffet,

J’ai vu l’autre jour presque à la sortie des essarts, route de Ste cécile, toute une ménagerie, jusqu’à un berger qui joue de la flute. C’est en végétal et dans le modeste jardin d’un particulier. C’a m’a paru être en ajonc épineux taillé.

J’avais déjà vu dans des jardins de rupins des statues en verdure mais ça c’est de l’art brut ou je m’y connais pas. Et Si c’est susceptible de t’interesser pour l’almanach de l’art brut tu pourrais bien demander à Mr Meneux photographe aux essarts de te photographier cette ménagerie là. […]

Amitiés.

chaissac” (Gaston Chaissac, Jean Dubuffet, Correspondance 1946-1964)

JEUDI.

Vie de château.

Je passe de Truffaut au tuffeau à l’occasion d’une incursion dans le Loir-et-Cher, à Romorantin et environs. Au programme, visite de cave, de champignonnière, de château (Valençay, dans l’Indre) et surtout plaisir des retrouvailles avec de solides poteaux exilés volontaires dans le pays. J’y retrouve des endroits fréquentés lors de l’été 2003, alors que la nature succombait sous les coups d’un soleil caniculaire et Marie Trintignant sous ceux de Bertrand Cantat.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Assurances : contrats jaunis, photos de l’auteur.

Aubusson (Creuse), 27 juillet 2017

Paris (Seine), boulevard de Sébastopol, 22 août 2021

SAMEDI.            

Films vus.

  • Eggs (Bent Hamer, Norvège, 1995)
  • Next Door (Nebenan, Daniel Brühl, Allemagne, 2021)
  • La Femme de ma vie (Régis Wargnier, France – R.F.A., 1986)
  • La Troisième Guerre (Giovanni Aloi, France, 2020)            

L’Invent’Hair perd ses poils.

Enseignes basiques.

Noyers-sur-Serein (Yonne), photo de Patrick Chartrain, 26 mai 2012

Embrun (Hautes-Alpes), photo de Vincent Garcia, 17 août 2014

Poil et pellicule.

Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages (Michel Audiard, France, 1968)

LUNDI.

Lecture.

“La Cafetière” (Théophile Gautier, in Le Cabinet de lecture, 1831, rééd. in “Romans, contes et nouvelles I”, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 488, 2002; 1584 p., 71 €).

Nouvelle.

MARDI.           

Lecture.

“Azathoth” (Howard Phillips Lovecraft, 1922, Belfond pour la traduction française, rééd. in “Œuvres I”, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1991, d’après la traduction de Paule Pérez; 1172 p., 31 €).

Nouvelle.

MERCREDI.

Éphéméride.

“Le 26 octobre 1972

À Monsieur Raymond Queneau

Monsieur,

Voici, avec retard, le manuscrit que vous avez accepté de lire.

Si je n’ai pu me passer d’écrire ces 270 pages, j’ai dû, en revanche, me forcer à les corriger.

J’aimerais m’adresser à vous non en tant que lecteur de M. Gallimard, mais en tant qu’écrivain que j’ai lu (vous vous en apercevrez) et que je sais capable de discerner mes intentions, de me dire si la réalisation est à la hauteur de ces intentions et de me conseiller soit de persévérer, soit tout bonnement de poser ma plume.

Pour moi, aujourd’hui, je me sens incapable de juger ces quelques pages. Je m’en suis lassé, je les trouve même légèrement ridicules. Mais je pense qu’elles peuvent donner une idée de ce que j’ai à dire.

Mais, sans plus chercher d’excuse, je vous laisse la parole…

Avec mes sentiments respectueux,

P.-S. Après correction, j’ai deux regrets :

1. Avoir trop expliqué, me semble-t-il.

2. Quelques longueurs. En particulier p. 100-104 et p. 234-239.” (Dominique Charnay, Cher Monsieur Queneau : Dans l’antichambre des recalés de la littérature)

JEUDI.                          

Brève de trottoir.

Lecture.

Le Répondant du répondeur (Jean-Michel Pochet, les éditions de l’heure, 2008; n.p., s.p.m.).

Dans cette mini-plaquette cousue main, feu Jean-Michel Pochet, redoutable quenien et notulien de la première heure, a rassemblé une série de messages d’accueil enregistrés au fil du temps sur son répondeur téléphonique. Messages ludiques, poétiques, absurdes, intrigants qui ont dû semer une bonne dose de perplexité chez ses interlocuteurs.

La Lettre écarlate (The Scarlet Letter, Nathaniel Hawthorne, Ticknor, Reed & Fields, 1850 pour l’édition originale, La Nouvelle Édition, 1945 pour la première traduction française, rééd. Gallmeister, coll. Totem n° 197, 2021, traduit de l’américain par François Happe; 320 p., 10 €).

Dans la longue introduction qui raconte les circonstances dans lesquelles il a trouvé les éléments de l’histoire de La Lettre écarlate, Nathaniel Hawthorne, en parlant de lui, fait un constat qui pourrait avec profit être médité par les écrivains ayant tendance à se surestimer : “Pour un homme qui a rêvé d’accéder à la gloire littéraire et de se faire ainsi une place parmi les dignitaires de ce monde, c’est une leçon salutaire, bien que souvent un peu dure, que de sortir du cercle étroit où ses prétentions sont reconnues et de s’apercevoir qu’en dehors dudit cercle, tout ce qu’il a accompli, ainsi que tout ce qu’il ambitionne, n’a plus la moindre importance.”

VENDREDI.                 

Obituaire.

J’apprends la mort de Maurice Olender, un homme aux multiples casquettes, notamment celle d’éditeur responsable au Seuil de La Librairie du XXe puis du XXIe siècle. C’est grâce à cette collection que beaucoup, moi le premier, ont pu découvrir ou retrouver les “petits” textes de Perec parus en revues ou sur supports confidentiels (L’Infra-ordinaire, Je suis né, L.G., une aventure des années 60 et bien d’autres).

Maurice Olender, Journée “Génération Perec”, Paris (Seine), photo de l’auteur, 20 mai 2017

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Fin de la pénurie d’essence, photos de l’auteur.

Anzême (Creuse), 6 août 2021

Saint-Remimont (Vosges), 5 janvier 2020

SAMEDI.            

Films vus.

  • Voilà (c.m., Bruno Podalydès, 1994)
  • Eugénie Grandet (Marc Dugain, France – R.-U. – Belgique, 2021)
  • Blow-Up (Blowup, Michelangelo Antonioni, R.-U. – Italie, 1966).            

L’Invent’Hair perd ses poils.

Paris (Seine), rue du Château-Landon, photo de l’auteur, 29 juillet 2012

Marville (Meuse), photo de Jean-François Fournié, 26 mars 2017

Poil et eau bénite.

Bon dimanche,

Philippe DIDION

16 octobre 2022 – 987

N.B.

Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 30 octobre 2022.

DIMANCHE.

Lecture.

Les Treize Mystères (Georges Simenon, Arthème Fayard, 1932, rééd. Rencontre, 1967, in “Œuvres complètes Maigret” VI; 576 p., s.p.m.).                               

Nouvelles.                               

Les textes ici rassemblés ont été écrits avant l’apparition de Maigret dans Pietr-le-Letton pour le magazine Détective. Maigret y met en scène un détective en chambre, Joseph Leborgne, qui résout à distance des énigmes criminelles, suscitant ainsi l’admiration du narrateur, un ami qui sert de faire-valoir. C’est totalement à rebours de la méthode d’imprégnation chère au commissaire Maigret, on est plus dans un modèle agathachristien, mais Simenon se montre tout à fait habile et à l’aise dans cet exercice.

MERCREDI.                 

Éphéméride.

“39, rue Gazan. XIV

28.IX.67

Mon Cher Pia,

Je vous remercie de votre lettre du 23 et je pense comme vous qu’Allais fait davantage allusion à “l’Écho de Paris” qu’au “Gil Blas”. Mais que cela ne vous empêche pas de dépouiller les Allais du “Gil Blas” quotidien, car il est très possible qu’il y ait collaboré.

De mon côté, je vais sans doute dépouiller “l’Écho de Paris” à l’Arsenal (où se trouve aussi le “Gil Blas”, ce qui est tout de même plus pratique que la B.N.).

J’espère que ma collection des “Vies parallèles” va bientôt commencer. Il y manquera toujours un Bruant… Puisque vous-même refuserez, pensez-vous que Forestier ferait un Cros ? (Je viens de me délecter à la lecture du catalogue Coulet & Faure). […]

Bien amicalement à vous,

Fr. Caradec” (François Caradec & Pascal Pia, Correspondance 1957-1979)

SAMEDI.            

Film vu.

The Toll (Ryan Andrew Hooper, R.-U., 2021).

LUNDI.

Vie littéraire.

Je boucle les chantiers en cours et envoie à un éditeur nantais un texte répondant à une demande sur Perec. Je ne sais si mon travail correspondra à ses attentes mais je suis soulagé. Dans ce genre de circonstances, je mets toujours un temps fou à appuyer sur le bouton “Envoyer”. Autre bouclage, celui de mon sac de marin puisque l’expédition en mer, prévue puis annulée au début du mois, aura bien lieu.

MARDI.

Il était une fois dans l’ouest.

Après une nuit passée à Maxéville (Meurthe-et-Moselle) chez mon capitaine invitant, nous traversons tous deux la France d’est en ouest jusqu’à La Roche-Bernard (Morbihan). En ce qui me concerne, il fallait bien cette distance pour échapper à une situation familiale (côté ascendants) proprement infernale qui est en train de faire vaciller ma santé mentale. Le bateau est sur cales, la première épreuve est d’y accéder. Pour ce, il faut grimper sur un tas branlant d’agglos et de cales de bois et attraper une courte échelle, ce qui ne se fait pas sans mal de mon côté. J’avais imaginé toutes sortes de chutes dans le bouillon mais pas le risque de m’écraser sur le bitume. Découverte des lieux. Premier constat : le port de la casquette ou du bonnet est obligatoire car la hauteur sous plafond et la largeur des portes n’est pas franchement haussmannienne et je me cogne dans tout ce qui dépasse. On fait les lits, je range mes affaires dans ma cabine cercueil, la bien nommée, le capitaine me fait faire le tour du propriétaire, me montre les appareils de secours, on sort le bateau de survie. Capitaine prévoyant : les menus et listes de courses sont établis jusqu’au 11 octobre. J’envoie des messages et des photos à mes girls et on redescend sans se casser la gueule. Il n’est pas tard mais le bourg de La Roche est désert, beaucoup d’endroits fermés, la saison est finie. Il reste un restaurant ouvert, pas deux, on s’attable, huîtres et tarte au citron “déstructurée”, voyez-vous ça.

MERCREDI.

Suite.

Passé une bonne nuit, bonne installation pour lire et pour roupiller, mais je regretterai tout au long du séjour d’avoir sacrifié mon pyjama au moment de boucler mon sac de marin. Debout à 7 heures 30, douche dans les installations du port. Pris l’auto pour aller déjeuner dans un bistrot. Déambulé un brin, pris des photos d’enseignes diverses mais pas trouvé le monument aux morts. Fait les courses et le plein de carburant pour le bateau dans un Carrefour Market. À notre retour, les manœuvres nous attendaient pour la mise à l’eau, tracteur, sangles, grue. Nous voilà sur l’eau. Monté les voiles, le capitaine m’apprend à faire un nœud de taquet : j’y arrive au bout d’un moment mais la suite me montrera que c’est une chose de faire ça au calme, à l’entraînement, et que c’en est une autre de la réaliser dans le feu de l’action. Le ciel est constamment menaçant mais nous échappons à la pluie. Je suis plus utile en cuisine que sur le pont. Croûte, vaisselle dans les installations du port. Quitté ensuite le quai pour gagner une place dans le bassin. Je réussis à faire à peu près ce qui m’est demandé, à part ces foutus nœuds. Nous sommes amarrés à couple, c’est-à-dire attachés à un autre bateau. Le capitaine passe une série de coups de fil dans les ports voisins pour mettre au point les passages et les hébergements. Arrivée du type du bateau d’à côté qui n’a pas l’air d’être enchanté de nous voir liés à lui mais les lois de la navigation sont contre lui. Pour montrer sa supériorité, il nous fait refaire l’amarrage. Première constatation du fait que les navigateurs sont des automobilistes sans roues et qu’on trouve chez eux la même proportion de gens charmants et de malotrus que sur l’asphalte. Le marin pêcheur, on le verra plus tard, c’est autre chose. Le marin pêcheur méprise le plaisancier comme il méprise le touriste, le terrien et tous ceux qui ne sont pas sur son bateau, à se demander à qui il consent à vendre son poisson. Lecture, croûte, vaisselle, un petit whisky et au lit.

JEUDI.         

Suite.

Nuit calme et même excellente, debout à 7 heures 45. 11° dans le carré, mis en route le petit soufflant pour déjeuner. Ciel clair. Déhalé après la douche et avant 10 heures. Commencé à remonter la Vilaine, j’apprends à barrer. Grand Cormoran, Héron cendré, Mouette rieuse, Cygne tuberculé et Milan noir au-dessus de tout ça. Atteint à 13 heures le pont de Cran. Amarrage mouvementé, la coque a touché le quai et s’en retrouve légèrement éraflée, c’est un peu à cause de moi. Croûte, premières gouttes au moment de passer le pont dont une partie pivote pour laisser passer les bateaux mâtés. Atteint Redon (Ille-et-Vilaine) sous une pluie battante. Une fois à quai dans la partie visiteurs, monté la toile (le taud) qui couvre l’arrière. Nous sommes bien trempés mais j’ai pu garder les pieds au sec. La pluie avait cessé quand nous sommes partis à la découverte de la ville. Fait quelques courses de complément, arpenté le cloître du lycée Saint-Sauveur (fréquenté en son temps par Hervé Bazin) d’où s’échappent des flots continus d’élèves. L’abbatiale est en travaux, la CGT et la FSU manifestent (Jean Ferrat à la sono) près du bistrot où nous buvons un blanc. Retour à bord, préparé la croûte et appelé at home. Lu Ouest France avant le coucher.

VENDREDI.                  

Suite.

Nuit fraîche, très fraîche, le capitaine dit n’avoir jamais eu aussi froid sur son bateau. Je m’en suis plutôt bien tiré, ajoutant une couche d’habits au-dessus de ma couette lors du premier réveil vers 1 heure. Bien dormi le reste de la nuit malgré ma cicatrice qui me faisait mal. Levé à 7 heures 45, 9° à l’intérieur mais ciel bleu et soleil jusqu’à midi, pu ainsi sécher nos affaires. Douche et vaisselle aux sanitaires du port, flambant neufs. Fait le plein d’eau, marché un bon moment avant de trouver une station pour remplir le bidon de gazole. Rouge-gorge sur un toit. Croûte, sieste légère, terminé sans regret Le Robinson suisse de J. D. Wyss, entamé un récit de voyage polaire, ça me réchauffera. Il y a un an, jour pour jour ou à peu près, on m’ôtait les redons posés lors de mon opération. Aujourd’hui, nous déambulons dans Redon et c’est nettement moins désagréable. La ville n’est pas très étendue mais nous nous égarons un peu – heureusement qu’il y a le petit plan fourni par la capitainerie car nous aurions du mal à arpenter sans aide Redon.

SAMEDI.            

Suite.

Nuit sans problème malgré la pluie et le vent, debout juste avant 8 heures. Petit déjeuner, douche, vaisselle dans la foulée. Poussé jusqu’à la boulangerie et préparé des sandwichs. La pluie avait cessé, décidé de partir vers la mer cette fois. Essuyé quelques averses jusqu’au pont de Cran, atteint vers 12 heures 30. Caroline et les filles doivent être à Metz aujourd’hui et à Luxembourg demain. Lucie m’a donné des nouvelles de son entretien au FRAC de Metz qui a duré 1 heure 30. Passé le pont à 14 heures, de retour à La Roche-Bernard. Nous pensions partir demain pour Arzal, franchir l’écluse lundi pour partir en mer mais le barrage est annoncé fermé ce jour-là. Le pitaine est fumasse, il avait soigneusement préparé le programme avant notre départ, s’était assuré que tout fonctionnait aux dates prévues et finalement rien ne marche. Il bataille ferme pour nous trouver une fenêtre pour nous évader mais c’est compliqué, le barrage ne répond pas, le port non plus et nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Nous montons au bourg pour nous consoler devant deux verres de blanc.

DIMANCHE.                  

Suite.

Nuit hachée, mais correcte. Au lever, nouvelle déconvenue, plus d’électricité sur le ponton. Le temps est gris, sans pluie mais avec un vent qui ne va pas faciliter notre sortie du port. Le capitaine me raconte ses croisières enchanteresses sous le soleil, poussé par une brise légère. Ça console, pendant que nous accomplissons les tâches domestiques sous la grisaille. Somnolé un peu avant de prendre le départ à 14 heures 30. Un Anglais expérimenté et serviable (Sorry for your loss, au fait) nous aide à sortir du port et nous naviguons au moteur jusqu’au barrage d’Arzal. Accosté pour prendre du carburant, sans souci. Manœuvre un peu délicate pour passer l’écluse, je m’acquitte à peu près bien de ma tâche. Trouvé à nous amarrer à couple, gens accueillants cette fois. Premiers goélands argentés. À terre, après le ponton, un lotissement aux rues interdites même aux piétons – “Propriété privée”, “Voisins vigilants”, caméras et tout le tintouin – le sens de l’hospitalité ne se commande pas. Trouvé une laverie et bu un verre d’uby pendant que notre linge tournait. Sur la rive, un arbre mort sert de poste d’observation à une colonie de hérons garde-bœufs. Croûté à bord, lu un peu, au lit tôt.

LUNDI.          

Suite.

Réveillé vers minuit, froid, mis mes habits sur la couette, une chemise autour de mes jambes et poursuivi la nuit vaille que vaille jusqu’à 7 heures 30. Temps gris au lever, petit déjeuner et toilette sommaire à bord. Démarré à 9 heures, estuaire de la Vilaine puis la mer, enfin. Il y avait du vent mais la mer était calme, ce qui nous a permis de mettre les voiles (remarque : quand j’utilise le “on” ou le “nous” pour ce qui concerne la navigation, ce “on” et ce “nous” sont composés à 98 % du capitaine). Je tiens la barre la plupart du temps, c’est autre chose que sur la Vilaine.  Deux fous de Bassan, l’un posé, l’autre en vol. On prend un ris, on tire des bords – parfois obligés quand j’ai mal pris le vent – et on est en vue de Piriac-sur-Mer (Loire-Inférieure) au bout de quatre heures de navigation agréable, le capitaine est enchanté. C’est une autre musique quand vient l’heure de s’amarrer. Je m’emmêle les crayons au moment de mettre pied sur le ponton, une tatane coincée dans le filet qui garnit la filière. Me voyant en difficulté, le capitaine relâche son attention, rate sa manœuvre et tombe à l’eau jusqu’à mi-corps. Heureusement, il a pu s’accrocher à la coque et s’en sortir grâce à l’aide de notre voisine aussitôt accourue pendant que je tenais le bateau, infoutu que j’étais de l’amarrer avec un nœud approprié. Honte, honte sur moi, même si le capitaine, dans sa grande mansuétude, ne me jette pas la pierre. Je me boufferais. Au moins, il faisait beau, 22°, presque chaud, pu étendre le linge mouillé et boire un blanc pour nous remettre de nos émotions. Après une croûte tardive, nous partons à la recherche d’un magasin pour acheter les victuailles manquantes.

MARDI.           

Suite.

Nuit froide, lever à 8 heures, départ à 10 dans la grisaille et sous un petit crachin. Légère houle, pas de vagues cependant, ce qui nous permet de mettre la voile pendant une grosse demi-heure. Nous arrivons au Croisic vers midi et demi. L’amarrage, opération désormais redoutée, s’est bien passé. On croûte dehors. En attendant l’arrivée du responsable de la capitainerie, je pique un petit somme et noircis une grille de Laclos. Sur le quai, un groupe de limicoles, des pluviers à collier interrompu selon un local. Je doute, je vérifie, il s’agit en fait du Tournepierre à collier. Nous partons à la découverte des lieux. Je ne retrouve pas les enseignes que je fréquentais quand je venais ici, le Saint Yves semble avoir disparu. Galeries d’art et concept stores ont remplacé les magasins de souvenirs kitsch qui donnaient un petit côté popu cong’ pay’ à l’endroit. Poussé jusqu’au bout de l’estacade, photos pour nos familles. Revu Saint-Jean-de-Dieu, transformé en résidence. Retour au port par l’intérieur de la ville, plus animée que celles que nous avons vues jusqu’ici, à l’exception de Redon. Café au Bar des Sports. J’ajoute le Goéland leucophée au bilan ornithologique, me mets à jour dans mes écritures. Je pensais, en partant si loin, ôter de ma tête les soucis domestiques, il n’en est rien, ils me hantent jour et nuit, je me demande ce qui m’attend à mon retour.

MERCREDI.                  

Suite.

Nuit froide mais calme, le bateau était stable, posé sur le fond pour cause de marée basse. Mis un peu de chauffage et pris le petit déjeuner. Douche aux sanitaires du port, il faut des jetons pour avoir de l’eau avec toujours la crainte d’avoir à sortir à poil et couvert de mousse pour en racheter si le jet s’interrompt. On quitte le bord pour aller en ville acheter la presse et des cadeaux alimentaires. Fait un circuit plus large qu’hier pour dénicher le monument aux morts qu’on finit par trouver à deux pas du bateau. Lecture des journaux au Café de la Mairie, rédaction et envoi de quelques cartes postales. Le soleil apparaît, nous permet de croûter dehors et de faire sécher quelques affaires. Lucie appelle, elle est embauchée au FRAC Lorraine, il faudra fêter ça au retour car il vaut mieux évoluer dans le FRAC de Lorraine que dans le … vous m’avez compris. Après-midi statique, lecture, gribouillages, avant d’aller boire un excellent chenin au Café de la Mairie.

JEUDI.         

Suite.

Debout à huit heures, temps radieux. Goéland marin (dos noir). La marée est assez haute pour prendre le large à 11 heures. Refait d’une traite, au moteur, les étapes parcourues à l’aller. Mer d’huile, on rôtit. Mais pas question de rêvasser. Je suis impressionné par le nombre de choses auxquelles il faut être attentif : les balises, les “cardinales”, les zones de pisciculture, les parcs à huîtres, les bateaux qu’on croise, le fond… Je souffre depuis plusieurs jours d’une douleur sous les côtes, côté gauche, qui irradie quand j’appuie sur le point sensible, ça m’inquiète énormément. Amarrage réussi à Arzal, en aval du barrage. Démonté, plié et rangé la grand-voile. Tous les rades du coin sont fermés, on croûte dehors ce qui restait dans le frigo face à un beau coucher de soleil.

VENDREDI.                 

Suite.

Nuit froide, car sans couverture nuageuse. Lever hygiénique au milieu de la nuit. M’entendant fourgonner, le capitaine s’habille de pied en cap, se lève, s’apprête à mettre le café en route et s’aperçoit in extremis qu’il est 1 heure 30. Levés pour de bon à 7 heures 30. Brume sur l’eau qui se dissipe au moment de prendre la direction du barrage. Passé celui-ci à 9 heures, à couple, ce qui nous épargne les manœuvres avec les chaînes et les amarres. Éclair bleu électrique d’un martin-pêcheur. Une heure plus tard, de retour à La Roche-Bernard, amarrage paisible. On plie le génois, je commence à charger nos affaires dans l’auto pendant que le capitaine prépare le bateau pour l’hivernage. Les types du grutage se pointent avec deux heures de retard – j’en profite pour terminer le Voyage à la mer polaire de George S. Nares – et sortent la Lorelei de l’eau. Café au bourg, plein d’essence, départ à 16 heures 30. Nous sommes à Maxéville un peu avant 1 heure, j’y passerai la nuit avant de repartir le lendemain par le 10 heures 20 pour rejoindre mes belles, le teint hâlé et la peau tannée comme du vieux cuir. Ce fut une belle aventure, avec son lot de déconvenues, de bonnes surprises, de faillites et de réussites. Je m’y serai montré aussi malhabile sur l’eau que sur terre mais ça n’a surpris personne. Surtout, ça m’a permis d’effacer quelques mauvais souvenirs. Avant cette virée, je n’avais pas beaucoup fréquenté les flots. Des parties de pêche en barque, des traversées sur des ferries, des balades pour touristes et surtout, deux expériences malheureuses : une journée sur un bateau de pêche, au Croisic déjà, où j’avais été malade comme un chien, et une semaine sur le lac Kipawa (Québec) que j’ai passée dans le même état que le capitaine Haddock au moment de sa rencontre avec Tintin sur le Karboudjan dans Le Crabe aux pinces d’or. J’aurai désormais des souvenirs plus reluisants, merci captain.

DIMANCHE.                  

Bestiolaire de Saint-Jean-du-Marché.

Identification d’un Bourdon des champs.

MERCREDI.                  

Lecture.

Trois carrés rouges sur fond noir (Tonino Benacquista, Gallimard, coll. Série Noire n° 2218, 1990, rééd. coll. Folio noir n° 49, 1999; 224 p., 7,20 €).                  

Éphéméride.

“Le vendredi [12 octobre 1945]

L. Almanzor

c/o Bartholin

23 Herluf

Trollesgade

Mon cher Vieux,

Je te communique la lettre de ma secrétaire Mlle M. Canavaggia, 16 Sq. Port-Royal Gob. 70-89. Il y a un dernier passage au sujet de la jalousie qui m’inquiète bien. Si tu es assez gentil pour lui téléphoner et la voir tu feras rapidement le diagnostic. Je ne voudrais pour rien au monde qu’il lui arrive une histoire. Je lui ai dit de ne plus m’écrire avant un mois. Je ne lui écrirai plus non plus.

Je ne sais quel vent souffle ?

C’est une amie extrêmement précieuse et infiniment dévouée, trop dévouée. Je veux la préserver bien au calme.

Donne-moi donc et donne lui ton admirable conseil –

À toi affec

LF” (Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Alexandre Gentil 1940-1949)

JEUDI.         

Lecture.

La Harpe d’herbes (The Grass Harp, Truman Capote, Random House, 1951 pour l’édition originale, Gallimard, 1953 pour la traduction française, rééd. in “Œuvres”, coll. Quarto, 2014, traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau; 1472 p., 32 €).

VENDREDI.                 

Lecture.

Carnet de guerre (Louis Pergaud, Mercure de France, coll. Le petit Mercure, 2011; 160 p., s.p.m.).                               

“Le Canon” (“The Gun”, Philip K. Dick, in Planet Stories, septembre 1952, traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti et révisé par Hélène Collon, in “Nouvelles complètes I 1947-1953”, Gallimard, coll. Quarto, 2020; 1280 p., 28 €).

Nouvelle.

SAMEDI.            

Films vus.

  • Les Cousins (Claude Chabrol, France, 1959)
  • Les Intranquilles (Joachim Lafosse, Belgique – France – Luxembourg, 2021)
  • Novembre (Cédric Jimenez, France, 2022)
  • La Femme à abattre (The Enforcer, Bretaigne Windust, É.-U., 1951)                             
  • La Mort de Louis XIV (Albert Serra, France – Portugal – Espagne, 2016)                             
  • Cigarettes et chocolat chaud (Sophie Reine, France, 2016)                             
  • City of Lies (Brad Furman, R.-U. – É.-U., 2018).

Bon dimanche,

Philippe DIDION

25 septembre 2022 – 986

N.B.

Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 16 octobre 2022.

DIMANCHE.

Bestiolaire domestique.

Identification d’une drosophile. Ce travail d’identification est devenu beaucoup plus facile depuis que j’ai acquis mon téléphone de poche. J’ai en effet installé, pour un prix raisonnable, une application de reconnaissance d’insectes dont l’efficacité me stupéfie. Après avoir passé des heures à compter, à la loupe, les points sur les dos des coccinelles et les segments sur les corps des libellules, à feuilleter les guides Delachaux, à hésiter, à trancher sans certitude, c’est merveille de n’avoir plus qu’à soumettre une photo à l’outil pour connaître en quelques secondes à quelle bestiole on a affaire. Outil efficace mais pas infaillible : j’ai pu constater des erreurs, il faut toujours vérifier. Moralité : mes guides sont toujours à portée de main.

Lecture.

Histoires littéraires n° 84 (Du Lérot éditeur, octobre-novembre-décembre 2020; 192 p., 25 €).

Le bestiaire de Grandville – La Prima Donna et le garçon boucher – Edmond Rostand – Guinoiseau – Charles Baudelaire – Michel Butor – Paul Otchakovsky-Laurens.

Monsieur Vénus (Rachilde, Auguste Blancart éditeur, 1884, rééd. Gallimard, coll. L’Imaginaire n° 738, 192 p., 11 €).

Les temps changent. Jusqu’à une époque récente, lorsqu’on trouvait le nom de Rachilde, ce n’était que pour mentionner qu’elle avait été l’épouse d’Alfred Vallette et qu’à ce titre elle avait bien connu Jarry, Léautaud et autres grands noms du Mercure de France alors dirigé par son mari. On avait oublié qu’elle écrivait aussi. Aujourd’hui, on la réédite et les textes de présentation de ses romans ne parlent même plus de ses fréquentations masculines. On découvre donc enfin Rachilde en tant qu’auteure à temps complet, notamment de ce Monsieur Vénus, son titre le plus connu car auréolé d’un parfum de scandale. Rachilde y développe en effet de façon plutôt crue pour l’époque son thème de prédilection, l’inversion des genres, illustrée par ce titre ambigu. On y suit les tribulations et galipettes d’un couple dont les membres ne s’épanouissent qu’en revêtant les oripeaux et en adoptant les gestes du sexe opposé à celui de leur naissance. L’homme devient femme, la femme devient homme, voilà qui fait aujourd’hui résolument moderne. C’est donc une œuvre importante dans l’histoire littéraire et dans l’histoire des identités sexuelles. Son intérêt s’arrête là : c’est un texte qui a terriblement vieilli, devenu presque illisible par ses afféteries fin-de-siècle et son style ampoulé à l’excès. 

Curiosité. Le nom “sport” apparaît, selon le Trésor de la langue française, en 1828. L’adjectif “sportif” le suit en 1862. On le trouve dans Monsieur Vénus mais Rachilde utilise aussi une forme disparue en évoquant une “fête sportique”.

LUNDI.

Lecture.

Madame Edwarda (Georges Bataille, Éditions du Solitaire, 1941, rééd. in “Romans et récits”, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 511, 2004; 1410 p., 68 €).

MARDI.           

Obituaire.

”Je fais rater une prise de vue. J’étais censé parler et me retourner pour prendre une coupe. Je ne vois pas venir la serveuse – je lui tournais le dos – et il faut recommencer. Bien ennuyé. Nous rentrons à l’hôtel. Je suis devant l’ascenseur lorsque, gentiment, on me bouscule, comme un gosse. C’est Jean-Luc Godard, pour effacer, je suppose, le souvenir de la prise ratée, par ma faute. » (Pierre Bergounioux sur le tournage de Notre histoire de Jean-Luc Godard, Carnets de notes 2001-2010)MERCREDI. 

Éphéméride.

Mardi 14 septembre [1954]

Qu’il était charmant lorsqu’il racontait sa première aventure ! (Je n’aime pas beaucoup ce mot, parce qu’autrefois j’entendais critiquer certaines personnes “qui avaient des aventures”. Mais j’ai tort, il faut que je réagisse : c’est très bien d’avoir des aventures, et ceux qui m’ont sali ce mot devraient justement regretter de n’en avoir pas.)” (Jacques Brenner, Journal, tome II : À Saint-Germain-des-Prés 1950-1959)

VENDREDI.                 

Le cabinet de curiosités du notulographe.

On ne joue pas avec la nourriture.

Document transmis par Alain Zalmanski, octobre 2020

Trentemoult (Loire-Inférieure), photo d’Alain Nowak, 7 septembre 2019

Vie en Creuse.

Nous sommes à Guéret depuis hier soir. Je ne sais quand ni comment M. Macron l’a appris, toujours est-il qu’il s’est empressé d’essayer de nous voler la vedette en programmant une visite éclair en Creuse à l’occasion des Journées du patrimoine. Qu’à cela ne tienne, puisque le centre-ville nous est interdit, nous nous dirigeons vers les faubourgs, plus précisément le bâtiment des Archives départementales de la Creuse qui abrite, voyez l’aubaine, une exposition sur les monuments aux morts du département. Exposition bien faite et dont deux volets m’attirent particulièrement : la présence de deux grands panneaux rassemblant tous les monuments du département classés, hommage au notulographe, par ordre alphabétique, et la dimension statistique du travail qui permet d’apprendre que 84 % des monuments sont construits en granite, qu’un Poilu figure sur 21 % d’entre eux, que 81 % possèdent encore un entourage (grille, clôture…) et autres choses essentielles. L’après-midi, une fois le calme revenu et le couple présidentiel envolé vers Aubusson, nous sommes aux Rencontres de Chaminadour pour écouter Arno Bertina parler de L’Afrique fantôme, puis Patrick Boucheron, Tiphaine Samoyault et Yannick Haenel échanger, de façon plutôt obscure, sur Bataille et Leiris.

SAMEDI.

Vie technologique.

Autant ne pas faire les choses à moitié : avec mon nouvel appareil, j’ai fait mon apparition sur les réseaux dits sociaux. En me demandant de quelle manière je pourrais bien contribuer aux débats enfiévrés qui y ont cours. Je n’ai pas la réactivité de ceux qui, trente secondes après l’annonce de la mort de la reine Elizabeth, trouvent de suite un commentaire à faire ou une photo à poster. Cette course incessante à la nouveauté ne fait que me conforter dans la lenteur archaïque qui règne dans la confection et la diffusion des notules. Cependant, il fallait bien que j’essaie d’alimenter la chose. De quelle manière ? Je ne vais quand même pas infliger ma fiole à ceux qui se seraient égarés sur mes pages, je n’ai pas de chien, pas de chat, mon coin de Creuse, je le garde pour moi et, dans les 985 numéros des notules déjà parus, il doit y avoir deux photos de mes filles – de dos. Finalement j’ai choisi de poster à un rythme hebdomadaire sur un réseau des photos de livres, sur un autre mes photos d’insectes, maintenant que j’ai plus de certitudes concernant leur identité. Nous sommes là dans le domaine extra-notulien mais voici, en guise d’exemple, ma livraison du jour :

Adieu à la Nouvelle Vague

Phalène hérissée (en son jeune âge), Saint-Jean-du-Marché (Vosges), 21 juin 2018

Films vus.

  • Une fille et des fusils (Claude Lelouch, France, 1965)
  • Le Joueur d’échecs (Schachnovelle, Philipp Stölzl, Allemagne- Autriche, 2021)
  • Rien que pour vos yeux (For Your Eyes Only, John Glen, R.-U., 1981)
  • Pourris gâtés (Nicolas Cuche, France, 2021).             

L’Invent’Hair perd ses poils.

New York (New York, É.-U.), photo de Michel-André Carton, 13 mars 2011

Paris (Seine), rue Biot, photo de Joachim Séné, 4 mars 2013

Poil et plume.

“À eux quatre, ils gagnaient bien leur vie, et M. Georges payait facilement les traites de cet appartement et de la boutique de coiffeur pour hommes qui se trouvait au rez-de-chaussée de la même maison, une maison toute neuve, à la porte d’Orléans. Mme Donzert, pardon, Mme Georges tenait la caisse de la boutique, et il y avait deux garçons. Elle aurait préféré continuer son métier de coiffeuse, mais le local ne s’y prêtait pas, et elle n’aurait pour rien au monde voulu contrarier en quoi que ce fût son mari. M. Georges était la gentillesse même, pimpant comme un coiffeur pour dames, grand et – qu’y faire ? – chauve.” (Elsa Triolet, Roses à crédit)

DIMANCHE.                  

Vie en Creuse.

Les Rencontres de Chaminadour se terminent aujourd’hui avec la traditionnelle parade derrière la limousine (sur sabots, pas sur roues) au son de l’orchestre New Orleans, la harangue pour la défense de la culture et de l’agriculture sous les fenêtres de la préfète, et le rassemblement devant la maison natale de Jouhandeau. Je dois dire que cette année, les rencontres m’auront laissé un peu sur ma faim. Nous n’y avons d’ailleurs pas été très assidus, désertant la salle plus souvent qu’à notre tour pour aller nous promener à Aubusson, visiter le petit théâtre de Guéret ou retrouver nos amis de Ladapeyre. Georges Bataille, je l’ai dit, ne fait pas partie de mes lectures familières, Jean-Pierre Salgas, prévu au programme et que je me faisais une joie de retrouver pour remuer nos souvenirs du séminaire Perec n’est pas venu, et j’avoue avoir été un peu agacé par les autres intervenants, leur entre-soi (le dernier feuilleton de Tiphaine Samoyault dans Le Monde des livres est bien sûr consacré à Yannick Haenel) et leurs retards systématiques. Aujourd’hui, la plupart sont déjà repartis et je retrouve mon plaisir intact, assorti de l’émotion qui m’étreint toujours au moment de quitter ces lieux. La prochaine fois, je ne viendrai peut-être que pour le départ.

LUNDI.          

Obituaire.

On enterre aujourd’hui la reine d’Angleterre, morte le 8 septembre dernier. Ce qui redonne de l’actualité à une ancienne notule : “La reine mère est morte le 30 mars. La cérémonie funèbre est prévue pour le 9 avril. La princesse Margaret, décédée le 9 février dernier, a été enterrée le 15. On peut reprocher beaucoup de choses aux Anglais mais on ne peut que s’incliner devant la qualité de leurs frigos.” (n° 55, 7 avril 2002)

MARDI.

Lecture.

La Mort a dit : peut-être (Boileau-Narcejac, Denoël, 1967, rééd. in « Quarante ans de suspense » vol. 2, Robert Laffont, coll. Bouquins, édition établie par Francis Lacassin, 1988; 1314 p., 120 F).

MERCREDI.                 

Éphéméride.

“Penne-du-Tarn, le 21 septembre 1963.

Cher fainéant,

Voici une nouvelle tranche d’andouille.

As-tu retrouvé le Chapeau à Musique d’Alexandre Pothey ? Il doit se trouver au mot Musique, mais évidemment on pourrait le mettre au mot Chapeau ou au mot Transports. Si tu ne remets pas la main dessus, j’en ai un double que je peux t’envoyer.

La suite suit.

Il y a longtemps que je dis que les seuls types sérieux, ponctuels et travailleurs sont les lettristes. En voici une nouvelle preuve : l’article de Lemaître sur le Pastiche Valéry réduit de moitié illico et sans barguigner.

Bien tien.

Noël” (François Caradec et Noël Arnaud, Correspondance incomplète 1951-1996)

JEUDI.                          

Lecture.

Au travail avec Eustache (making of) (Luc Béraud, Institut Lumière/Actes Sud, 2017; 272 p., 23 €).

Brève de trottoir.

VENDREDI.                 

Le cabinet de curiosités du notulographe.

La vie des animaux.

Anzême (Creuse), photo de l’auteur, 5 août 2021

Bordeaux (Gironde), réserves du Muséum d’histoire naturelle, photo de Lucie Didion, 28 septembre 2021                 

Lecture.

Sengo 1. Retrouvailles (Areyo hoshikuzu 1, Sansuke Yamada, Enterbrain, 2014 pour l’édition originale, Casterman, 2020 pour la traduction française, traduit du japonais par Sébastien Ludmann; 184 p., 9,45 €).                 

Vie cinématographique.

Je revois aujourd’hui au cinéma La Maman et la Putain de Jean Eustache. La Maman et la Putain, c’est mon film, celui que je place en tête de tous les classements, mon film d’île déserte. 3 heures 40 au cours desquelles on fume 219 gauloises et on prononce 65 fois le verbe baiser. Un joyau. Découvert à la télévision grâce au ciné-club d’Antenne 2 en 1986, il m’a fallu attendre plus de trente ans pour le voir sur grand écran. C’était en mai 2017, et nous avions fait Lucie et moi le voyage à Paris pour assister à une projection donnée à la Cinémathèque en présence d’Isabelle Weingarten, une des actrices du film, chargée de la présentation. Quelques années plus tard, hasard ou prédestination, Lucie devait elle aussi présenter un film au cinéma Jean-Eustache de Pessac (Gironde), la ville natale du réalisateur.

SAMEDI.

Films vus.

  • Trafic en haute mer (The Breaking Point, Michael Curtiz, É.-U., 1950)                              
  • Graffiti (c.m., Julien Blanche, Nollan Laroque, France, 2021)                              
  • Chronique d’une liaison passagère (Emmanuel Mouret, France, 2022)                              
  • La Croisade (Louis Garrel, France, 2021)                              
  • Senso (Luchino Visconti, Italie, 1954)                              
  • The French Dispatch (Wes Anderson, Allemagne – É.-U., 2021)                              
  • La Maman et la Putain (Jean Eustache, France, 1973)                              
  • Capitaine sans peur (Captain Horatio Hornblower R.N., Raoul Walsh, R.-U. – É.-U. – France, 2021).

Lecture.

La Normandie et le Bas-Languedoc (André Gide, L’Occident, 1902, rééd. in “Souvenirs et voyages”, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 473, 2001; 1468 p., 60,50 €).              

L’Invent’Hair perd ses poils.

Chinon (Indre-et-Loire), photo de Pierre Cohen-Hadria, 7 juillet 2012

Châteauneuf-sur-Isère (Drôme), photo d’Élisabeth Chamontin, 27 décembre 2015

Poil et pellicule.

De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites (The Effect of Gamma Rays on Man-in-the-Moon Marigolds, Paul Newman, É.-U., 1972)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

11 septembre 2022 – 985

N.B.

Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 25 septembre 2022.

MARDI.           

Lecture.

Mobylette (Frédéric Ploussard, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2021;  416 p., 21 €).                         

Le passage de l’adolescence à l’âge adulte n’est pas une expérience facile, surtout en Lorraine semble-t-il. Marchant résolument sur les traces de Nicolas Mathieu, Frédéric Ploussard, régional de l’étape comme lui, nous en présente sa version en suivant les pas d’un jeune éducateur spécialisé témoin, après en avoir été victime, de toutes les misères sociales de la région. Après tout, il y a bien une école de Missoula, pourquoi n’y aurait-il pas une école de Briey ou de Villerupt. Pour le lecteur d’ici, il y a bien sûr l’intérêt de l’autochtone qui connaît les lieux et reconnaît ses habitants et leurs travers (délicieuse évocation des Vosgiens dégénérés, alcooliques et tueurs d’enfants) sous la loupe de l’auteur. Mais sur la selle de cette Mobylette, on ne va guère plus loin et on s’ennuie vite. L’auteur, défaut assez commun, a manifestement voulu mettre trop de choses dans son premier roman : souvenirs d’enfance, préoccupations sociales, intrigue policière, tout cela dans une langue qui se veut à la fois relâchée et élégante sans réussir à atteindre pleinement son but. Il y a des qualités chez ce romancier, malheureusement noyées dans la masse. Il lui aura manqué un vrai travail d’éditeur capable de le guider dans un sérieux travail d’élagage.

MERCREDI.                 

Éphéméride.

“Élisabeth vient déjeuner. Je lui donne les Histoires désobligeantes avec ceci : “On ne choisit pas son parrain.”

Commencé difficilement un nouveau travail. Je vais parler des Fioretti.

On se bat furieusement sur la Somme. Le vent d’ouest nous apporte le bruit de la canonnade, qui doit être terrible, pour qu’on l’entende à une telle distance.” (Léon Bloy, La Porte des humbles, 7 septembre 1916)

Lecture.

Ulysse (Ulysses, James Joyce et Team Banmikas, East Press, coll. Manga de dokuha, 2009 pour l’édition originale, Soleil, coll. Manga, 2021 pour la traduction française, traduit du japonais par Sophie Piauger; n.p., 9,99 €).

À partir de 2007, l’éditeur japonais East Press a entrepris d’adapter en manga les œuvres de la littérature mondiale essentielles, universellement connues mais en réalité peu lues du fait de leur longueur ou de leur complexité. Certains titres de cette collection ont été traduits en français chez Soleil Manga, ce qui permet au lecteur pressé ou simplement économe de son temps d’avaler en une ou deux heures la Recherche, Le Capital, les poèmes homériques ou la Bible. Ulysse fait partie de cette collection. Un Ulysse raboté, simplifié, mais pas trahi : le résultat est tout à fait estimable. Bien sûr, des choix ont été faits, des scènes raccourcies ou supprimées (le monologue final de Molly Bloom par exemple) mais le chapitrage joycien est respecté, même si on ne retrouve pas non plus la couleur stylistique propre à chaque chapitre choisie par Joyce. On ne peut saisir tout le travail de l’auteur irlandais à cette lecture mais pour quelqu’un qui décide de s’embarquer dans l’odyssée dublinoise de Stephen Dedalus et de Leopold Bloom, le manga peut être un précieux compagnon de lecture, lecture qui peut être faite en parallèle avec celle du texte complet. Le pari n’avait rien d’évident au départ (tous les cinéastes s’y sont cassé les dents à part Manoel de Oliveira qui adapte l’ouverture d’Ulysse dans une séquence de Je rentre à la maison) mais il est tenu.

VENDREDI.                 

Lecture.

Le Livre des sœurs (Amélie Nothomb, Albin Michel, 2022; 198 p., 18,90 €).

Je termine cette lecture dans le dur qui nous emmène, Alice et moi, à Nancy où se déroule Le Livre sur la place, le gros barnum de la rentrée littéraire. C’est qu’Amélie Nothomb doit tenir une causerie en compagnie de sa grande sœur Juliette dans un salon de l’Hôtel de ville et que nous comptons bien y assister. Nous y sommes. On comprend mieux, à entendre les conversations dans la file d’attente et à suivre l’échange entre les deux frangines, ce qui fait le succès de l’Amélie. On loue partout sa disponibilité, son amabilité, sa gentillesse, sa lisibilité, et son propos, comme j’avais déjà pu le constater à l’écoute de nombreux entretiens radiophoniques, est encore une fois brillant, enjoué, intéressant. Amélie est aimable, on l’aime, c’est aussi simple que ça. À partir de là, le livre s’efface devant la personne et devient secondaire. Qu’importe si telle ou telle de ses productions annuelles se révèle un peu faiblarde ou paresseuse, le succès sera au rendez-vous. C’est le charme qui compte et je n’ai pas honte d’avouer que j’ai plaisir à y succomber. Il nous reste ensuite à aller saluer l’équipe des Refusés, qui m’a aimablement réservé une place dans le sommaire du dernier numéro de sa revue, et l’ami Thierry Beinstingel, venu présenter son Dernier travail,avant de rentrer at home à temps pour assister au concert enlevé des Fils Canouche. Il fera bon au lit.                 

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Pas de pitié pour les marmots.

Huelgoat (Finistère), photo de Jean-François Toulorge, 11 août 2018

Bordeaux (Gironde), photo de Lucie Didion, 22 octobre 2021

SAMEDI.            

Films vus.

  • Old (M. Night Shyamalan, É.-U. – Japon – Chine, 2021)
  • Montparnasse – Pondichéry (Yves Robert, France, 1994)
  • La Page blanche (Murielle Magellan, France, 2022)
  • Tralala (Arnaud & Jean-Marie Larrieu, France, 2021)
  • Tre piani (Nanni Moretti, Italie – France, 2021)
  • Revoir Paris (Alice Winocour, France, 2022).            

L’Invent’Hair perd ses poils.

Chevilly (Loiret), photo de Pierre Cohen-Hadria, 7 juillet 2012

Saint-Baldoph (Savoie), photo de François Golfier, 27 septembre 2018

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental).

5 décembre 2021. 103 km. (41 473 km).

214 habitants

Au chevet de l’église, un monument neuf (“Création France-Collombarium 06 03 44 36 16”), sans intérêt, que je me refuse à décrire. D’ailleurs, l’appareil photo n’en veut pas non plus, il ne réalise que des clichés flous. Les noms sont sur deux colonnes, séparés par une flamme stylisée.

   Colonne de gauche :

1914

GRANDJEAN Louis

RACLOT Robert

BARTHÉLEMY Henri Cal

ROBIN Paul

GIRARDIN Adrien

BERARD Paul

COLLIN Albert

BOULANGIER Georges Cal

JALLET  Henri

GÉRARD Gustave

GUERIOT Henri Cne

Colonne de droite :

1918 TOCQUART Émile Cal

BLIN Charles

HENRY Alcide Ss/Lnt

RACLOT André

THIÉRY Paul

RACLOT Georges Cal

BRENEL Jules

BRENEL Charles

VIVIERS Albert

VIVIERS Marcel

COLLIN Émile

Poil et pellicule.

Volver (Pedro Almodóvar, Espagne, 2006)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

4 septembre 2022 – 984

DIMANCHE.                   

Lecture.

Schnock n° 38 (La Tengo, mars 2021; 176 p., 15,50 €).

Henri Salvador.

La revue propose un “Top 15 capillaire” qui recense les éléments mythiques de la profession de coiffeur : fer à friser, sèche-cheveux, bigoudis, Pétrole Hahn, laque Elnett, etc. Dernier élément de la liste qui a bien sûr mis en alerte le notulographe : les jeux de mots.  “La liste des jeux de mots avec tifs est presque épuisée (“défini-tif”, les “inven-tifs”), comme celle en “hair”. Curieusement, personne n’a encore songé à “ça crin velu”, “tifs oïdes” ou “salon Hair aux tiques.” Patience…                                

Spéculations.Viridis Candela, 10e série, n° 2 (15 décembre 2021, 80 p., 15 €).

Numéro divers.

Où l’on apprend l’existence d’un livre au titre programmatique alléchant : “Découvrez le livre le plus ennuyeux au monde qui n’est ni stimulant ni intéressant, mais qui vous saoûle [sic] d’informations inutiles et vous endort en quelques lignes.” Intitulé plus sobrement Le Livre qui vous endort, l’ouvrage traite aussi bien des débuts de l’empire des Habsbourg que de l’artichaut à travers les âges. Son recenseur, sous un pseudonyme derrière lequel il m’a semblé reconnaître le notulien Alain Chevrier, souligne l’échec du programme présenté : loin de l’endormir, le bouquin a su éveiller son intérêt par la variété et l’originalité des sujets traités. Ce dont je ne doute pas un instant et m’a conduit à ajouter de suite l’objet à ma liste des livres à acheter.

H.P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie (Michel Houellebecq, Éditions du Rocher, coll. Les Infréquentables, 1991, rééd. in “Michel Houellebecq 1991-2000”, Flammarion, coll. Mille & une pages, 2015; 1088 p., 30 €).

Lors de la sortie d’Anéantir, le dernier roman de Houellebecq, les critiques se sont presque autant attachés au contenant qu’au contenu, soulignant le fait que Michel Houellebecq avait lui-même supervisé le choix du format, du papier, des caractères, des couleurs de la couverture et du signet. Mais il n’en était pas à son coup d’essai dans ce domaine : ses deux volumes d’œuvres complètes, sortis chez Flammarion en 2015 avaient fait l’objet du même traitement personnel, annoncé par l’auteur dans son avant-propos : “J’ai participé à tous les choix, concernant sa fabrication. D’abord celui de la typographie […] mais aussi celui du papier, de sa couleur, de son grammage […].” On se doute que Flammarion, au vu des chiffres de vente, n’a pas dû opposer beaucoup de résistance aux désirs de l’auteur, d’autant que le résultat est plutôt réussi.

LUNDI.

Lecture.

Coup de chaleur (Heat, Ed McBain, 1981 pour l’édition originale, Gallimard, coll. Série Noire n° 1886, 1982 pour la traduction française, rééd. in “87e District 5”, Omnibus, 2000, traduit de l’américain par Jean-Bernard Piat; 1374 p., 145 F).                          

Pour enquêter sur un suicide suspect, l’inspecteur Steve Carella fait équipe avec une autre figure bien connue du 87e District, Bert Kling. Mais celui-ci a d’autres soucis : sa femme, mannequin professionnel, semble bien arpenter avec résolution les voies de l’adultère. Kling se lance dans une enquête personnelle, non officielle, comme un vulgaire détective privé, enchaîne filatures et perquisitions illégales pour en avoir le cœur net. Et cette enquête parallèle, secondaire, s’avère beaucoup plus intéressante à suivre que l’autre. La vie sentimentale de Bert Kling, un des personnages les plus attachants de la série, est une succession de drames et d’échecs que l’on peut récapituler grâce au dictionnaire des personnages réalisé par Jacques Baudou en complément de cette édition intégrale : Le 87e District d’Ed McBain : Tout le monde est là. À ses débuts, Kling file le parfait amour avec Claire Townsend avant que celle-ci soit assassinée dans Le Sonneur; dans 80 millions de voyeurs, il rencontre Cindy Forrest mais les fiançailles sont rompues; dans Le Sourdingue, il rencontre la superbe Augusta Blair, le mannequin qui deviendra sa femme dans N’épousez pas un flic et qui le trompera dans Coup de chaleur, et ce n’est pas fini.                        

Curiosité. Lors de son enquête conjugale, Bert Kling tombe sur un couple, Franny et son petit ami, Frank Ziegler, surnommé Zooey. Petit clin d’œil d’Ed McBain à J.D. Salinger, auteur d’une paire de nouvelles rassemblées sous le titre Franny et Zooey en 1961.

MERCREDI.                 

Éphéméride.

Vendredi 31 août [1979]

J’avais inauguré mon été de façon précautionneuse, en relisant : Tendre est la nuit, qui me touche plus que Gatsby, cette apologie bien amerloque de l’arrivisme, pour séduire une Zelda certes, mais celle-ci nous est plus proche ici; Le Portrait de Dorian Gray, qui est toujours du solide parmi les apparences, et ça m’a fait me souvenir de ce que j’ai lu il y a peu de Wilde, où on va à rebours, un de ses Poèmes en prose, publiés avec Le Portrait de Mr. W.H., l’histoire de l’artiste qui utilise le bronze de la Douleur qui dure à jamais afin de façonner la statue du Plaisir qui ne dure qu’un instant; enfin, Thérèse Desqueyroux, où Mauriac, impérial, se place dans la lignée de Racine pour l’évocation de ce cœur en prison, et dans la lignée de Pascal bien sûr, ce qui donne cet avant-propos édifiant afin d’atténuer l’effet du livre sur son public de croyants. C’est en trop.” (André Blanchard, Un début loin de la vie)

JEUDI.

Vie à terre.

Comme tel ancien président de la République, j’ai un ami qui a un bateau. Mon Bolloré à moi s’appelle François, c’est mon plus vieil ami, cela fait aujourd’hui cinquante ans que nous nous connaissons. Comme nous sommes du même âge et que nous sommes tout deux exemptés de service salarié, François m’a invité à l’accompagner sur son bateau pour voguer sur les flots atlantiques au cours de cette première quinzaine de septembre. La perspective de cette expérience, nouvelle pour moi, aura occupé et réjoui mon esprit tout l’été. J’ai acheté des bottes et un suroît, j’ai consulté atlas et portulans, j’ai enrichi mes faibles connaissances en oiseaux marins dans mon guide ornithologique, j’ai relu Robinson Crusoé, appris du vocabulaire pour éviter de confondre le rouf avec le deck, le coq avec le bosco, la misaine avec l’artimon, j’ai clamé et bramé à tous les vents ”Homme libre, toujours tu chériras la mer !” et “Je te salue, vieil océan !”, je me suis prémuni contre le scorbut et le vomito negro, je me suis nourri de pemmican et abreuvé de rhum frelaté, j’ai appris à chiquer comme un mataf, bref, je n’ai pensé qu’à ça pendant des mois. Mais les aléas climatiques sont passés par là : les écluses de la Vilaine, que devait emprunter le bateau pour gagner le large, sont fermées à cause de la sécheresse et la croisière est annulée. Je suis bien sûr déçu, mais pas trop : ce n’est que partie remise, il y aura d’autres occasions. Et puis, si je ne craignais que mon ami prenne ceci pour argent comptant, je pourrais dire que la perspective du voyage aura suffi à mon bonheur. Dès les notules 48 (17 février 2002), je disais préférer “l’idée de vacances aux vacances elles-mêmes. Les meilleurs moments des vacances : la rédaction des listes de choses à emporter, l’établissement de l’itinéraire, le choix des livres, le voyage, la découverte et l’investissement d’un lieu, la première nuit, le premier matin où l’on prend ses marques et découvre le fonctionnement de la cafetière autochtone dans le silence de l’aube… Après, c’est la routine, une autre forme de routine mais la routine tout de même.”

VENDREDI.                 

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Avec l’accent.

Grenoble (Isère), photo de Jean-Damien Poncet, 15 septembre 2021

Liège (Belgique), photo de Jean-François Fournié, 4 octobre 2017

SAMEDI.            

Films vus.

  • Rouge (Farid Bentoumi, France – Belgique, 2020)
  • Naïs (Raymond Leboursier, Marcel Pagnol, France, 1945)
  • Et Satan conduit le bal (Grisha Dabat, France, 1962)
  • Les Volets verts (Jean Becker, France, 2022)
  • Six Minutes to Midnight (Andy Goddard, R.-U., 2020)
  • Le Grand McLintock (McLintock!, Andrew V. McLaglen, É.-U., 1963).            

L’Invent’Hair perd ses poils.

Beaugency (Loiret), photo de Pierre Cohen-Hadria, 9 juillet 2012

Beaune (Côte-d’Or), photo de Jean-Damien Poncet, 27 décembre 2016

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental).

21 novembre 2021. 144 km. (41 370 km).

646 habitants

Le 28 octobre 2007, l’IPAD nous conduisait à Brancourt, une ancienne commune qui fusionna avec Fruze, Saint-Élophe et Soulosse pour former celle de Soulosse-sous-Saint-Élophe. Le monument consacré aux morts de ce regroupement se trouve sur le territoire de Brancourt. Je l’avais alors photographié et j’en avais recopié les noms, que l’on retrouvera dans les notules n° 431 du 24 janvier 2010. La liste n’a pas été modifiée. En comparant les deux photos, on ne remarque qu’un changement de couleur dans la grille qui ceint le monument.

Photo du 28 octobre 2007

Photo du jour            

Poil et pellicule.

L’Argent de poche (François Truffaut, France, 1976)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

28 août 2022 – 983

LUNDI.          

Lecture.

La Comtesse de Cagliostro (Maurice Leblanc, Éditions Pierre Lafitte, 1924, rééd. in « Les Aventures extraordinaires d’Arsène Lupin » vol. 2, Omnibus 2004, 1240 p., 23 €).                        

Ce n’est que vingt ans ou presque après son apparition sous sa plume que Maurice Leblanc nous livre la première aventure d’Arsène Lupin. Celui-ci est en effet âgé de vingt ans quand il sauve la vie de la Comtesse de Cagliostro avec laquelle il va vivre une relation d’amour et de haine intenses. On apprend qu’il est le fils d’un professeur de gymnastique et qu’il pratique le vol depuis sa plus tendre enfance, mais c’est auprès de la comtesse qu’il va perfectionner son art, refusant toutefois de la suivre sur la voie du crime : “L’idée qu’il pouvait être entraîné, dans un excès d’aberration, à verser le sang lui faisait horreur.” À sa sulfureuse complice devenue son ennemie, Lupin préférera la tendre Clarisse, qu’il épouse à la fin du roman. Et ce n’est qu’à la mort de celle-ci qu’il “se jeta résolument dans la voie où l’entraînaient tant de forces. Du jour au lendemain, il fut Arsène Lupin.”

MARDI.           

Lecture.

Pas dupe (Yves Ravey, Minuit, 2019; 144 p., 14,50 €).                         

Le triangle est connu : le mari, la femme, l’amant. Sa transformation aussi : la femme, victime d’un accident de la route, est remplacée par l’enquêteur, qui trouve cette mort suspecte et soupçonne le mari. Intrigue de polar sur laquelle on connaît des centaines de variations. Mais on est chez Minuit, pas au Masque ni au Fleuve Noir. Le traitement de ce schéma par Yves Ravey ne correspond donc pas aux normes du genre. Il place son histoire dans une Californie de carton-pâte, élimine toutes les diversions descriptives ou narratives, réduit son texte à une sorte de dialogue ininterrompu entre le policier et le suspect, ce qui donne de belles incises du genre “Et vous lui avez parlé ? a-t-il ouvert la porte de sa voiture.” Les personnages n’ont aucune consistance, semblent flotter dans une sorte d’éther, c’est à la fois intrigant et séduisant. Dans les années 1980, la Série Noire avait publié deux romans de Paul Clément (pseudonyme de Jacques-Pierre Amette, qui publiait par ailleurs des romans “sérieux”, c’était une époque où on ne mélangeait pas les torchons avec les serviettes) qui, si je me rappelle bien, baignaient dans la même ambiance et procuraient le même effet déconcertant. Je ne sais si les autres livres de Ravey sont dans le même ton mais on est ici dans ce qu’on pourrait appeler de la littérature subtile, volatile, du très beau travail.

MERCREDI.                 

Éphéméride.

“Lundi 24 août [1942]

Nicole m’avait dit d’amener Jean M. chez elle. Elle avait les Pineau et Job. En partant d’ici, je ne savais pas ce que je ferais. Je l’ai retrouvé à la bibliothèque. J’ai vu Sparkenbroke. Cela m’a fait un drôle d’effet de le voir arriver. Il était très beau. Mais il m’a semblé qu’il y avait des siècles que je l’avais connu. Lorsque je lui ai demandé ce qu’il devenait, il m’a dit : “Je deviens père.” Il y avait une gêne étrange, et j’étais soulagée de m’en aller. Nous sommes remontés à pied chez Nicole. C’était très sympathique. Mais je n’étais pas heureuse de cette journée.” (Hélène Berr, Journal)

JEUDI.

Lecture.

Le Sommet des Dieux 4 (Kamigami no itadaki, Jirô Taniguchi, Baku Yumemakura, Shūeisha Inc., 2003 pour l’édition originale, Kana, 2011 pour la traduction française, traduit et adapté du japonais par Sylvain Chollet; 314 p., 18,50 €).

Vie technologique.

Il ne m’aura pas fallu des siècles pour goûter la douceur toute capouane des mœurs en vigueur sur les réseaux “sociaux”. A est un commerçant de la ville et occupe un poste d’adjoint à la Mairie. B, battu aux dernières élections municipales, est devenu un opposant. B publie sur un réseau une vidéo (non datée, non signée, c’est la règle sur ces supports) montrant A lavant à grande eau la façade de sa boutique, activité proscrite par arrêté préfectoral et par simple bon sens en cette période de sécheresse. De suite belles âmes et dragons de vertu, certains tout juste extraits de leur jacuzzi, s’insurgent et poussent des cris d’orfraie : déplorable, inadmissible, scandaleux, brûlons l’infâme. B se rengorge, plastronne, coquerique : 30 000 vues pour sa vidéo ! Le lendemain, A démissionne de ses fonctions municipales. B se frotte les mains, ravi d’avoir dézingué l’ennemi. Ses suiveurs l’acclament, bien joué, quel talent. Je n’ai aucune sympathie pour A. Pas plus que je n’ai de goût immodéré pour le tir aux pigeons.

Vie culturelle.

Je ne sais s’il y a beaucoup de théâtres qui peuvent s’enorgueillir de remplir leur jauge un après-midi de semaine au mois d’août mais c’est le cas, chaque été, au Théâtre du Peuple de Bussang. Cet après-midi, la salle, 900 places dit-on, est bondée, comme d’habitude. Bien sûr, ce ne sont pas les forces vives de la nation qui se déplacent à ces heures-là, ça grisonne pas mal, ça tousse, ça pâme sous la chaleur et ça ne sait pas éteindre son téléphone de poche mais c’est là. Des gens de tous horizons, de toutes conditions qui illustrent la dénomination et la devise du lieu : “Par l’art pour l’humanité”. Ils sont prêts à tout avaler, Feydeau, Büchner, Tchekhov, Shakespeare aujourd’hui, les fesses meurtries malgré le coussin prudemment emporté, attendant comme une récompense l’ouverture du fond de scène sur la forêt vosgienne, expérience unique où la modernité de la mise en scène et la rusticité du cadre contrastent pour leur plus grand bonheur.

VENDREDI.                 

Le cabinet de curiosités du notulographe.

Vestiges des cafés coiffeurs.

Pont-Saint-Vincent (Meurthe-et-Moselle), photo de ?, 13 juillet 2013

Pionnat (Creuse), photo de l’auteur, 4 août 2015

SAMEDI.            

Films vus.

  • Old Henry (Potsy Ponciroli, É.-U., 2021)                             
  • Dis-moi que tu m’aimes (Michel Boisrond, France, 1974)                             
  • Le Sens de la famille (Jean-Patrick Benes, France – Belgique, 2020)                             
  • La Seconde Fois (La seconda volta, Mimmo Calopresti, Italie – France, 1995)                             
  • My Zoé (Julie Delpy, R.-U. – Allemagne – France – É.-U., 2019)                             
  • L’Homme qui n’a pas d’étoile (Man Without a Star, King Vidor, É.-U., 1955).           

Football.

SA Épinal – Sainte-Geneviève-des-Bois 3 – 1.             

L’Invent’Hair perd ses poils.

Chailles (Loir-et-Cher), photo de Pierre Cohen-Hadria, 9 juillet 2012

Gray (Haute-Saône), photo de Jean-François Fournié, 13 septembre 2014

Poil et plume.

“Devenu jeune homme notre apprenti barbier laisse les poils envahir son visage afin de s’entraîner au métier en se rasant lui-même, car les barbus sont rares dans l’intérieur. Fourchue, carrée, pointue, impériale, touffue ou frisée à la garibaldienne, chaque mois il porte une barbe différente et les moustaches assorties. Dans tous les cas de figure, il a fière allure. Et c’est un bon coiffeur.

Or, voici qu’un jour de visite présidentielle, une sorte de Falstaff entre en coup de vent dans sa boutique : c’est Manuel Callado Crespo, le chef des interprètes. Callado voudrait qu’on mette un peu d’ordre dans l’amazonienne végétation de son visage. Notre coiffeur attaque la barbe de l’interprète à la serpe, débroussaille ses cheveux, ôte les ronces de ses narines et la fougère de ses oreilles, taille la haie folle de ses sourcils, le coiffe enfin, le parfume, achève de le civiliser en lui appliquant la serviette chaude et le talc; bref, il en fait un homme si présentable qu’une heure plus tard le président Pereira en personne pénètre dans la boutique et s’assied d’autorité dans le fauteuil :–

Je veux être aussi beau que l’autre, là.” (Daniel Pennac, Le Dictateur et le Hamac)

Bon dimanche,

Philippe DIDION