Avril 2012

1er avril 2012 – 530

DIMANCHE.

Lecture. Le Deuil et l’Oubli (Far Cry, John Harvey, William Heinemann éd. pour l’édition originale, Payot & Rivages, coll. Rivages/Thriller, 2011 pour l’édition française, traduit de l’anglais par Fabienne Duvigneau; 448 p., 22 €€).

John Harvey s’est fait une spécialité de la province anglaise. Après Nottingham, qui a longtemps servi de cadre aux aventures de Charles Resnick, il s’est tourné vers la Cornouailles avec la trilogie Frank Elder, puis Cambridge avec Will Grayson, un personnage que l’on retrouve ici après une première apparition dans Traquer les ombres. Avec sans doute le souci de montrer que les métropoles n’ont pas le monopole du crime, que le sordide pousse aussi bien dans les petites villes que dans le grand Londres. John Harvey est un adepte du police procedural, des longues enquêtes dont il ne néglige aucun détail, aucune fausse piste, aucun retournement. Celle qui occupe ici Wil Grayson concerne des disparitions d’enfants dont il vient à bout patiemment, avec la compassion qui accompagne ce genre de travail. La minutie avec laquelle John Harvey relate son enquête nous ramène à cette histoire de province. Les romans de John Harvey sont parfois aussi mornes que la campagne anglaise, aussi longs qu’un dimanche anglais. Il le sait, ce qui le mène à chaque fois à pousser les machines dans les cinquante dernières pages, histoire de faire oublier au lecteur la longue attente qu’il a dû subir pour en arriver là et lui donner l’envie d’acheter son prochain titre. Avec moi, dix-sept John Harvey au compteur, ça marche à tout coup. 

LUNDI.

Entorse au règlement. Il ne faut jamais s’énerver. Je le fais rarement, du moins de façon visible, ouverte. Ce qui se passe à l’intérieur et me débroussaille l’occiput, c’est autre chose, mais en règle générale j’essaie toujours de faire montre d’une imperturbable équanimité. Hier, je me suis énervé. Ca a commencé comme ça, samedi. J’étais fier comme un pou, j’avais enfin déniché un type, auto-entrepreneur dans le genre dépanne-tout, susceptible de venir à bout de quelques bricoles à réaliser dans l’appartement, trois fois rien, une tringle à fixer, des gonds à changer, des appliques à poser, ce que tout un chacun fait avec une main dans le dos mais qui me dépasse. Le gars s’est pointé samedi matin. Quand il est parti, il n’y avait plus d’électricité dans la moitié de la cabane. J’avais, n’en doutons plus, déniché un cador. L’après-midi, je l’ai passée à claquer des fusibles. Je rappelle Gugusse, il revient hier dimanche sur le théâtre de ses exploits. Avant qu’il se mette à l’oeuvre, je lui dis de faire gaffe, qu’il ne me reste plus que trois fusibles en réserve. Il ne lui a pas fallu trois minutes pour les fusiller. Je pars en claquant la lourde, trouve du matériel électrique dans une grande surface, fumant d’avoir à me coltiner un tel pensum alors que je devrais être au PMU. Sur la route du retour, je m’arrête pour prendre du pain, descends de l’auto et, dans mon empressement, me ruine la cheville en descendant du trottoir. Entre-temps, mon artiste est allé chercher un copain électricien, un vrai, qui a remis de l’ordre dans le foutoir. Pas moyen d’aller au boulot ce matin, j’ai la cheville en patte d’éléphant, je me fais porter pâle. Cela fait bien quinze ans que pareille chose ne m’est arrivée, n’empêche, j’ai l’impression de passer pour un tire-au-flanc. Je passe la matinée à effectuer diverses démarches médicales et à apprivoiser un appareillage qui me permettra de reprendre le collier demain. Sans m’énerver.

MARDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). César et le magicien d’hommes de Bernard Montaud (Edit’as, 2010).

Football. SA Spinalien – Etoile Football Club Fréjus – Saint-Raphaël : 4 – 0.

MERCREDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad (Autrement, 2008).

JEUDI.

Lecture. L’Homme qui achetait les rêves (Michel Arrivé, Champ Vallon, 2012; 240 p., 18,50 €€).

Un être tel que moi totalement dénué d’imagination ne peut s’empêcher de considérer avec admiration et parfois un peu d’envie les dramaturges, scénaristes et romanciers capables d’aller au-delà des facilités autobiographiques pour créer de toutes pièces des personnages, leur inventer des vies et les projeter dans des aventures. On parlait ici même l’autre jour, à propos de Faulkner, de la différence entre les romanciers qui savent vous bousculer et ceux qui vous prennent par la main. Les deux sont également nécessaires à la vie d’un lecteur bien disposé : celui qui vous flanque à bas de votre chaise comme celui qui vous ménage. Michel Arrivé avait déjà montré dans Un bel immeuble qu’il était un remarquable tricoteur d’intrigues. Il récidive ici dans un roman moins foisonnant, certes, mais tout aussi riche du point de vue de l’inventivité. On y retrouve son goût pour la multiplicité des points de vue (journaux intimes, souvenirs, histoires racontées par un tiers) au service de personnages improbables. Derrière la description d’une bourgade assoupie de la Champagne profonde, on découvre les secrets de la psychanalyse à la mode brésilienne, quelques arcanes de l’Eglise Baptiste, la sculpture sur tongs, une méthode secrète pour zigouiller les instituteurs, quelques recettes de champignons plus ou moins comestibles et le devenir immobilier des gares de province. Michel Arrivé, on l’a compris, n’est pas de la race des bousculeurs. Mais s’il prend soin de son lecteur et l’accompagne avec prévention, il n’hésite pas à le lâcher en rase campagne. A lui, parvenu au fil de ce roman, de se débrouiller tout seul pour en découvrir quelques secrets cachés.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Intérieur du musée James Joyce à Saint-Gérand-le-Puy (Allier), photo de l’auteur, août 2004.

saint-gérand-le-puy, musée joyce, 530

SAMEDI.

Football. SA Spinalien – Paris FC : 2 – 1.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 27 février 2011. 151 km. (15139 km).

fignévelle, 530

60 habitants

   Derrière l’’église, le cimetière contient une croix blanche sur laquelle est apposée une plaque noire.

fignévelle monument, 530

A nos morts pour la France

HUMBERT Henry

COTE André

LAVAINE Alfred

BARTHELEMY Aimé  

L’Invent’Hair perd ses poils.

aktifs coiffure, rothau, 530  ak'tiff, pléneuf-val-andré, 530

Rothau (Bas-Rhin), photo de Francis Pierre, 24 août 2008 / Pléneuf-Val-André (Côtes-du-Nord), photo de Philippe de Jonckheere, 25 octobre 2009

Poil et plume. « Sans même que l’on s’en rende compte, on sort déjà du bourg, il y a une usine sans identité déclarée, un stade, un arrêt de bus en tôle sous les pins. Dans une côte, des garçons qui font du raffut sur de petites motos (un bruit ancien, rural). Retour vers le centre en fermant la boucle, je note les noms, la tristesse des noms : Salon Coiff’Lyre, O’Thentik prêt-à-porter (dans la vitrine, des blouses aux motifs d’épouvante, ceux qui les dessinent -– qui est-ce ? -– sont en phase avec ceux qui trouvent de tels noms). (Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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8 avril 2012 – 531

JEUDI.

Brève de zinc. Café Le Tassigny, Epinal, 7 heures 30.

« Moi, je vote Poutou.

– Eh, on n’est pas en Russie !

– Pas Poutine, POUTOU ! Le copain de Besancenot. »

Lecture. Hôtel Adlon (If The Dead Rise Not, Philip Kerr, Quercus, 2009 pour la version originale, éditions du Masque pour la version française, traduit de l’anglais par Philippe Bonnet; 512 p., 22,50 €€).

La biographie de Bernie Gunther, le héros récurrent de Philip Kerr, a toujours été assez élastique. L’auteur lui donne ici une double extension sur l’axe chronologique. On sait depuis le premier volume de sa trilogie berlinoise que Gunther avait été employé comme détective à l’hôtel Adlon, à Berlin, et ce roman donne l’occasion de le voir à l’oeuvre. De l’autre côté, on le retrouve à Cuba en 1954, à l’heure où Fidel Castro se prépare à prendre le pouvoir. Philip Kerr, à l’aide d’une documentation qu’on imagine gigantesque, parvient à recréer de façon crédible le Berlin de 1934 et La Havane de Batista, on sait que c’est un de ses atouts majeurs. L’autre est d’avoir su projeter dans ses fresques historiques un personnage qui répond à l’archétype marlowien, grande gueule, cynisme à revendre et gosier pentu. Le mélange est parfait, ici comme dans les cinq volumes précédents, avec, pour enrober tout cela, une langue qui fourmille (un peu trop par moments, il arrive que le lecteur sature) de trouvailles d’écriture et d’images insolites.

Citation. « L’histoire allemande n’est rien de plus qu’une série de moustaches ridicules ».

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Paris, 28 février 2012. La main en bas à gauche est celle de Pierre Cohen-Hadria.

 

beauregard, paris, pch, 531

SAMEDI.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 2 mars 2011. 63 km. (15202 km).

fiménil, 531

250 habitants

   Les morts de Fiménil figurent sur le monument de Champ-le-Duc.

L’Invent’Hair perd ses poils.

millen'hair, châtel-guyon, 531

Châtel-Guyon (Puy-de-Dôme), photo de Laurence Bessac, 24 août 2008

             Poil et plume. « Ce genre de boutiques (fleuristes ou marchands de bibelots, photographes, salons de coiffure) existe sans doute partout, mais il est des coins perdus, vraiment perdus, où, hormis une boulangerie vendant du mauvais pain et où s’enroulent encore autour de petits bonbons de couleur des rubans de réglisse, il semble qu’il n’y ait rien d’autre, le mystère le plus complet étant celui de ces salons de
coiffure aux noms improbables (Tendancy, Salon Christelle, Salon Anthinea, Haircoif, Hair-style, Absolu Tif et j’en passe – ce dernier à Montceau-les-Mines) que l’on trouve un peu partout et jusque dans les rues les plus vides des petites villes les plus éteintes, servant vaguement de café du commerce aux femmes de tous âges et surtout aux plus vieilles, qui en ressortent invariablement avec ces friselis argentés qui semblent être dans le peuple, passé un certain âge, l’accompagnement obligé d’une blouse ou d’une robe à motifs imprimés – habits que l’on ne voit en nombre que sur les marchés, même s’il existe encore, et c’est le cas à Origny, certaines boutiques qui en font leurs vitrines et où il semble que ce qui est proposé aux regards redoute d’avoir l’air neuf. » (Jean-Christophe Bailly,  Le Dépaysement)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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22 avril 2012 – 532

LUNDI.

Vie fleurie. Dimanche dernier, les voies tordues de l’IPAD m’avaient conduit dans la vallée de la Vologne. Aujourd’hui, pour les mêmes raisons, je suis de l’autre côté de la montagne, je longe la Moselotte, Saint-Amé, Vagney, Thiéfosse, Saulxures. Le point commun entre ces deux parcours ? Dans les prés, des jonquilles, des voitures arrêtées au bord de la route, des cueilleurs par dizaines. Devant les maisons, des tables avec des bouquets pour les gens de passage. Un euro. Autour de Gérardmer, ce sont les enfants qui attendent, derrière les tables, qu’un automobiliste s’arrête. C’est leur argent de poche, où celui qu’ils donneront à leurs Thénardier. Mais entre Vagney et Saulxures, c’est différent : il y a les mêmes tables, les mêmes bouquets, le même prix, mais pas de mômes. Pas d’adultes non plus. Une simple boîte en fer. On s’arrête, on prend le bouquet, on met sa pièce et on repart. Le fait de voir ainsi un geste commercial basé sur la confiance et l’honnêteté me réconcilierait presque avec le genre humain.

Lecture. Régis Messac. L’écrivain journaliste à re-connaître (Natacha Vas-Deyres & Olivier Messac, Ex nihilo, Université de Bordeaux, 2012, 264 p., 15 €€).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

Pardon, compte rendu rédigé pour Histoires littéraires. Il ne s’est guère écoulé plus de dix minutes entre ces deux dernières phrases. Dix ans de gymnastique notulaire auront au moins servi à ça : une efficacité appréciable dans le domaine du travail de rédaction. Je me souviens du premier Bulletin que j’ai eu à rédiger pour l’Association Georges Perec. Il m’avait coûté trois semaines de travail quotidien. Une note de lecture me prenait huit jours. Maintenant, elle se construit au fur et à mesure que j’avance dans l’ouvrage à chroniquer et une fois le livre refermé, je n’ai plus qu’à taper ce que j’ai en tête, c’est tout cuit, il n’y a qu’à réchauffer. Bienfait du travail. C’est la même chose avec les monuments aux morts. Allez décrire de façon pas trop maladroite un monument aux morts quand vous n’êtes pas écrivain. Au deux cent vingt-troisième, j’en suis là, ça vient tout seul.

MERCREDI.

En feuilletant Livres Hebdo. Christophe Absi, La quéquette du Graal : les titres de films X les plus drôles, Chiflet & Cie, 2012, 128 p., 10 €€.

VENDREDI.

Lecture. Ignis (Didier De Chousy, 1883 pour la première édition, rééd. Terre de Brume, coll. Terra Incognita n° 1, 2008; 298 p., 20 €€).

Vingt ans après Jules Verne, Didier De Chousy emmène son lecteur en voyage au centre de la Terre. Pour ce faire, il a imaginé une Compagnie Générale d’Eclairage et de Chauffage par le Feu central de la Terre chargée de creuser un puits immense afin d’aller chercher, au coeur du globe terrestre, la chaleur capable de fournir une nouvelle énergie inépuisable. Industria City, la ville qui sera construite autour du cratère, devra apparaître comme une véritable Arcadie. On trouve aux commandes de cette société les mêmes savants intrépides que chez Jules Verne et les aventures souterraines auxquelles ils se trouvent mêlés rappellent quelques épisodes du Voyage au centre de la Terre : accidents, découvertes, contretemps, etc. On a retenu Jules Verne, on a oublié De Chousy. Celui-ci, sans doute, ne se souciait guère de sa postérité puisqu’il avait choisi de faire paraître son livre de façon anonyme – ce qui ne l’empêcha pas d’être remarqué par Villiers de l’Isle-Adam et par Alfred Jarry. On ferait d’ailleurs fausse route en le considérant uniquement comme un Verne bis. Car il va beaucoup plus loin que son glorieux aîné : l’aventure ne lui suffit pas, la glorification de la science n’est pas son but. Au contraire, ses savants apparaissent rapidement comme des êtres dangereux pour leurs semblables et pour leur environnement, n’hésitant pas une seconde à envisager la destruction de la planète pour vérifier une hypothèse scientifique. Ils deviennent, au fil des pages, de véritables savants fous dont les dialogues hallucinés ne dépareraient pas certains épisodes des Shadoks. De Chousy se trouve un peu emprunté pour terminer son roman, résiste à la tentation d’une destruction totale et s’en sort avec la résurrection peu convaincante d’un Caïn soucieux de mettre fin à l’errance qu’il mène depuis le crime qu’il a commis. N’importe, la richesse de ce qui précède, la justesse des idées (critique de l’esclavagisme, du scientisme, de l’automatisation) et le brio avec lequel tout cela est mené suffisent amplement à justifier cette réédition inattendue.

SAMEDI.

Lecture. Histoire de mon pigeonnier (Isaac Babel, traduit du russe par Sophie Benech, in « Oeuvres complètes », Le Bruit du temps, 2011; 1312 p., 39 €€).

Sur la jaquette de ce fort volume, Isaac Babel est présenté comme « l’un des plus grands écrivains russes du XXe siècle ». Un de plus. Chaque semaine, la presse nous annonce la naissance ou la renaissance du « grand auteur étranger », russe ou autre, à découvrir ou à redécouvrir, à lire ou à relire. Ce qui laisse perplexe. On ne sait jamais, lorsqu’on aborde un « grand auteur étranger », si l’aventure vaut la peine d’être tentée. Les questions affluent : un « petit lecteur français » est-il de taille à aborder tel ou tel « grand auteur étranger » ? Les obstacles (différence des cultures, variété des références, valeur des traductions…) ne sont-ils pas trop nombreux, trop hauts ? En un mot, le jeu en vaut-il la chandelle ? Ces questions font que les grands auteurs étrangers dorment souvent sur nos rayonnages, et que de pleins volumes de Pessoa, de Borges, de Svevo, De Lowry, de Grossman et de bien d’autres attendent encore qu’on les dépoussière. Le premier contact établi avec Isaac Babel leur donnera peut-être une chance d’être enfin ouverts. Il n’y a en effet rien de rebutant à la lecture de ces histoires, des nouvelles d’inspiration autobiographique rédigées entre 1915 et 1932. Nourri de Maupassant et de Tourgueniev, Babel a le sens du récit, l’art de la mise en place des personnages et des cadres. Ses récits d’enfance sont les plus réussis, il y peint la vie des Juifs d’Odessa avec une verve et un humour d’autant plus remarquables qu’ils évoluent dans un contexte particulièrement délicat (misère, pogroms…). On a l’impression que les personnages de Babel, originaux hauts en couleur, sont apparentés à ceux qui peuplent les livres d’Albert Cohen, Mangeclous et autres.

L’Invent’Hair perd ses poils.

hair, lyon, 532-1 (2)  hair, fontaines-sur-saône, 532-1

Lyon (Rhône), photo de Marc-Gabriel Malfant, 26 août 2008 / Fontaines-sur-Saône (Rhône), photo du même, 12 février 2012

MARDI.

Lecture. Redburn (Herman Melville, Harper & Brothers, New York, 1849; texte traduit par Philippe Jaworski, in « Oeuvres II », Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 507, 2004; 972 p., 49,50 €€).

« Sa première croisière. Confessions et souvenirs d’un fils de famille engagé comme mousse dans la marine marchande »

Melville ne tenait pas ce livre, le quatrième à sortir de sa plume, en très haute estime : un « conte pour enfants », écrit « pour s’acheter du tabac », Redburn est la concession faite par l’auteur à la littérature alimentaire, rendue obligatoire par l’échec cuisant de Mardi, son livre précédent, trop ambitieux. Il n’y a donc rien de révolutionnaire dans ce roman d’apprentissage qui prend pour sujet un jeune mousse, Redburn, confronté à un monde hostile, celui des marins. Le livre est divisé en trois temps, le voyage aller de New York en Angleterre, le séjour à Liverpool et le voyage de retour. On y trouve les thèmes attendus du récit maritime, description de la vie à bord, portrait de personnages pittoresques, scènes de tempête, etc., tous les éléments d’un monde nouveau que le jeune héros apprivoise petit à petit comme il se doit. Mais Melville sait dépasser ce cadre étroit pour donner une dimension sociale à son roman. Ce sont alors des chapitres complets qui interrompent le récit pour souligner la misère (description saisissante des bas-fonds de Liverpool), les difficultés de la de vie de marin, la situation des Noirs aux Etats-Unis, les conditions de voyage réservées aux émigrants sur les bateaux qui les conduisent en Amérique. Dans son texte de présentation, Michel Imbert voit aussi Redburn comme un roman familial, un voyage de Melville sur les traces de son père – mort ruiné comme celui de Redburn – dont plusieurs personnages apparaissent comme des figures de substitution. Enfin, on ne manquera pas d’y voir, si l’on est au fait de ce qui va suivre dans l’oeuvre melvilienne, quelques lueurs annonçant Moby-Dick.

MERCREDI.

Lecture. Journal pétersbourgeois (Isaac Babel, traduit du russe par Sophie Benech, in « Oeuvres complètes », Le Bruit du temps, 2011; 1312 p., 39 €€).

Sont rassemblés sous ce titre une bonne vingtaine de textes courts, des articles parus pour la plupart en 1918 dans La Vie nouvelle, le quotidien de Gorki. Ce sont des instantanés, des scènes de la vie quotidienne qui présentent les difficultés de la vie à Saint-Pétersbourg dans ces années charnières (1917-1918) où la ville est dans une situation des plus confuses : la guerre de 14 n’est pas terminée et le coup d’Etat d’octobre a débouché sur une véritable guerre civile. Cette confusion se retrouve dans les textes de Babel, que le lecteur ne peut saisir complètement qu’avec une solide connaissance historique. Cette connaissance, en revanche, n’est pas nécessaire pour apprécier le scepticisme de l’auteur face au nouveau régime qui s’impose au pays et on se doute que ces écrits sont les derniers du genre que Babel et ses collègues de La Vie nouvelle ont pu se permettre avant de connaître la censure.

JEUDI.

Lecture. Le Centenaire de Jean-Jacques (Louis Dumur, Mercure de France, 1910 pour la première édition, rééd. Infolio, coll. Microméga, 2012; 118 p., 9 €€).

  1. La ville de Genève s’apprête à rendre hommage à un de ses illustres enfants, Jean-Jacques Rousseau, mort cent ans auparavant. L’événement met en émoi le Collège de Genève qui se partage rapidement entre « jeanjacquards » et « antijeanjacquards ». Sur cette petite anecdote, Louis Dumur, pilier du Mercure de France, a construit un petit roman qu’on retrouve ici agrémenté des illustrations de l’époque. On n’y trouve pas toute l’ingéniosité et l’inventivité qu’on avait redécouvertes dans Un coco de génie, réédité il y a deux ans, mais c’est bien le même Dumur d’avant-guerre, amusant, ironique, mordant sans en avoir l’air, extrêmement plaisant. Il se souvient ici de ses origines genevoises pour égratigner sans méchanceté ses compatriotes et retrouver le parler local. Il y a quelque chose de rassurant à retrouver, cent ans après leur parution, les romans de Dumur. On se dit que dans cent ans, peut-être, un éditeur curieux aura la chance de dénicher parmi les livres qui sont publiés aujourd’hui une petite pépite de ce genre, d’un auteur qui sera alors bien oublié. La littérature contemporaine, rassurons-nous, ne se limite pas aux têtes de gondole. Elle détient sans doute, parmi ses produits moins bien exposés, des choses de valeur à côté desquelles nous passons faute de temps, de chance ou de curiosité. Puissions-nous être encore là dans cent ans, quand elles seront remises au jour.

Odessa (Isaac Babel, traduit du russe par Sophie Benech, in « Oeuvres complètes », Le Bruit du temps, 2011; 1312 p., 39 €€).

Toujours tirés de la presse pétersbourgeoise, quatre articles de Babel sur la ville d’Odessa, berceau de son enfance, et ses spécificités : son cosmopolitisme, sa tolérance (relative) à l’égard de la communauté juive, son intense vie culturelle, sa richesse. Citation. « En fait, ce qu’il y a, c’est qu’à Odessa, tout jeune homme, tant qu’il n’est pas marié, veut être mousse sur un vaisseau au long cours. Et que pour notre malheur, nous nous obstinons à nous marier avec un entêtement extraordinaire. »

VENDREDI.

Lecture. Le Beaujolais nouveau est arrivé (René Fallet, Denoël, 1975; 240 p., s.p.m.).

Relecture.

Récits d’Odessa (Odesskie rasskazy, Isaac Babel, 1931 pour l’édition originale, traduit du russe par Sophie Benech, in « Oeuvres complètes », Le Bruit du temps, 2011; 1312 p., 39 €€).

C’est le quatrième élément de ce volume d’oeuvres complètes et c’est le premier à avoir fait l’objet d’une édition en volume du vivant de Babel. Il est, au même titre que son roman Cavalerie rouge, à l’origine de son immense notoriété. Les quatre nouvelles ont pour élément central le personnage de Bénia Kirk, chef des gangsters régnant sur le quartier juif d’Odessa, une figure que Babel reprendra dans d’autres nouvelles non publiées en recueil, dans une pièce de théâtre et dans un scénario pour Eisenstein. Si Odessa est surnommée « la Marseille russe », Isaac Babel pourrait bien en être son Pagnol : il joue comme lui – et comme Albert Cohen, on l’a déjà signalé – sur une sorte de lyrisme des humbles qui donne à ses récits une couleur et une saveur très agréables.

SAMEDI.

L’Invent’Hair perd ses poils.

koi'fair, saumur, 532-2  koif'hair, arsac-en-velay, 532-2 (2)

Saumur (Maine-et-Loire), photo d’Alain Pierrot, 21 août 2011 / Arsac-en-Velay (Haute-Loire), photo de Philippe de Jonckheere, 1er novembre 2009

Poil et plume. « Hollande – Aubry, le couple infernal. Hier, en sortant d’Albi pour se rendre à Carmaux (la patrie de Jean Jaurès), François Hollande a peut-être remarqué un petit salon de coiffure-esthétique dont l’enseigne l’aurait fait sourire : « Quoi faire chez Martine ? » Car ce soir, le candidat socialiste est justement en meeting chez Martine Aubry, dans sa bonne ville de Lille. » (Aujourd’hui en France, 17 avril 2012)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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29 avril 2012 – 533

MARDI.

Lecture. La Route (Cormac McCarthy, édition originale chez Alfred A. Knopf, 2006, première édition française l’Olivier, 2008, rééd. Points P 2156, 2009, traduit de l’américain par François Hirsch, 256 p., 6,80 €€).

Tout le monde semble avoir lu ce roman et j’arrive certainement bon dernier pour en parler, mais il n’est jamais trop tard pour essayer de bien faire. Couronné en son temps par le Prix Pulitzer, ce récit de fin du monde, qui voit un père et son fils arpenter une route en essayant d’échapper aux agressions de quelques survivants retournés à l’état sauvage, mérite amplement le succès qui a été le sien. Pas pour ses implications philosophiques ou humanistes plutôt communes et qui ne m’intéressent pas vraiment, mais plutôt pour son écriture et sa construction qui s’avèrent très intéressantes. McCarthy se tire en effet avec brio d’une contrainte difficile : mener à bien, sans lasser le lecteur, une aventure monotone et répétitive dans un univers monochrome. Une seule couleur, le gris, un seul élément, la pluie, un seul paysage dévasté qui s’étend à l’infini, une seule activité, marcher, une seule préoccupation, survivre. Dans tout cela, pas même la lumière d’un nom de personne (l’homme, le fils, c’est tout) ou de lieu (le Sud, c’est tout), des dialogues d’une platitude totale, une continuité temporelle désespérante de monotonie (le matin, le soir, le lendemain…).  Et pour donner un peu de tension à l’ensemble, un seul ressort, la peur issue des menaces qui planent au-dessus des personnages : la faim, le froid, la maladie, les rencontres d’autres survivants. Le résultat est captivant.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Poubelle munie d’un système d’aération frontale, Epinal (Vosges), photo de l’auteur, 1er avril 2012.

poubelle, épinal, 533

SAMEDI.

Lecture. Eux sur la photo (Hélène Gestern, Arléa, coll. 1er/mille, 2011; 288 p., 19 €€; sélectionné pour le Prix René-Fallet 2012).

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 13 mars 2011. 69 km. (15271 km).

florémont, 533

464 habitants

   Une stèle de fabrication récente est installée sur le côté de l’’église, sur une esplanade pavée. Elle est ornée d’’une croix de Lorraine.

florémont monument, 533

Florémont

A ses morts

1914-1918

1939-1945

LAURENT 11.08.1914

TROUX 12.09.1914

THIEBAUT 21.09.1914

LEVÊQUE 11.10.1914

DEFEUX 13.02.1915

POIROT 28.04.1915

LAURENT 9.05.1915

VUIDART 12.05.1915

VOILQUE 30.06.1915

GENIN 6.10.1915

MATHOUILLON 21.05.1916

ATE POIROT 26.08.1918

MORTIN 17.06.1940

MARTIN 18.06.1949

MOZELLE 5.09.1944

MOINE 17.01.1945

VUIDART 14.03.1945

          L’Invent’Hair perd ses poils.

satif'hair, millau, 533

Millau (Aveyron), photo d’Hervé Bertin, 16 septembre 2008

             Poil et plume. « M. Godd prit place dans la chaise. Les deux Nubiens se portèrent de chaque côté toujours silencieux, toujours imperturbables. Le coiffeur tira de son oreille l’effrayant rasoir, appliqua une main puissante au menton de M. Godd et commença une opération singulière, dont parut fort s’étonner le chef de l’agence policière. En effet, le barbier étrange, au lieu de raser la barbe, rasait les cheveux, rasait les sourcils, rasait la moustache rousse, c’est-à-dire tout ce qu’il y avait de poils sur cette partie de l’être humain. Et il travaillait avec une telle vitesse… une vitesse vertigineuse, à ce point que la lame du rasoir lançait des éclairs brûlants. M. Godd se sentait défaillir. Tout à coup il sursauta, et, par un hasard inexplicable, sa langue et ses lèvres gémirent ces paroles :

– Vous m’avez coupé l’oreille gauche ! » (Jean Féron, Le Philtre bleu)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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