Décembre 2012

 

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2 décembre 2012 – 558

DIMANCHE.

Lecture. La Faille souterraine et autres enquêtes (Henning Mankell, Le Seuil, coll. Policiers, 2012, traduit du suédois par Anna Gibson; 480 p., 21,80 €€).

On croyait avoir dit adieu à Wallander avec L’Homme inquiet, sa dernière enquête, et voici que tombe ce volume rassemblant cinq histoires, de longueur variable, qui racontent la genèse du personnage. On le voit flic débutant à Malmö, puis à différentes étapes de sa vie dans des textes se déroulant entre 1969 (Wallander avait 23 ans) et 1989. On est tenté de voir, dans ce sursaut, une volonté de l’auteur désireux de ne pas lâcher un filon qui l’a nourri pendant une longue période. Il n’en est rien : les textes ne sont pas neufs, ils ont été, pour certains, publiés dans la presse suédoise, les autres étaient restés dans ses tiroirs. En fait, s’il y a une volonté de profiter de la manne Wallander, c’est du côté du Seuil qu’elle se trouve. On le constate en remarquant la précipitation avec laquelle le volume semble avoir été bouclé : le titre de la couverture (La Faille souterraine) ne correspond pas au titre de la nouvelle à l’intérieur (La Faille tout court), le titre original donné (Pyramid) n’est que celui de la dernière histoire, les années de publication originale ne sont pas données. N’importe : le plaisir de lecture reste entier et on est heureux de partager ces derniers moments avec un personnage inoubliable.

LUNDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Sylvie Gibert, La Grange au secret, Editions De Borée, 2011.

Lecture. La belle lurette (Henri Calet, Gallimard, 1935, rééd. Gallimard, coll. L’Imaginaire, n° 44, 1979; 182 p., s.p.m.).

On en sait un peu plus sur Henri Calet après avoir lu le chapitre que Claude Burgelin lui consacre dans Les Mal-nommés. Assez en tout cas pour ne pas prendre pour argent comptant ce qu’il livre ici de sa vie. Henri Calet est issu de ce qu’il appelle lui-même un « brouillamini » familial assez invraisemblable. Voici, d’après Burgelin, « les grandes lignes du tableau de famille : une mère qui a délaissé ses deux aînés et dont le premier mari part vivre avec sa soeur et le second avec sa fille; un père nominateur qui n’est pas le père géniteur devenu le compagnon de sa belle-soeur; un père géniteur doué pour la poudre d’escampette et la désertion; un père qui passe les années de guerre avec un faux nom, vit avec la demi-soeur de son propre fils, passe de la mère à la fille pour revenir à la mère; et un géniteur Feuilleaubois qui s’arrange pour avoir de deux mères différentes deux enfants tous deux nommés Barthelmess. » Henri Calet, né Raymond Théodore Bathelmess, n’avait qu’à puiser dans ce brouillamini pour réaliser un récit de ses années de jeunesse peu ordinaire. Il a fait mieux en donnant à ce récit une couleur unique. Son écriture doit sans doute beaucoup à Céline (mélange des registres), comme son ton (froideur, ironie devant les situations les plus pathétiques) et ses thèmes (la Grande Guerre, la famille, l’apprentissage de la vie à la dure) mais c’est du Céline dégraissé au rasoir, sans épanchements, sans vindicte. Une sorte de Mort à crédit dépouillé, mais riche de trouvailles stylistiques en tous genres et mené à cent à l’heure.

MARDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Eve de Castro, Le Roi des ombres, Robert Laffont, 2012.

VENDREDI.

Football. SA Spinalien – USJA Carquefou 0 – 2.

Le cabinet de curiosités du notulographe. L’impertinence du fumeur, Epinal (Vosges), photo de l’auteur, 21 octobre 2012.

 mégots, épinal, 558 (2)

SAMEDI.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 16 octobre 2011. 99 km. (17477 km).

 gerbépal, 558

549 habitants

   Deux drapeaux encadrent la stèle, de fabrication récente, appuyée contre le mur du cimetière. Deux croix de Lorraine en bas-relief en forment les parties latérales. Le terre-plein légèrement surélevé est bordé de plantations. En avancée, supportant un pot de fleurs grillées, une urne qui « contient de la terre du camp du Struthof  » et placée ici « en hommage à nos déportés ».

 gerbépal monument 1, 558

Gerbépal

A ses enfants

Victimes de la Guerre

1939-1945

  Mince, ce n’’est pas le bon. Je regarde aux alentours et j’’aperçois un peu plus loin, en direction de Gérardmer, le bras tendu du Poilu braillard, un modèle bien connu de nos services. Sauvé. Le soldat se tient au sommet d’’un piédestal entouré de plantes plus ou moins en forme. Sur la base, une palme « A nos aînés – La classe 1923 ».

 gerbépal monument 2, 558

   Face :

1914 Gerbépal 1918

A ses morts glorieux

MARCHAL Constant Adjudant

FLEURENCE Adrien Maréchal des logis

CUNY Joseph Caporal

ANTOINE Eugène

BAPTISTE Adrien

BONNEWARTH Alphonse

COMBEAU Joseph

CUNY Camille

CUNY Lucien

FLEURENCE Raymond

GEORGEL Paul GUERY Louis

RENARD Achille Sergent

  Gauche :

GEORGES Aristide Maréchal des logis

GUERY Albert

HARTMANN Justin

HUMBERT Rémond

JEANCOLAS Henri

JEANCOLAS René

LALEVEE René

MAGRON Henri

MANGIN Victor

MARCHAL Arsène

MARTIN Paul

PETITDEMANGE Adrien

  Droite :

TISSERANT Paul Aspirant

MASSON Emile

ORY René – FERRY Arthur

PIERRAT Alcide

PIERRAT Emile

REMY Paul – REMY Edmond

ROBERT Jean Baptiste

STOUVENEL Séraphin

STOUVENEL Joseph

STOUVENEL Jules

THIERY Eugéne

STOUVENEL Henri Jh

             L’Invent’Hair perd ses poils.

   nouvel'hair, paris, 558 (2)  nouvel' hair, port-la-nouvelle, 558 (2)

 Paris, rue de la Sablière, photo de Pierre Cohen-Hadria, 20 novembre 2008 / Port-la-Nouvelle (Aude), photo de Marc-Gabriel Malfant, 13 novembre 2011

Poil et plume. « Le lendemain Maxime se leva tôt pour balayer le magasin (Crevain ne fermait pas le lundi mais le jeudi). Ce qui avait le plus d’importance à ses yeux, ce jour-là, c’était la splendeur de l’automne. Les ondées avaient nettoyé les rues pendant la nuit, et maintenant le ciel était encore traversé de nuages dont la débandade obscure rendait l’azur plus vivant. Dans les glaces du salon de coiffure, Maxime voyait passer ces nuages qui alternaient avec le soleil. Il balaya mécaniquement, rinça les trois cuvettes, puis envoya torchon et balai à la volée au fond d’un placard.

– Tout cela m’est bien égal, dit-il enfin.

– Qu’est-ce qui t’est égal ? demanda Charles Crevain qui venait de descendre l’escalier.

– Ça m’est égal d’être coiffeur, ou juge de paix ou marchand de peaux de lapins.

– Sans doute, il y a de plus mauvais métiers, dit Crevain.

– Mais je pense que cette histoire de coiffure ne durera pas, précisa Maxime.

– Je tiens à ce que cela dure, m’entends-tu ? déclara Crevain.

– Je veux dire qu’un jour ou l’autre nous nous retrouverons peut-être au Paradis et que la coiffure peut mener au Paradis tout aussi bien qu’autre chose.

– Très certainement, répondit Crevain déconcerté.

Le premier client du matin entra : c’était Verdot, le voisin qui tenait la quincaillerie. Il fut suivi bientôt par Steille, le marchand de vaisselle, autre ami de Crevain. Lorsque le greffier Caron survint à son tour, la conversation allait bon train, dominant les éclats des coups de ciseaux et les murmures du rasoir. Toujours les mêmes rengaines : après le subtil exercice de langage qui consistait à apprécier la qualité exacte du temps qu’il faisait, ce furent des généralités sur l’avenir de la jeunesse : « Eh bien, Maxime, tu succéderas à ton père. Moi, quand j’étais jeune… » Tout cela pour tâcher de provoquer chez Maxime je ne sais quelle protestation qui eût dévoilé son vrai jeu. Maxime regardait l’automne scintiller dans ses ciseaux et sur les robinets de la boutique. Automne irremplaçable et inoubliable. Il se sentait heureux, et lorsque la matinée se termina sur le presto d’un shampooing il jura qu’il ne travaillerait pas l’après-midi. » (André Dhôtel, Le plateau de Mazagran)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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9 décembre 2012 – 559

DIMANCHE.

Vie notulienne. 12 heures 45. Une demande de désabonnement aux notules. 14 heures 06. Une demande d’abonnement. Le nombre de passagers à bord du Notulus reste inchangé, l’honneur est sauf, mais que ce fut long.

Lecture. Nestor Burma court la poupée (Léo Malet, Fleuve Noir, coll. Spécial Police n° 869, rééd. Robert Laffont, coll. Bouquins, « Dernières enquêtes de Nestor Burma », 1987; 1088 p., 100 F).

Cette fois, c’est la fin. Nestor Burma ne fera plus que deux courtes apparitions, sous forme de nouvelles, dans Le Figaro, en 1983 et 1985. Avec ce dernier roman consacré à Nestor Burma, Léo Malet met fin à une série d’aventures postérieures aux « Nouveaux mystères de Paris » dans laquelle il réactualise d’anciens titres. Nestor Burma court la poupée est par exemple le ressemelage de Coliques de plomb paru en 1948 à la SEPE. L’enquête y est un peu embrouillée mais la verve est toujours présente et même si, en l’absence de connaissance du texte original, on ne peut juger des transformations qu’il a subies, force est de constater que le talent de Léo Malet et la force de son personnage restent intacts. Comme d’habitude, le texte est parsemé de références à la vie et aux proches de l’auteur. On appréciera particulièrement la présence de Burma dans une rue Francis-Karadec, à Boulogne, clin d’oeil transparent à François Caradec.

MARDI.

Lecture. Thérèse Desqueyroux (François Mauriac, Grasset, 1927, rééd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 279, « Oeuvres romanesques et théâtrales complètes II », édition établie, présentée et annotée par Jacques Petit, 1979; 1384 p., 50,50 €€).

C’est, sans surprise, l’actualité cinématographique qui m’a donné envie de prendre – ou de reprendre, je crois bien l’avoir déjà lu mais si c’est le cas c’est avant 1978, date à partir de laquelle j’ai consigné mes lectures – Thérèse Desqueyroux. En ouvrant – ou rouvrant, voir plus haut – Mauriac, je m’attendais à trouver une vague odeur de naphtaline mais, surprise, ce n’est pas du tout le cas, beaucoup moins en tout état de cause que ce qui peut arriver avec Gide ou d’autres auteurs de l’époque. L’écriture de Mauriac a fort bien tenu le coup, son roman n’a pas pris la poussière. La trame du fait divers, le jeu sur le présent et les souvenirs, les différentes instances d’énonciation et le côté ramassé de l’oeuvre lui ont permis de traverser le temps sans dommages. Une autre surprise vient de la position adoptée par Mauriac dans cette histoire : il écrit franchement contre son camp, contre la famille, contre la terre, contre sa caste, contre son sexe représenté par des personnages frustes et sans envergure, écrasés par la personnalité de Thérèse. Il le reconnaîtra lui-même dans la préface au tome II de ses Oeuvres complètes en 1950 en présentant Thérèse Desqueyroux comme étant « à [ses] antipodes sur plus d’un point, mais faite pourtant de tout ce qu’en [lui]-même, [il a] dû surmonter, ou contourner, ou ignorer. » Cette édition donne également à découvrir Conscience, instinct divin, ébauche de Thérèse Desqueyroux parue dans La Revue nouvelle le 1er mars 1927, quelques semaines après le roman.

JEUDI.

Lecture. Ô dingos, ô châteaux (Jean-Patrick Manchette, Gallimard, coll. Série Noire n° 1489, 1972; rééd. in Jean-Patrick Manchette « Romans noirs », Gallimard, coll. Quarto, 2005, 1344 p., 29,50 €€).

Cette fois, pas de doute, il s’agit bien d’une relecture, la première datant de juillet 1988. Relecture qui confirme que Manchette est un des rares auteurs de polar, genre destiné plus souvent à une consommation unique et éphémère, à supporter cet exercice. On est en 1972, et bien loin des critiques qui feront de cet auteur le créateur du « néopolar », une étiquette dont il se fichera tout au long de sa courte vie. Un coup d’oeil dans son Journal suffit à s’en persuader : Manchette a décidé de vivre de ses écrits et il les multiplie : traductions, articles, nouvelles, scénarios, romans, il a quantité de fers au feu. Manchette travaille dans l’urgence, et il écrit comme filme Sam Peckinpah à la même époque : en plans serrés, rapides (41 chapitres pour 100 pages dans cette édition), violents. Quand on lit Manchette, on entend sa machine à écrire crépiter et les feuilles tomber sur le plancher.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Rubrique « y a pas que les coiffeurs », photo de l’auteur, Romorantin-Lanthenay (Loir-et-Cher), 4 novembre 2012.

 arum' attisé, romorantin-lanthenay, 559

SAMEDI.

             IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 25 octobre 2011. 123 km. (17600 km).

 gignéville, 559

66 habitants

   C’est une simple plaque, sur le mur de la Mairie, collée sous un chapiteau sculpté orné d’une Croix de guerre. L’inscription est, fait rare, universaliste.

Aux morts

Pour la Patrie

1914-1918

LARCHER Albert

LARCHER Charles

PIERROT Auguste

CHANAUX Henri

GILLOT Aimé

BERTRAND Paul

             L’Invent’Hair perd ses poils.

 hairfax, paris, 559

Paris, avenue du Général-Leclerc, photo de Pierre Cohen-Hadria, 20 novembre 2008

Poil et plume. « L’on s’assied devant une psyché d’acajou qui contient sur sa plaque de marbre des lotions en fioles, des boîtes à poudre de riz en verre bleu, des brosses à tête aux crins gras, des peignes acérés et chevelus, un pot de pommade ouvert et montrant la marque d’un index imprimé dans de la pâte jaune.

Alors l’exorbitant supplice commence. […] » (Joris-Karl Huysmans,  » Le coiffeur » in Croquis parisiens).

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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16 décembre 2012 – 560

LUNDI.

Obituaire. J’apprends ce soir que Bernard Magné est mort le 5 décembre dernier à Toulouse. J’avais eu vent, ce devait être en 1995, de l’existence d’une Association Georges Perec. C’était dans le Magazine littéraire, qui donnait le numéro de téléphone de son siège. J’ai téléphoné, je suis tombé sur un Magné un peu bourru, l’Association était en train de déménager je crois, qui m’a tout de même expliqué les démarches pour adhérer. Je n’ai pas tardé à prendre le train pour Paris, chaque mois et pendant des années, pour assister à Jussieu aux séances du séminaire Perec d’abord présidées par Marcel Bénabou, puis par Magné lui-même. Parallèlement, j’ai lu tout ou à peu près tout ce qu’il avait écrit sur Perec, obtenant ainsi, les clés d’une oeuvre qui, sans lui, serait restée inaccessible dans sa profondeur et ses significations cachées. J’ai observé le bonhomme à distance, il évoluait dans des sphères plus hautes que les miennes, fasciné par ses découvertes et la clarté avec lesquelles il les faisait partager. Sans trop apprécier la contestation d’ailleurs : je me souviens de prises de bec assez féroces avec David Bellos qui valaient leur pesant de poudre à canon. Peu à peu, j’ai fait mon chemin dans l’Association, on m’y a confié quelques tâches, ce qui m’a rapproché de Bernard Magné. Je n’étais qu’un soutier mais j’avais de fréquents entretiens avec lui au sujet de ce travail. Jusqu’à son coup de téléphone, il y a deux ans, pour m’annoncer qu’il ne pouvait plus faire le boulot : une opération qui s’était mal passée, débouchant sur une dépression, si j’ai bien compris à l’époque. La maladie s’est aggravée, et c’est un Magné très diminué que j’ai vu pour la dernière fois à l’Arsenal, en janvier 2011, où il avait fait l’effort de venir à une réunion de l’AGP. Depuis, les nouvelles n’étaient pas bonnes, la « bande magnétique » redoutait la nouvelle qui tombe aujourd’hui. Dans une publication à paraître, Jean-Luc Joly parle de « Bernard Magné qui accomplit loin de nous son Voyage d’’hiver […]; écrire ici avec justesse et précision tout ce que nous devons à Bernard outrepasserait naturellement le cadre trop étroit d’’un éditorial, mais il va par contre presque sans dire que nous lirions encore bien mal l’oe’œuvre perecquienne s’’il ne nous en avait pas fourni la grammaire. » Je suis heureux, pour ma part, d’avoir eu le temps et l’occasion de saluer son travail dans un article d’Histoires littéraires paru en juin dernier.

MARDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Dominique Fabre, Les Types comme moi, Pocket, 2010.

MERCREDI.

    Presse. Le Monde du jour fait part du décès de Bernard Magné, « professeur émérite de lettres à l’université de Toulouse – Le Mirail, spécialiste de littérature contemporaine, notamment de Georges Perec auquel il a consacré de multiples articles et ouvrages ».

JEUDI.

          Vie capillaire. J’ai longtemps pratiqué le nomadisme capillaire, on ne s’en étonnera pas, on connaît mon intérêt pour la profession. Depuis quelques années, je me suis cependant sédentarisé en bas de chez moi, au salon Vita Mine. Le jeu de mots n’est pas terrible mais l’enseigne figure dans l’Invent’Hair, je ne pouvais pas faire moins. Chez Vita Mine, je confiais ma toison mitée aux doigts experts de Pascale qui savaient lui redonner une apparence présentable. Un jour, Pascale est partie. Je me suis enquis auprès de ses collègues des raisons de son départ. La belle était, m’apprit-on, tombée en amour avec un sous-marinier venu défiler dans notre ville, on se demande bien pourquoi, à l’occasion du 14-Juillet. Le mataf étant encaserné à Brest, il s’ensuivit, pour les deux tourtereaux, une série d’interminables et usantes traversées de la France dans le but d’aiguiser leurs becs en de fougueux baisers mêlant l’iode et le sapin des Vosges. Un jour, n’y tenant plus, Pascale décida de partir définitivement et de chercher une place dans un salon de coiffure armoricain. Elle doit aujourd’hui y raser des nuques blêmies par le port du béret à pompon. L’anecdote en dit long sur la condition féminine : nous sommes au XXIe siècle et c’est encore la femme qui doit quitter famille, amis, travail et clients aimés pour aller rejoindre son amoureux. Comme si l’autre capitaine Nemo de pacotille n’avait pas pu, lui, venir ici, dans les Vosges, chercher un emploi de sous-marinier. Depuis, c’est Emilie qui s’occupe de mes boucles blondes. Bien sûr, je pense à Pascale en les voyant s’amonceler autour du fauteuil. Emilie n’est pas Pascale, mais Emilie est gentille. De toute façon, je ne vais pas m’attacher à elle. D’ici à ce qu’elle s’amourache d’un cosmonaute ou d’un vulcanologue, il n’y a sans doute pas loin.

VENDREDI.

        Lecture. Aimé de son concierge (Eugène Chavette, Dentu, 1878, rééd. Garnier, coll. Classiques populaires, 1977; 232 p., s.p.m.).

On trouve parfois mentionné Aimé de son concierge dans des études sur Perec. Le livre de Chavette est en effet un roman d’immeuble, un ancêtre de La Vie mode d’emploi, qui se situe entre Le Diable boiteux de Lesage et Pot-bouille de Zola. Son action est en effet entièrement confinée dans les cinq étages d’un immeuble de la rue du Helder, une rue connue de la littérature puisqu’Alexandre Dumas y logeait la famille d’Albert de Morcerf dans Le Comte de Monte-Cristo. Comme le roman de Zola, Aimé de son concierge est également un roman d’ascension sociale : on y suit la progression du jeune Clovis, artiste impécunieux comme il se doit, jusqu’à son mariage avec Mme Durieux, propriétaire de l’immeuble. Autour d’eux gravite, répartie sur tous les étages, une galerie de personnages colorés, un séduisant militaire, un droguiste idiot, un gérant escroc, sans oublier le concierge du titre. On découvre aussi un auteur de qualité, Eugène Chavette (né Vachette), dont le style enlevé et drôle évoque le Louis Dumur romancier d’Un coco de génie. Malheureusement, l’intrigue qu’il met en place – mélange de comédie moliéresque et de boulevard – se révèle rapidement embrouillée et fastidieuse à lire au-delà des premiers chapitres.

                 Le cabinet de curiosités du notulographe. Gérardmer (Vosges), photo de l’auteur, 2 septembre 2012.

 la soupe aux choux, gérardmer, 560

SAMEDI.

             Presse. « Etats-Unis. Fusillade dans une école : 27 morts dont vingt enfants ». On attend l’hommage de Richard Millet.

« Le chanteur, peintre et musicien Georges Bellec, membre du célèbre groupe Les Frères Jacques, est décédé jeudi à 94 ans. » “Je me souviens que deux des Frères Jacques sont vraiment frères et qu’ils s’appellent Bellec, comme un de mes anciens camarades de classe » (Georges Perec, Je me souviens, Jms n° 134).

  IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 28 octobre 2011. 33 km. (17633 km).

 gigney, 560

68 habitants

   Cochonnerie de monument neuf, n’’ont même pas été fichus de copier les noms ou de soigner les fleurs. Cochons de cochons.

 gigney monument, 560

 La commune de Gigney

A ses enfants

Victimes des guerres

  Lesquels ? Victimes desquelles ? Où ? A quelle heure ? Cochons de cochons de cochons.

             Invent’Hair, bilan d’étape. 

                                                 Bilan géographique. 9 semaines, 63 jours auront suffi à l’’Invent’’Hair pour atteindre les 1300 éléments. La dernière centaine, étudiée ici, se caractérise par une grande variété géographique : 6 pays y sont représentés, ainsi que 16 régions (sur 22) et plus d’’un quart des départements français. La Russie et la Tunisie font leur entrée dans le tableau où la France (1146 salons) est suivie de l’’Espagne (35, + 8) qui a dépassé le Royaume-Uni (30, inchangé). Pour les régions françaises, les Pays de la Loire connaissent la plus belle progression avec 20 nouveautés qui les portent de la 10e à la 7e place. Rhône-Alpes est toujours largement en tête (264, + 9), devant l’’Île-de-France (165, + 12), le Languedoc-Roussillon (132, + 4) et la Lorraine (99, + 3). Le Centre (29, + 8), gagne 4 places (10e) et la Réunion (8) reste scotchée à la 21e place malgré 5 salons supplémentaires. 5 salons que l’’on retrouve à l’’échelon administratif inférieur puisque la Réunion est aussi une entité départementale. A ce niveau, c’’est la Loire-Atlantique qui emporte le morceau avec 18 nouveaux salons et un gain de 7 places (de 12e à 5e). Paris (141, + 12) reprend la première place au Rhône (134, + 3). Les Vosges et les Pyrénées-Orientales sont juste derrière, comme d’’habitude, la Réunion, déjà mentionnée, passe de la 59e à la 38e place et l’’incursion du notulographe en terre solognote permet au Loir-et-Cher de gagner 30 places, de la 58e à la 28e, avec un apport de 8 salons. Il reste 11 départements non représentés, situation inchangée. En revanche, au niveau des communes, le cheptel s’’accroît avec 32 nouveautés sur les 48 localités figurant dans cette centaine. Parmi ces nouveautés, Romorantin-Lanthenay est la plus remarquable : 7 salons et une place de 15e (sur 642 tout de même) acquise d’’entrée. Autres nouveautés intéressantes : Saintes (3), Romans-sur-Isère, Tunis (2), Moscou (1). Paris est évidemment en tête (141, + 12) mais gagne moins de salons que Nantes (26, + 17) qui monte sur le podium en passant de la 10e à la 3e place, derrière Lyon (58, inchangé) mais devant Barcelone (19) qui gagne 6 salons et fait reculer Nancy et Epinal (17 chacun) de deux places. L’’implantation d’’un notulien à Saint-Quentin permet à cette ville de gagner 42 places, de la 76e à la 34e, avec seulement 3 nouveaux salons.

        Bilan humain. Marc-Gabriel Malfant reste le principal contributeur de notre chantier sur cette centaine mais sa suprématie a failli être mise à mal par Christophe Hubert : 20 nouvelles photos pour le premier, 18 pour son challenger. Suivent le notulographe (+ 11), Jean-Christophe Soum-Fontez (+ 8), Hervé Bertin et Pierre Cohen-Hadria (+ 7). Après avoir salué l’’arrivée de 5 petits nouveaux qui portent le totale des photographes à 127, intéressons-nous au classement général : Marc-Gabriel Malfant continue son cavalier seul (399), devant le notulographe (143), Pierre Cohen-Hadria (121), Benoît Howson (64) et Philippe de Jonckheere (41) pendant que Christophe Hubert (31) passe de la 13e à la 7e place et que François Golfier entre dans le top 10.

       Coiffure et aptonymie. La liste des aptonymes par activités, réalisée par Alain Zalmanski, contient 17 coiffeurs et 2 coiffeuses : beaucoup de Barbier, une paire de Beaupoil, une poignée de Poux, entre autres. L’’Invent’’Hair, plus modestement, n’’en compte que deux, que voici.

 coiffure lehérissey, bricquebec, 560  mme frison, firminy, 560

Bricquebec (Manche), photo de Bernard Cassin, 16 novembre 2011 / Firminy (Loire), photo de Marc-Gabriel Malfant, 15 juillet 2012

 L’Invent’Hair perd ses poils.

 imagin'hair, anse, mgm, 560  imagin'hair, beaune, 560

 Anse (Rhône), photo de Marc-Gabriel Malfant, 12 février 2012 / Beaune (Côte-d’Or), photo de Michel Thomas, 20 novembre 2008

Poil et plume.

Des catastrophes qui fondraient sur notre belle patrie si le poète Ernest d’Hervilly coupait sa barbe
Si par une horrible aventure

Qui peut se produire demain,

D’Hervilly donnait en pâture

A quelque barbier inhumain

Son fier menton gallo-romain,

Ma concierge, madame Barbe,

S’inclinerait sur mon chemin,

Si d’Hervilly coupait sa barbe !

 

Défiant la caricature,

Bravant l’Arabe et le Roumain,

Ta barbe, exploit de la nature,

Ô poète ! est par le Germain

Enviée et, d’un benjamin

Adroit à cueillir la joubarbe,

Elle ferait un vieux brahmin !

Si d’Hervilly coupait sa barbe !

 

Elle dépasse la ceinture,

Ta barbe grise; et l’œil, hautain,

La prend pour une chevelure !

En priver le pays latin

Ce serait braver le destin.

Quelle rumeur d’Asnière à Tarbe,

Que de larmes, un beau matin,

Si d’Hervilly coupait sa barbe !

 

Envoi

Prince, le pauvre genre humain

Peut bien se passer de rhubarbe

Aurait-il du poil dans la main

Si d’Hervilly coupait sa barbe !

 

(Tancrède Martel, A tous crins, 1887)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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23 décembre 2012 – 561

DIMANCHE.

Vie lexicale. Je me fais taper sur les doigts par une notulienne vigilante pour avoir employé, dans le numéro du jour, le verbe « s’amouracher » en parlant d’une dame. Il faut croire que le mot, dont je n’avais vu que le charme désuet, transporte aussi, brave bête, des connotations dégradantes, avilissantes voire humiliantes. On en apprend tous les jours, on est là pour ça, et la correction politique est une longue marche.

TV. Je tiens une mi-temps devant Paris-Saint-Germain – Olympique Lyonnais, c’est du football. J’apprends par la suite que Lyon a été battu 1 – 0. Reste à savoir si, en janvier prochain, les cinquante centimes du SA Spinalien pourront faire la même chose que les millions du PSG face au même adversaire en coupe de France.

MERCREDI.

Football. SA Spinalien – SR Colmar 1 – 3.

JEUDI.

Lecture. La Mort de Lawrence Vining (The Death of Laurence Vining, Alan Thomas, Methuen & Co, Londres, 1924 pour l’édition originale, Gallimard, coll. Les Chefs-d’oeuvre du roman d’aventure, 1932 pour l’édition française, rééd. in « Mystères à huis clos », Omnibus, 2007, traduction anonyme; 1148 p., 27 €€).

La chambre close est ici une cabine d’ascenseur située dans le métro londonien. L’explication du mystère est plus alambiquée qu’ingénieuse et il faut chercher ailleurs l’intérêt de ce roman. Il tient en effet davantage dans le démarquage que l’auteur effectue à partir des personnages de Conan Doyle. Lawrence Vining, en effet, est un détective amateur qui aime, à ses moments perdus, donner un coup de main à Scotland Yard pour des affaires particulièrement embrouillées. Un certain docteur Willing assiste à ses exploits. Le couple Holmes – Watson semble donc reconstitué mais Alan Thomas s’en éloigne rapidement en faisant de Vining un personnage antipathique, imbu de sa personne, méprisant envers les autres. La relation amicale entre lui et Willing/Watson n’est en rien chaleureuse et c’est un soulagement pour celui-ci de découvrir l’imbuvable détective assassiné dans un ascenseur. Reste à savoir s’il a quelque chose à voir avec sa mort.

Proust contre la déchéance (Joseph Czapski, Les Editions Noir sur Blanc, Lausanne, 1987, rééd. Libretto n° 392, 2012; 96 p., 5,10 €€).

« Conférences au camp de Griazowietz »

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Epinal (Vosges), photo de l’auteur, 28 août 2012.

mygales, épinal, 561 (2)

SAMEDI.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 1er novembre 2011. 29 km. (17662 km).

girancourt, 561

828 habitants

   Nous sommes place de la Mairie, face à une stèle à deux étages séparés par un entablement. Le tout, en pierre grise, est placé sur un terre-plein légèrement surélevé (trois marches) recouvert de cailloux blancs et limité, au fond, par des plants de buis. En avancée, une composition défraîchie entourée d’’un ruban tricolore (« Les anciens combattants ») et une plaque dédiée à Marcel Mourey, mort en déportation, offerte par les classes 44-45 avec la photo dudit Mourey.

girancourt monument, 561

Face :

Girancourt

A ses enfants

Morts pour la France

1914-1918

DURAND. L

FROMENTIN. A

GREGY. P

GUENOT.H

GURY. L

JACQUEMIN.C

JEROME. G

LAMY. A

MARTINAUX. P

    Gauche :

AUBRY. A

BASSOT. E

BEAUMONT. C

BEAUMONT. P

BONNARD. H

CAUVE. C

CAUVE. L

COLIN. H

DUGRAVOT. E

DURAND. J

    Droite :

1939-1945

DUC. R

DUC. G

FEBVET. R

PARISOT. R

MOUREY. M

POCHARD. M (IND.) 

MATHIEU. L

MELINE. E

NARJOZ. V

NAUDIN. R

PIERRE. L

PIERRON. R

SACHOT. L

VIARD. J

VILLEMIN. C

    Un nom semble avoir été effacé.

girancourt monument détail, 561

   Comme sur le monument de la commune voisine de Chaumousey et sur celui de celle, pas très éloignée, de Dommartin-aux-Bois, on observe la construction suivante : Nom de famille – Point – Initiale du prénom.

L’Invent’Hair perd ses poils.

mylen'hair, gray, 561  mylen'hair, rivesaltes, 561 (2)
Gray (Haute-Saône), photo de Michel Thomas, 20 novembre 2008 / Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), photo de Marc-Gabriel Malfant, 18 mars 2011

             Poil et plume. »Cette coiffeuse, depuis peu dans le quartier, chez qui je vais pour la première fois. Comme je suis la seule cliente et que je suis soucieuse de commencer nos relations par une conversation qui a l’apparence de la facilité, je parle volontiers de tout et de rien comme on le fait dans ce genre de salon. Assise devant le miroir, je ne romps pas le fil de ces paroles vaines comme des bulles de savon tout en jetant de temps en temps un coup d’oeil inquiet à mes cheveux rares et fins dont j’ai tout de suite indiqué la spécificité à cette professionnelle.

Le cours de la conversation s’emballe : elle me livre des confidences, son ex, l’amant de son ex, elle a été trompée, est séparée depuis quatre mois, il habite près d’ici. Je tente de la ramener aux mèches qu’elle me coupe dans tous les sens – ce qui lui permet de me proposer un complément alimentaire pour une repousse rapide – mais elle revient à l’ex, un Bulgare, avec sa belle-mère elle a gardé de bons contacts, tu viens quand tu veux en Bulgarie, elle lui a dit pendant que sous les assauts d’une paire de ciseaux fins mon volume capillaire diminue à vue d’oeil. » (Carole Florentin, Je vais sortir)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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30 décembre 2012 – 562

LUNDI.

Courrier. Arrivée du Bulletin de l’Association Georges Perec n° 61.

MARDI.

Lecture. La Grimace d’ivoire (The Ivory Grin, John Ross MacDonald, 1952, Presses de la Cité, coll. Un mystère n° 129, 1953, rééd. in « Polars années 50 », vol. 1, Omnibus, 1995; 1182 p., 145 F).

On suit ici Lew Archer, détective habituel des romans de MacDonald, un habitué de la Série Noire et de la collection Un mystère. On se souvient que Lew Archer était aussi le nom de l’associé de Sam Spade dans Le Faucon maltais. Et c’est bien dans la lignée de Dashiell Hammett que s’inscrit MacDonald avec ce personnage de privé froid en apparence mais sensible aux détresses qui l’entourent. Il enquête dans la banlieue de Los Angeles et on découvre à sa suite une société marquée par la guerre (un des protagonistes en est revenu fou) et par un racisme latent (Archer est sur la trace d’une Noire qui essaie de se cacher sous son maquillage). On est loin des fastes de Hollywood et c’est dans cette peinture sociologique que l’auteur accroche l’intérêt, plus en tout cas que par le fil policier de son histoire qui est beaucoup trop entortillé.

                        La Volupté littéraire du tabac (florilège choisi et présenté par Gérard Cherbonnier, Éditions du Petit Pavé, 2012; 112 p., 14 €€).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

MERCREDI.

Lecture. Journal. Mémoires de la vie littéraire I. 1851-1865 (Edmond et Jules de Goncourt, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1989; 1238 p., 120 F).

Il y a quelques années, Roger Kempf avait écrit un petit livre (L’Indiscrétion des frères Goncourt, Grasset, 2004) qui était une tentative de réhabilitation des deux bichons victimes de leur mauvaise réputation. Il mettait en valeur leur travail immense et les qualités qui, selon lui, devaient faire passer au second plan les dehors sous lesquels on les peignait trop souvent: cancaniers, calomniateurs, antisémites, râleurs, méchants, faux-culs, méprisants, misogynes, élitistes et on en passe. Malheureusement, à la lecture de ce premier tome (l’édition en compte trois), force est de constater que ce sont bien les travers qui dominent et que le Journal, dans cette partie tout du moins, sent plus la bile que l’ambroisie. Ce qui ne gâche pas l’intérêt littéraire de la chose : chez les Goncourt, tout est littérature, à commencer par la vie. C’est dès ces premières années qu’ils intègrent le milieu des lettres avec leur Histoire de la société française pendant la Révolution, leur satire des Hommes de lettres, leurs premiers romans (Renée Mauperin, Germinie Lacerteux) et le volume se termine sur l’échec d’Henriette Maréchal au théâtre. En parallèle s’instaurent des relations au cours des dîners Magny, fréquentés par Flaubert, Sainte-Beuve, Renan, Gautier et d’autres qu’ils retrouvent aussi dans le salon de la Princesse Mathilde. Leurs préoccupations sont presque exclusivement littéraires : les maîtresses (qu’ils partagent, comme tout d’ailleurs), la famille (qu’ils visitent parfois dans leur fief de Haute-Marne), la politique et les autres sujets de société ne les intéressent que comme matières premières à littérature. Leur credo artistique va à l’encontre des engouements de l’époque : ils méprisent l’antique et ne jurent que par le XVIIIe siècle. Ils n’ont aucun goût pour le romantisme, toute exposition de sentiments leur paraît suspecte. On ne trouve d’ailleurs dans ce début de Journal qu’un passage dans lequel l’émotion fait surface, à l’occasion de la mort de leur bonne, Rose Malingre, dont ils découvrent la double vie. Même l’amitié ne trouve pas grâce à leurs yeux : parmi leurs fréquentations, seul Gavarni est exempt des commentaires acerbes dont ils gratifient chacun de leurs visiteurs dès qu’il a tourné le dos. On ne peut nier le plaisir qu’il y a à lire de belles vacheries (« Didot, cou rouge, cheveux blancs : un dindon sur lequel il a neigé »; sur Ingres : « il était né pour être peintre comme Newton pour être chansonnier »; « Chez Flaubert, la Lagier qui devient monstrueuse. Elle a l’air de passer en fraude trois potirons à la barrière : ses deux tétons et son ventre »; l’appartement de la même Lagier : « le château de Blois dans un bidet ») ou de bons mots plus ou moins authentiques (Dumas, qui n’était pas du genre à s’amouracher : « Qu’on m’enferme dans ma chambre avec cinq femmes, du papier, des plumes, de l’encre et une pièce à faire. Au bout d’une heure, les cinq actes seront écrits et les cinq femmes seront baisées »). Les notes, extrêmement précises, de Robert Ricatte sont d’un grand secours pour qui n’a qu’une connaissance imparfaite de l’époque et de ses contemporains : chaque allusion est éclairée (tableaux, pièces de théâtre), chaque personnalité est présentée, ce qui représente un travail gigantesque. Les Goncourt, en effet, n’ont pas fréquenté que des célébrités et ont beaucoup évolué dans le monde de la presse dont les titres multiples et éphémères et les collaborateurs aujourd’hui oubliés sont légion.

Curiosités : « Nous sommes obligés de dîner chez notre fermier Flammarion. Une pauvre maigre femme qui n’a que les os sur la peau […] qui nous sert en geignant et en toussotant… » (15 avril 1860)

« De confidence en confidence, Monselet me conte sa peine, son ennui d’être gros, lui qui a toujours rêvé la sveltesse, d’avoir la tournure d’un notaire des Batignolles ou d’Epinal. » (21 février 1862)

JEUDI.

Lecture. La Formation de la classe ouvrière anglaise (The Making of the English Working Class, Edward P. Thompson, 1963 pour l’édition originale, Le Seuil, 1988 pour l’édition française, rééd. Points, H 460, 2012; 1168 p., 14,50 €€).

J’aurai beau me fouiller, je ne trouverai jamais qu’une raison qui m’a poussé à lire ce livre. Ce n’est pas un intérêt subit pour l’histoire anglaise, que je connais bien peu, ni un subit intérêt pour les études sociologiques, quoique ce qui touche à la classe ouvrière ne me laisse pas indifférent. Non, ce qui m’a attiré dans cet ouvrage, c’est son poids. Un peu plus de mille pages, comme pour les Goncourt. J’aime les gros bouquins, je n’y peux rien, j’aime le creux qu’ils impriment à mon estomac quand je les lis couché, j’aime le boucan qu’ils font quand ils tombent des étagères au milieu de la nuit. J’en achète des tonnes, c’est le mot, j’en lis peu parce que ça demande tout de même un petit peu de temps mais j’aime muscler mes maigres biceps en les manipulant. Cela dit, quelques lumières sur la formation de la classe ouvrière anglaise ne sauraient nuire à quiconque et ce fut une lecture parfois ardue – Thompson s’adresse à un public un peu plus au fait des aléas de l’histoire de son pays que je ne le suis – mais riche d’enseignements sur le luddisme, le wesleyisme, le chartisme, l’owenisme et autres bestioles dont je ne soupçonnais pas vraiment l’existence.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Dépaysement à petit prix, Orne (France), photo de Christophe Hubert, 7 juillet 2012.

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SAMEDI.

                   IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 11 novembre 2011. 76 km. (17738 km).

gircourt-lès-viéville, 562

178 habitants

   Pour la cérémonie du jour, on a sorti quatre drapeaux tricolores et déposé une composition en provenance des Ets horticole (sic) Davillers de Mirecourt. Le monument est entouré d’’une grille noire scellée sur un muret. Le parterre est semé de cailloux clairs, de quelques rosiers taillés et d’’un conifère conique. La stèle de pierre rose comporte un sommet surélevé posé sur quatre cylindres de pierre noire. Dans l’’espace ainsi ménagé entre le corps et la tête, on aperçoit trois ampoules électriques, une bleue, une blanche, une rouge. On regrette d’’être venu en plein jour.

Gircourt-les-Viévilles*

A ses enfants

Morts pour la France

1914-1918

* le s est bien sûr fautif, le graveur n’’était pas du coin.

Gauche :

BUSSIER Emile

COLLIGNON Emile

COLIN Emile

CLAUDEL Albert

HORIOT Albert

HUGO Constant

PAQUET Adrien

THOMAS Ernest

THOMAS Georges

TIROT Georges

R I P

    Droite :

{COLIN Paul

{COLIN Abel

CHANAL Célestin

GRIVOIS Henri

GODARD Octave

L’HUMBERT Auguste

{PARISOT   Paul

{PARISOT Emile

{VOIRIOT       Marc

{VOIRIOT       Paul

{VOIRIOT Eugène

INDOCHINE 

POTTIER Jacques

ALGERIE 

ARNOUX François

GRIVOIS René

   Les parenthèses désignent des fratries.

                   L’Invent’Hair perd ses poils.

l'hair créatif, nancy, 562  créatif hair, cayenne, 562

Nancy (Meurthe-et-Moselle), photo de Bernard Visse, 17 novembre 2008 / Cayenne (Guyane), photo de Sylvie Mura, 17 février 2012

                   Poil et plume. « Il se pourrait que vos cheveux soient directement reliés à vos idées et que vous n’ayez plus jamais les mêmes en sortant de chez le coiffeur. Il vous aurait coiffé l’âme, elle serait méconnaissable, inutilisable, vous ne vous retrouveriez plus en vous-même. » (Roger-Pol Droit, Aller chez le coiffeur)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

 

 

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