Décembre 2013

1er décembre 2013 – 603

MARDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée : Compostelle malgré moi, Guérin, 2013.

Lecture. La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil (Sébastien Japrisot, Denoël, 1966, rééd. in « Romans policiers », Gallimard, coll. Quarto, 2011; 1036 p., 25 €€).

Le racornissement de la mémoire, corollaire de l’âge, a ceci de bon qu’il permet des relectures vierges. Ainsi, je ne me rappelais rien d’une première lecture (en 1994) de ce roman, sinon le plaisir qu’il m’avait procuré. Plaisir renouvelé aujourd’hui, mêlé d’admiration face à la maîtrise dont Japrisot savait faire preuve dans la construction de ses intrigues. De son premier roman policier, Compartiment tueurs, on retrouve ici son goût pour les récits à plusieurs voix mis au service d’une histoire incroyable : une femme qui s’offre une virée à bord de la voiture que lui a laissée son patron et qui s’aperçoit, au cours des différentes étapes qui la conduisent de Paris à Marseille, qu’elle est reconnue par des gens qu’elle n’a jamais rencontrés dans des lieux qu’elle n’a jamais fréquentés. La mise en place de l’intrigue est tellement prenante, les situations tellement perturbantes, que la révélation finale en devient presque décevante. Pour une fois, dans un polar, la réussite ne tient pas dans la chute mais dans la façon dont le lecteur y est mené. Du grand art.

MERCREDI.

Vie littéraire. J’envoie les corrections à apporter au Bulletin de l’Association Georges Perec n° 63 dont la sortie est prévue en décembre.

Lecture. Le père Dutourd (François Taillandier, Stock, 2011; 96 p., 11 €€).

Je retrouve, après avoir lu Au Bon Beurre, ce petit livre d’hommage à Jean Dutourd, publié par François Taillandier quelques semaines après la mort de l’académicien. On sait que François Taillandier fut candidat malheureux à l’Académie française, devancé qu’il fut, en 2009, par François Weyergans. On pourrait penser, car on est mauvaise langue, que cette plaquette n’a été rédigée que pour garder le contact avec les membres du cénacle et s’attirer leurs bonnes grâces en vue d’un prochain scrutin. Mais Taillandier détourne rapidement ces mauvais soupçons. Jean Dutourd est à l’origine des débuts de Taillandier en littérature, c’est lui qui l’a fait éditer, et l’hommage ici rendu semble sincère. Il ne constitue d’ailleurs qu’un mince aspect de l’ouvrage, dans lequel l’auteur parle davantage de lui que de son aîné. Bien sûr, l’aspect autobiographique lui permet de dire ce qu’il se trouve en commun avec son modèle, mais il n’hésite pas non plus à l’égratigner, à trouver indignes de son talent les chroniques politiques haineuses à l’égard de la gauche au pouvoir qu’il distillait dans la presse des années 1980. Au-delà du récit de vie et de l’hommage, on trouve dans ces pages des passages plutôt bien sentis sur le style, la langue, le métier d’écrivain tel qu’il le pratique en essayant de mettre en oeuvre le conseil que lui donna Jean Dutourd sous forme de question à se poser continuellement : « En écrivant, demandez-vous toujours ceci : suis-je le seul à pouvoir dire ce que je dis ? » Il existe de plus mauvais maîtres.

VENDREDI.

 Le cabinet de curiosités du notulographe. Histoire littéraire (correctif) : Victor Hugo, contrairement à ce qui est couramment affirmé, ne repose pas au Panthéon mais au cimetière de Domvallier (Vosges).

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Photo de l’auteur, 6 octobre 2013

SAMEDI.

             Football. SA Spinalien – Chasselay-Monts-d’Or-Azergues Foot 3 – 1.

 IPAD. (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 11 novembre 2012. 87 km. (20834 km).

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439 habitants

   On pavoise, bien sûr, en ce jour : sept drapeaux au total, un sur le mât permanent, six sur des poteaux en bois installés pour l’’occasion. Le parterre incliné qui sert de socle à la stèle de granit gris est planté de pensées et la gerbe traditionnelle a été déposée.

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   Face :

Hennezel

A ses enfants

Morts pour la France

1914-1918

Abbé Pierre MATHIS 1944

Paul BERTOLDI 1944

    Droite :

1914

BERGONZINI G. Soldat

CLEMENT A. Sergent

DELEMONTEY P. Soldat

GUYOT L.        « 

PAGE A.           « 

PETIT R.         « 

REMY M. Caporal

1915

BERNARD D. Soldat

BINGLER M.   « 

BOUVINET G. « 

CLERC H.         « 

DIDOT A.         « 

GERBERON L. « 

GERBERON A. « 

GIROUX E.        « 

GUILLON M.    « 

GROSJEAN A. « 

LOEUILLET P. « 

LOEUILLET M. Caporal

MASSON H. Soldat

MASSON A.    « 

PAIRON L.        « 

1915

PAUCHARD L. Soldat

PETIT L. Caporal

RENARD E. Soldat

RETOURNAY L. « 

THOMAS M.       « 

1916

BAUGUE P.         « 

DEPREDURAND A. « 

    Gauche :

1916

CLAUDEL L. Soldat

LAFORGUE G. « 

LESSERTEUR G. « 

MUNIER M.       « 

PICHOL ART Caporal

PICHOL ED           « 

PETIT P. Soldat

1917

BLONDIN F. Caporal

BOURLETTE J. Soldat

GEORGES J.     « 

GERBERON E. Caporal

HYON P. Soldat

ROBERT J.        « 

SCHUTT J.        « 

1918

BREGY M. Caporal

FIERON A. Soldat

GEORGES R.     « 

GERBERON A. « 

GILLOT A.         « 

CLODAS A.         « 

JOLY I.               « 

1918

LALLEMAND M. S/LT

MORGE M. Soldat

MORGE J.     « 

PAGE L.       « 

ROLLIN E.   « 

1919

BELARGENT J. « 

MOUGINOT P. « 

1954

BOURLETTE R.

   Un peu plus haut, l’’abbé Mathis, héros de la Résistance, a droit à son propre monument.

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             L’Invent’Hair perd ses poils.

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Guéret (Creuse), photo de l’auteur, 1er août 2009 / Bonnes (Vienne), photo de Jean-Christophe Soum-Fontez, 24 avril 2011

           Poil et plume. « Un spectacle comique : les boutiques de coiffeurs pour dames. Elles sont là, chacune dans un fauteuil, coiffées d’une sorte d’appareil tout garni de plusieurs rangs de bobines électriques, et non seulement des jeunes, mais de fort mûres. On pense aussitôt à la coiffure garnie de bougies allumées du Mamamouchi dans la cérémonie du Malade imaginaire. Il y a un coiffeur de ce genre rue de Seine, à côté de Dubonnet. Je ne passe jamais sans m’arrêter à les regarder à travers la vitre, en faisant l’homme qui pouffe de rire. » (Paul Léautaud, Journal littéraire, 27 mai 1941)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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8 décembre 2013 – 604

N.B. Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 22 décembre 2013. En fin de semaine prochaine, le notulographe participera au conseil d’administration de l’Association Georges Perec.

MERCREDI.

Lecture. Jusqu’à la lie (Look to the Lady, Margery Allingham, Jarrolds Publishing, Londres, 1931 pour l’édition originale, Le Masque, coll. Les reines du crime, 1997 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Massias, rééd. in « La Maison des morts étranges et autres aventures d’Albert Campion », Omnibus, 2010; 1024 p., 26 €€).

Dans sa sélection effectuée pour ce volume, François Rivière a privilégié les premières aventures d’Albert Campion, un détective quelque peu atypique : « Je cherche, dit-il, une solution aux déboires de mes prochains, en échange d’un peu d’argent ». Margery Allingham le mettra en scène dans dix-huit romans qui, si l’on en croit le Dictionnaire des littératures policières de Claude Mesplède, n’ont pas tous la légèreté des premiers. Les aventures de Campion, ici attaché à protéger un précieux calice convoité par une bande de malfaiteurs, sont en effet bien enlevées et semées de traits d’esprit dus au personnage principal qui rappellent les livres de P.G. Wodehouse.

Curiosité. Un chapitre est intitulé « Cinquante-sept variétés », simplement à cause d’une phrase prononcée par un personnage qui dit connaître « cinquante-sept variétés de marguerites ». Une allusion, peut-on penser, aux « 57 varieties » annoncées encore aujourd’hui sur les flacons de ketchup Heinz, qui inspirèrent à Perec un de ses Je me souviens (le 322) : « Je me souviens que j’avais l’ambition d’avoir un jour les 57 variétés Heinz« . On peut être surpris de voir ce slogan dans un livre de 1931 mais Roland Brasseur, dans Je me souviens de Je me souviens, nous apprend que la publicité vantant les 57 Heinz varieties date de 1887.

Vie littéraire. Bernard Bretonnière m’informe que je suis nommément cité dans son dernier livre (Volonté en cavale ou D’, éditions Color Gang) « entre, notamment, Eschyle, Walt Whitman et… Barbara Cartland ». Un voisinage qui m’honore mais il y a sans doute de meilleures raisons pour se procurer cet ouvrage. Je m’en vais de ce pas faire l’emplette de l’opus, comme on dit dans nos campagnes.

JEUDI.

Lecture. Trois auteurs : Balzac, Cingria, Faulkner (Pierre Michon, Verdier, 1997; 96 p., 10,50 €€).

A ce stade de son oeuvre, Michon n’a pas encore touché à la littérature. Il a écrit sur des anonymes, sur des peintres, sur des personnages historiques, il a bien sûr attaqué Rimbaud mais par l’image, pas par le texte. Il décide ici de s’y mettre pour de bon par le biais de trois auteurs qui lui sont chers. Comme d’habitude, c’est concis, tranchant, lumineux. En quelques pages, Michon vous fait regretter d’avoir tant négligé Balzac au profit de Flaubert. Pour Charles-Albert Cingria, dont on n’a lu que quelques bribes, il choisit sept passages prétextes à une divagation savante et appétissante : il peut s’attarder sur les deux virgules semées dans une phrase avec un brio que peuvent lui envier bien des professeurs. Enfin, Faulkner, le maître pour lui, l’inégalé, dans un texte destiné à l’origine à La Quinzaine littéraire. Après ça, il reste trois possibilités : relire Balzac, découvrir Cingria, Poursuivre dans Faulkner. On n’en aura jamais le temps.

VENDREDI.

Lecture. Schnock n° 5 (La Tengo Editions, hiver 2013; 176 p., 14,50 €€).

« La revue des Vieux de 27 à 87 ans »

Cette fois, Schnock ne s’intéresse pas à une personnalité mais à une oeuvre, Le Père Noël est une ordure, et au collectif qui se trouve à son origine. Les personnages de ce film mythique sont présentés dans une galerie de portraits aux photos toujours aussi moches. Le réalisateur, Jean-Marie Poiré, se livre à un entretien très fouillé qui ne permet pas de répondre à une question que je me pose depuis un moment : je vois, dans un certain nombre de scènes du Père Noël, des allusions à La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara : la mise en pièces d’un être (un cochon ici, un homme là), une déambulation pour se débarrasser des morceaux qui, dans un film, longe les grilles du Jardin des Plantes et dans l’autre aboutit au zoo de Vincennes, le même geste accompli par un acteur pour différencier artiste peintre du peintre en bâtiment, d’autres bricoles dont je ne saurai jamais si elles sont ou non le fruit du hasard. Pour le reste, entre autres, on visite Gambais et la maison de Landru, on évoque ce qu’étaient les Jeunes Giscardiens (tout un programme), on se penche sur le quotidien d’un dame pipi, on énumère les apparitions de la R 16 dans le cinéma français, et on s’intéresse à la carrière et à la personnalité de Maurice Ronet dans un article qui constitue le principal intérêt de ce numéro.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Bruyant aptonyme, Paris, photo de Pierre Cohen-Hadria, 18 mars 2012.

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SAMEDI.

 IPAD. (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 18 novembre 2012. 83 km. (20917 km).

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142 habitants

   Pas de monument aux morts visible.

L’Invent’Hair perd ses poils.

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Guéret (Creuse), photo de l’auteur, 1er août 2009 / Obernai (Bas-Rhin), idem, 24 mai 2010

           Poil et plume. « Vernissage. Jean Loize a jugé bon, pour cette cérémonie du vernissage, d’aller chez le coiffeur. Il avait sa tête [illisible] encore plus que d’habitude. C’est curieux que la plupart des hommes, dès qu’ils ont une cérémonie, une sortie, un dîner, éprouvent le besoin d’aller préalablement chez le coiffeur, alors que rien n’enlaidit plus que le nivelage, l’élagage, l’égalisation, le jardinage bien soigné de cet « artiste ». (Paul Léautaud, Journal littéraire, 24 janvier 1942)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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22 décembre 2013 – 605

DIMANCHE.

Vie littéraire. Parution de ma première « Chronique du voisin » dans le catalogue d’une librairie justement voisine.

Football. SA Spinalien – Arras FA 1 – 0.

LUNDI.

Courriel. Une demande d’abonnement aux notules.

MARDI.

Obituaire. France Inter annonce la mort de Jean-Louis Foulquier, qui fut l’un de ses piliers. En ce temps-là, fin des années 1970, les choses étaient plutôt simples, question audiovisuel. On laissait la télévision aux parents, sauf les soirs où le football (rarement) ou un film (plus souvent) étaient proposés. On se voulait cinéphile et le désir du cinéphile étant, comme le rappelait Lucien Logette dans un récent numéro de La Quinzaine littéraire, de voir tous les films du monde depuis la naissance du cinéma – ce qui semblait encore possible à cette époque -, on ne ménageait pas sa peine. Il faut dire que Claude-Jean Philippe et Eddy Mitchell permettaient de s’assurer de bonnes bases. On pouvait aisément concevoir de trépasser sans voir Naples, mais pas sans avoir vu Naples au baiser de feu, d’Augusto Genina, ou Carrousel napolitain, d’Ettore Giannini, je les ai vus, ce qui ne signifie pas que je suis pressé d’en finir. Les autres soirs, on avait la radio. RTL n’avait rien d’intéressant à proposer, Europe 1 avait perdu de son audace, il n’y avait que France Inter. On commençait avec Patrice Blanc-Francard, on enchaînait sur Jean-Louis Foulquier, on faisait ses devoirs avec Claude Villers et Bernard Lenoir, on s’endormait, la radio allumée comme encore aujourd’hui, avec José Artur. On avait là de quoi s’ouvrir l’esprit et les oreilles et on pouvait, ce fut mon cas, être assuré du fait qu’on ne voyagerait jamais autrement que par les ondes et par les mots.

Courriel. Une demande d’abonnement aux notules.

JEUDI.

Lecture. Sanctuaire (Sanctuary, William Faulkner, Cape & Smith, 1931; Gallimard, 1933 pour la première traduction française, rééd. in Oeuvres romanesques I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 269, 1977; traduction de l’américain par R.-N Raimbault et H. Delgrove, revue par M. Gresset, édition présentée et annotée par Michel Gresset; 1620 p., 57,50 €€).

A lire les commentateurs, Faulkner aurait abandonné avec Sanctuaire bon nombre de procédés qui rendaient particulièrement ardue la compréhension du Bruit et la Fureur. Sanctuaire est présenté comme un roman plus commercial, plus grand public, plus accessible, dans la mouvance des romans policiers de l’époque dus à Hammett et ses collègues. On serait dans du Faulkner abordable, allégé. Heureusement, André Bleikasten (William Faulkner : une vie en romans) concède tout de même que « la narration n’en est pas moins retorse en ses ellipses, ses retours et ses délais ». Heureusement, Pierre Bergounioux (Jusqu’à Faulkner) rappelle que lors de sa découverte du livre, il  » ne comprenait à peu près rien alors que l’auteur était censé dire ce que des gens étaient en train de faire et pourquoi. » Seulement Bergou avait treize ans lors de cette première rencontre. On a beau en avoir deux ou trois de plus, on doit bien avouer qu’on n’en menait pas large au fil des pages et qu’il a fallu du temps avant de comprendre l’anecdote (une affaire criminelle, donc) et les motivations des personnages. Il a beau adoucir sa méthode, Faulkner reste brutal. Brutal dans l’irruption des personnages, surgis le plus souvent de nulle part, dans les gestes qu’il leur fait accomplir et la vie qu’il leur fait mener, brutal dans sa gestion du temps romanesque (ellipses, bonds en avant, retours en arrière, histoires parallèles, dilatation, accélération), dans sa façon de laisser les phrases en suspens (exemple de dialogue : « Mais ce soir vous auriez pu…  – Je croyais que c’était ce que… », débrouillez vous avec ça) et dans la nature des événements présentés : un viol, une cuite, un incendie, une pendaison… Le lecteur est lui aussi brutalisé et commence à comprendre que l’on ne s’habitue pas à Faulkner, qu’il est toujours prêt à vous cueillir et à vous envoyer bouler, qu’il refusera toujours un lecteur complice. A l’heure où tant d’auteurs sont désespérément prévisibles, c’est un bien précieux.

SAMEDI.

Lecture/Ecriture. Mots croisés 10 (Michel Laclos, Zulma, coll. Grain d’orage, 2005; 192 p., 19,30 €€).

D’ordinaire, les livres parviennent aux notules lorsque j’en ai tourné la dernière page. Exception ici : j’ai oublié l’objet dans le train. Il me restait 7 grilles à noircir sur 80.

Vie littéraire. Je suis à Paris pour le conseil d’administration de l’Association Georges Perec. C’est mon premier, j’ai pris la place de Bernard Magné, décédé l’an passé. La réunion se déroule à domicile, chez le président qui habite près de la place de la Nation. On a peu l’occasion d’aller visiter des Parisiens en leurs logis. On sait le mètre carré si cher à Paris qu’on se sent un peu honteux de l’espace dont on bénéficie at home. Je me souviens d’un lieu où j’ai dormi, un appartement de la rue Custine, au pied de Montmartre, qui semblait moins spacieux que l’intérieur d’un camping-car. Je me souviens aussi de l’appartement de ma grand-mère, rue Maurice-Bouchor. Là, de la place, il y en avait, avec de vraies pièces, mais quand on a huit enfants il faut bien les caser quelque part. L’avantage d’habiter dans nos contrées, où ne résident que ceux qui y sont obligés et ceux qui y sont aussi stupidement attachés que la chèvre au pieu, c’est qu’on a de la place. Chez nous, chacun peut vaquer ou faire la gueule dans son coin sans rencontrer l’autre si c’est son désir. A Paris, c’est plus difficile, voire impossible de se réfugier quelque part sans marcher sur les pieds de quelqu’un. Alors les Parisiens se bousculent, s’aigrissent, se fâchent. C’est dur pour les couples. On divorce plus à Paris qu’ailleurs. On se sépare et on va habiter, chacun de son côté, dans un logement encore plus petit. C’est sans fin, et ça n’est pas sans conséquences. Je n’ai pas pensé à le vérifier ce soir mais je suis sûr que les Parisiens ont de tout petits pieds.

L’Invent’Hair perd ses poils.

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Montluçon (Allier), photo de l’auteur, 3 août 2009

VENDREDI.

Lecture. Pierre Michon : La lettre et son ombre. Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (Gallimard, Les cahiers de la NRf, 2013; 576 p., 28 €€).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

Vie professionnelle. Les vacances commencent ce soir. On n’en est pas fâché. On vous dira, chez les gens de ma profession, qu’elles sont bien méritées, qu’on est bien fatigués. Je ne dirai pas le contraire. Seulement, j’étais déjà fatigué le 2 septembre et je le serai autant au moment de la reprise, le 6 janvier prochain. Et, au hasard, le 14 juillet. La fatigue tend à devenir un état permanent, dont il faut s’accommoder, on s’y fait. On vous dira aussi que ce ne sont pas vraiment des vacances, qu’il y a toujours, pour les enseignants, des tâches à accomplir, des copies à corriger. J’en ai aussi, de beaux et lourds paquets. Je connais leur pouvoir nocif et débilitant, propre à gâcher les congés de n’importe qui. C’est pourquoi j’ai pris soin, avant de quitter mon lieu de travail, de les enfermer à double tour dans mon armoire.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Géo-aptonymie à Lunéville (Meurthe-et-Moselle), photo de Francis Henné, 19 août 2013.

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SAMEDI.

Football. SA Spinalien – Vesoul Haute-Saône 5 – 3.

IPAD. (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 25 novembre 2012. 60 km. (20977 km).

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236 habitants

    Pas de monument aux morts visible. Mais la chance est avec moi. Je remarque d’’abord les douilles d’’obus qui encadrent les marches des escaliers menant à l’’école et à la Mairie.

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   Il y a de la matière patriotique pas loin, j’’en suis sûr. Par la fenêtre, je repère des plaques commémoratives dans le couloir. Pas évident de les photographier, avec l’’angle, il faudra que je revienne un jour de semaine. Avant de tourner les talons, je fais jouer la poignée de la porte, qui s’’ouvre. Il doit y avoir un appartement à l’’étage, quelque chose comme ça. Les plaques sont là, sur le mur de droite, je m’’affaire discrètement.

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   Plaque de gauche :

Aux morts de la Grande Guerre

1914-1918

La commune de Herpelmont reconnaissante

DERCHE Louis

DIEUDONNE Paul

GENIN Louis

GREVISSE Eugène

HOLLARD Irénée

JACQUES Albert

PENTECÔTE Léon

POZZI Charles

RIVOT Charles

    Plaque de droite :

A nos morts de la guerre

1939-1945

La commune de Herpelmont reconnaissante

BOULAY Maurice

COLNAT René

FRAYARD Paul

DEBAIG Marcel

DERCHE Julia

MARTIN Blanche

SONREL Maria

LEJAL Camille

    Les deux premiers noms concernent des militaires, le troisième est un déporté, les autres sont des victimes civiles.

     L’Invent’Hair perd ses poils.

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Montluçon (Allier), photo de l’auteur, 3 août 2009 / Prayssac (Lot), photo de Marc-Gabriel Malfant, 9 mars 2013

Poil et plume. « La bêtise des femmes est actuellement dans son plein, avec leurs séances chez le coiffeur, pour une « indéfrisable », une « permanente » ou autres fariboles. Quand je passe rue de Seine, devant le coiffeur, en face du libraire Matarasso, et que je vois ces sottes, la tête sous un énorme appareil à dispositif électrique, assez ressemblant à la coiffure, garnie de bougies allumées, du Bourgeois gentilhomme à l’acte de la cérémonie, je reste quelques secondes à pouffer en les regardant. » (Paul Léautaud, Journal littéraire, 3 janvier 1948)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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29 décembre 2013 – 606

LUNDI.

Réduction de l’espace vital. J’entame aujourd’hui une séquence de tri et de voyages à la déchetterie. Il ne s’agit pas encore du grand rangement anthume mais l’appartement situé au dessus-de la pharmacie va recevoir de nouveaux locataires et il convient de faire place nette. Nous l’avions quitté en 2008 mais il nous servait de débarras, d’annexe, de remise, et comme la place n’y manquait pas (on aurait pu jouer au bowling dans la grande pièce) nous ne nous sommes pas gênés. Je trie, j’encartonne, je jette, les gros morceaux attendront le soutien d’une main-d’oeuvre plus musclée.

MARDI.

Vie météorologique. « Crues et inondations en Bretagne liées à la tempête d’hiver Dirk » (les journaux). L’Etat, hier honni et vilipendé par les bonnets rouges, peut s’attendre à recevoir des demandes de compensation et de réparation. Les Bretons n’auront cette fois rien contre l’écope-taxe.

MERCREDI.

Cadeaux. Le Père Noël, informé de mon goût pour la haute technologie, m’offre un transistor.

JEUDI.

Vie littéraire. Parution du Bulletin de l’Association Georges Perec n° 63.

 Lecture. Comment tirer sa révérence (How a Gunman Says Goodbye, Malcolm Mackay, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi, 2013; 288 p., 18 €€).

Après Il faut tuer Lewis Winter, Malcolm MacKay poursuit son exploration des milieux interlopes de Glasgow. Le jeu des gendarmes et des voleurs dans lequel il embarque ses personnages, issus de la pègre ou de la police, est décrit comme une véritable partie d’échecs où chacun cherche à deviner et à anticiper les mouvements de l’autre. Il est rare qu’un polar, surtout traduit, se distingue par son écriture. En général, c’est le personnage, l’intrigue ou le cadre qui lui donnent de l’intérêt. Malcolm MacKay, par son style froid et dénudé – phrases courtes, sujet, verbe, complément – se révèle comme une exception particulièrement intéressante. On ne niera pas une certaine lassitude au bout de deux cents pages mais ce choix de faire visiter ses personnages de l’intérieur, sans rien cacher de leurs appréhensions ou motivations, sans négliger aucune de leurs réflexions ou hésitations, est un pari audacieux et donne un résultat très original.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Aptonymie catalane à Barcelone, photo de Marc-Gabriel Malfant, 14 janvier 2009.

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SAMEDI.

             IPAD. (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 2 décembre 2012. 108 km. (21085 km).

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439 habitants

    La stèle de granit gris, imposante, se dresse sur une esplanade de graviers blancs. L’’entourage est fait de piquets et d’’ogives peints en bleu reliés par une chaîne dorée. L’’ensemble est adossé à la grille elle aussi imposante de l’’ancien château dont il ne reste rien, d’’après un couple de promeneurs intrigués par ma présence et que j’’ai interrogés. A l’’arrière, un mât avec drapeau. Au pied des marches, une barquette de fleurs artificielles.

houecourt-monument-1-606

1914-1918

Houécourt à ses enfants

Morts pour la France

MASSELOT Abel                  AUBERT Louis

DE MARMIER François                   TOUSSAINT Louis

AUBERT Léon                   PY Louis

MATON Robert                     VOILQUIN Jules

GUNDART Ernest                   VOITHIER Ferdinand

FONTANE Claude                     1916

ZAMARON Louis                   BANON Etienne

1915                   AUBRY Louis

THOMAS Gustave                   LECLERC René

FAUCONNIER Pierre                   BONNARD Albert

GEORGE Charles                   PETELOT Daniel

BRAND René                    1918

GUINDART Henri                   POIRSON Louis

BARBIER Emile                   THIRION Edmond

FOURTIER Maurice                   ROUMIEU Arthur

    Sur la base, les noms des victimes de 1939-1945 sont inscrits sur trois colonnes : Combattants, Résistants, Victimes civiles.

Mais ce n’’est pas tout. De l’’autre côté de la route, près de l’’église, il y a un autre monument, plus modeste, en pierre blonde. Il est signé « Meyer Vittel ».

houecourt-monument-2-606

   Face :

Morts pour la Patrie

1870

4 noms

    Droite :

Colonies

JPH GEOFFROY Mort en 1866 au Mexique

Eugène THIRIOT Disparu en [illisible] au Sénégal

             L’Invent’Hair perd ses poils.

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Montluçon (Allier), photo de l’auteur, 3 août 2009 / Saint-Jean-de-Védas (Hérault), photo de Marc-Gabriel Malfant, 19 novembre 2011

Poil et plume. « Ah oui, la chaleur était terrible et souvent elle rendait fou presque tout le monde, plus énervé de jour en jour et sans la force ni l’’énergie de réagir, crier, insulter ou frapper, et l’’énervement s’’accumulait comme la chaleur elle-même, jusqu’à ce que, dans le quartier fauve et triste, de-ci de-là, il éclatât –comme ce jour où, rue de Lyon, presque à la lisière du quartier arabe qu’’on appelait le Marabout, autour du cimetière taillé dans la glaise rouge de la colline, Jacques vit sortir de la boutique poussiéreuse du coiffeur maure un Arabe, vêtu de bleu et la tête rasée, qui fit quelques pas sur le trottoir devant l’’enfant, dans une étrange attitude, le corps penché en avant, la tête beaucoup plus en arrière qu’’il ne semblait possible qu’’elle soit, et en effet ce n’’était pas possible. Le coiffeur, devenu fou en le rasant, avait tranché d’un seul coup de son long rasoir la gorge offerte, et l’’autre n’’avait rien senti sous le doux tranchant que le sang qui l’’asphyxiait, et il était sorti, courant comme un canard mal égorgé, pendant que le coiffeur, maîtrisé immédiatement par les clients, hurlait terriblement – comme la chaleur elle-même pendant ces jours interminables.”” (Albert Camus, Le premier homme)

Bon dimanche,

Philippe DIDION