Février 2012

5 février 2012 – 522

DIMANCHE.

Lecture. Le Manteau (Nicolas Gogol, 1842; in « Oeuvres complètes », Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 185, 1966, édition publiée sous la direction de Gustave Aucouturier, traduit du russe par Henri Mongault; 1958 p., 64,03 €€).

J’avais dit que je me consacrais exclusivement à Bergounioux ces temps-ci. Et puis, voilà, à peine quelques jours plus tard, changement de cap. A cela, deux raisons. La première, immédiate, c’est la perspective de regarder ce soir ou demain l’adaptation de la nouvelle de Gogol réalisée en 1952 par Alberto Lattuada, je ne connais pas suffisamment le texte. La seconde, plus profonde, c’est la sensation d’aller trop vite avec Bergounioux. Je ne goûte plus, je me bâfre, et si je continue à ce rythme je risque de me trouver fort dépourvu quand la dernière page sera venue. Récapitulons : le premier volume des Carnets, qui couvrait les années 1980-1990 est sorti en 2006. On a eu un an pour le lire puisque le deuxième (1991-2000) est arrivé en 2007. Cinq ans plus tard, soit aujourd’hui, arrive le troisième (2001-2010). Il faudra attendre dix ans avant la prochaine livraison (2011-2020 si tout se passe bien) et ça risque d’être long. Alors je mets la pédale douce. J’ai reçu des livres à chroniquer qui demandent des lectures préparatoires, je vais m’y mettre et je reprendrai après. Doucement. Il ne s’agit pas de jouer le pourceau à qui l’on jette des perles mais de déguster. Pour l’instant, je supporte le sevrage : pas de bouffées de chaleur, pas de tremblements, pas d’irritation apparente, la pelade qui me ratiboise l’occiput n’a pas l’air de s’être étendue. Lucie suggère tout de même que je m’inscrive aux bergouniaques anonymes.

MARDI.

Football. SA Spinalien – AS Beauvais Oise 0 – 0.

Il fait un froid de gueux. P. a apporté une couverture, sous laquelle nous serrons nos cuisses givrées. Autour de nous, on se gausse, mais on s’en bat l’oeil. « Le ridicule ne tue pas, le froid, si. »

VENDREDI.

Vie thermométrique. Le froid alimente les caisses des marchands de moufles, les informations, les conversations. Celles-ci sont riches en données chiffrées. Plusieurs exemples aujourd’hui, au café, dans le train, au boulot. Chacun y va de sa propre constatation : « Ce matin, chez moi, moins x. » Et, immanquablement, un interlocuteur se lève pour dire que chez lui, ce n’était pas moins x, mais moins x – 1. Le pompon ce matin avec un collègue qui a cloué tout son monde : « Chez moi ce matin, en ouvrant les volets, moins 17,9 ». Il s’agit moins, dans ces futiles guéguerres entre imbéciles heureux qui ont froid quelque part, de battre des records que de marquer son territoire en affirmant ce qu’il a d’unique : ce qui est important, ce n’est pas le moins 12, le moins 17 ou le moins 48, c’est le « chez moi ».

Le cabinet de curiosités du notulographe. Rubrique nécrologique de L’Est Républicain, 27 mai 2005.

Lapoule 521

SAMEDI.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 23 décembre 2010. 80 km. (14469 km).

Estrennes Panneau 521

97 habitants

Le village est noyé dans la brume, comme les prés et les mirabelliers qui l’’entourent. Rarement eu une telle impression de tristesse. La stèle du monument aux morts se trouve près de l’’église, près d’’un gros tas de neige, au sommet de trois marches dont l’’une supporte une gerbe décomposée. La pierre est noircie, avec des bas-reliefs représentant un casque, des palmes, une croix chrétienne et une Croix de Guerre.

Estrennes monument 521

Pro Patria

1914-1918

ANTOINE Léon

BASTIEN Anatole

BASTIEN Joseph

CHAILLY Charles

CHAILLY Georges

DURAND Charles

EVRARD Eugène

FLORENTIN Albert

FLORENTIN Eugène

HARMAND Jean

LATRAYE Henri

PAQUIS Jules

SELLIER Albert

TACQUARD Gabriel

TACQUARD Henri

Hommage de reconnaissance

L’Invent’Hair perd ses poils.

OriginHair Luxeuil 521   OriginHair Ramatuelle 521

Luxeuil-les-Bains (Haute-Saône), photo de Francis Henné, 14 août 2008 / Ramatuelle (Var), photo de Martine Bédrune, 3 mars 2011

Poil et plume. « Dante se rendait tous les samedis chez le coiffeur pour se faire rafraîchir la couronne de laurier. » (Ramòn Gòmez de la Serna, Greguerias)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

____________________________________

12 février 2012 – 523

DIMANCHE.

Lecture. « Cher, très cher, admirable et charmant ami… » : Correspondance Georges Perec & Jacques Lederer (Flammarion, 1997, 624 p., 145 F)

« A ce propos, et après avoir relu quelques-unes de tes lettres et m’être remémoré quelques-unes de celles que je t’ai écrites, j’ai compris pourquoi l’édition éventuelle de la correspondance de G.P. et J.L. était hautement improbable et pour tout dire peu souhaitable, malgré le florilège des plus représentatives conneries qui aient jamais été proférées sous le ciel serein de notre belle patrie. Même sans tenir compte de l’ésotérisme inexpugnable qui les caractérise, leur contenu ne pourrait être apprécié que par une élite trop restreinte pour garantir le succès commercial de l’ouvrage. Ouvrage à clefs, s’il en fût jamais ! » Dans cet extrait lettre du 22 avril 1958, Jacques Lederer met le doigt sur le problème que l’on rencontre à la lecture de ce genre de livre. On est ici face à deux jeunes gens, amis proches qui ont partagé beaucoup de choses avant d’être séparés par les aléas du service militaire. Beaucoup des propos qu’ils échangent font appel à des connaissances et à des expériences communes qu’ils n’ont pas besoin d’expliciter et comme Jacques Lederer a refusé d’alourdir le texte par de trop nombreuses notes, le lecteur lambda aura bien du mal à démêler écheveau. L’amateur de Perec pourra cependant relire les passages relatifs aux années 1956-1960 de Perec qui figurent dans la biographie de David Bellos et dans le livre collectif Portrait(s) de Georges Perec pour y trouver les clefs mentionnées par Lederer. On y suit notamment un Perec aux prises avec un roman d’abord intitulé La Nuit, puis Gaspard avant de devenir Le Condottière, qui sera refusé par les éditeurs et qui doit paraître prochainement au Seuil. Autre piste intéressante, celle de LG (La Ligne générale) qui occupe le dernier tiers du recueil, une revue qui ne vit jamais le jour mais pour laquelle Perec écrivit un certain nombre de textes qui ont été réédités depuis.

Autographe Lederer 523

autographe de Jacques Lederer, collection de l’auteur

JEUDI.

Lecture. Below Zero (C.J. Box, G.P. Putnam’s Sons, New York, 2009, pour l’édition originale, Calmann-Lévy, coll. Robert Pépin présente…, 2012 pour la traduction française, traduit de l’américain par Aline Weill; 360 p., 20,90 €€).

La série de C.J. Box sur le garde-chasse du Wyoming Joe Pickett roule toute seule, un titre par an depuis 2001 et les traductions suivent, dans l’ordre, ce qui n’est pas toujours le cas pour ses confrères. Le changement de casaque de Robert Pépin, qui a quitté Le Seuil pour créer une collection à son nom chez Calmann-Lévy en entraînant à sa suite quelques-uns de ses poulains, n’y change rien. L’histoire de cette livraison entraîne le lecteur dans le monde du terrorisme écologique, un thème souvent bien traité par l’auteur : un illuminé s’est mis en tête de supprimer ceux de ses contemporains qui présentent une empreinte carbone trop élevée. Se greffe à cela une histoire de famille, Pickett tentant de retrouver sa fille adoptive qu’un épisode précédent avait laissée pour morte. Ce second volet se révèle plus faible et plus convenu, ce qui n’est pas une surprise : on a déjà pu constater que C.J. Box tombe trop souvent dans la mièvrerie quand il s’agit de la vie familiale de son héros.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Papier d’emballage transmis par Sylvie Mura.

Salaisons ardennaises 523

SAMEDI.

Lecture. 56 lettres à un ami (Georges Perec, Le bleu du ciel, 2011; 128 p., 20 €€).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 9 janvier 2011. 94 km. (14563 km).

Etival panneau 523

2455 habitants

   La stèle est derrière l’’église et s’’accorde avec le grès rose de ses murs massifs. Elle repose sur un parterre de gravier entouré d’’une grille noire. Au sommet de la colonne, les mots Patrie et Honneur sont inscrits en alternance. Une jardinière de pensées flétries constitue le seul ornement. La date d’’érection semble indiquer que ce sont les victimes de 1870-1871 qu’’on a voulu honorer en premier lieu mais leurs noms ne figurent nulle part.

Etival monument 523

   Face :

Monument érigé

Par les habitants

Le Souvenir français

Et les vétérans

____

1905

   Gauche :

A nos soldats morts glorieusement

1914-1918

   64 noms répartis sur deux colonnes, la première va de GUERRE Pierre Ss Lieutt à IDOUX Henri, la seconde de BONTEMPS Camille à JACQUOT Camille. Les victimes sont rangées selon leurs grades : on compte 2 sous-lieutenants, 2 adjudants, 6 sergents, 1 brigadier et 10 caporaux. Certains noms martiaux attirent l’’attention : GUERRE, déjà cité, CESAR, BIGEARD, sans oublier un LAVEUVE qui en laissa peut-être une.

1939 Victimes militaires 1945

   18 noms sur deux colonnes de BONTEMPS Marcel à BERTRAND André.

   Dos :

Aux enfants de la commune d’’Etival

Morts pour la Patrie

   Droite :

A nos soldats morts glorieusement

1914-1918

   62 noms répartis sur deux colonnes, la première va de GROSGEORGES Albert à MARCHAL Emile, la seconde de MULLER Valentin à GEORGES Emile.

1939 Victimes civiles 1945

   41 noms sur deux colonnes de BADEROT Paul à NICOLE Odette.

   Les noms de la Première Guerre sont inscrits en lettres dorées sur des plaques de marbre sombre, les noms de la Seconde en lettres noires sur des plaques de marbre blanc.

   Du côté de la Mairie se trouve un autre monument consacré aux héros de la Résistance.

L’Invent’Hair perd ses poils. Vu cette semaine De vrais mensonges (Pierre Salvadori, France, 2010), une aimable comédie dont une grande partie de l’action se situe dans un salon de coiffure tenu par Audrey Tautou à l’enseigne des Intondables. Le film semble avoir été tourné à Sète, où il n’y a pas de salon de ce nom. Les seuls Intondables figurant dans l’Invent’Hair se trouvent à Paris, avenue Simon-Bolivar, et ont été photographiés par Pierre Cohen-Hadria le 3 février 2010.

Intondables 523

             Poil et plume. « Aimable effervescence dans la chambrée ce soir. Accroupi sur mon lit supérieur, à la pâle clarté des rares ampoules, j’ai l’impression d’être sur une couchette de 2e classe et de m’en aller en province. Un pauvre mec vient de se faire tondre par des apprentis coiffeurs qui se marrent tout ce qu’ils peuvent. » (Jacques Lederer, lettre à Georges Perec du 10 juillet 1958)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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19 février 2012 – 524

DIMANCHE.

Lecture. 21 recettes pratiques de mort violente : à l’usage des personnes découragées ou dégoûtées de la vie pour des raisons qui, en somme, ne nous regardent pas (Vercors, première publication à compte d’auteur, 1926, rééd. Tchou, 1977 puis Portaparole, coll. I venticinque n° 11, 2010; 132 p., 18,50 €€).

En ce temps-là, Jean Bruller n’était pas encore Vercors, le pseudonyme sous lequel il allait devenir célèbre en publiant Le Silence de la mer et en créant, par la même occasion, les éditions de Minuit. Il n’était d’ailleurs pas écrivain non plus, mais dessinateur, comme on peut le constater en voyant les illustrations qui accompagnent ce texte. A l’origine de celui-ci, une déception amoureuse qui l’amena à présenter à celle qui le refusait le dessin d’un homme occupé à mettre fin à ses jours. La belle répondit par l’image d’un autre suicide et Jean Bruller eut alors l’idée de la série macabre ici rééditée. Les 21 recettes valent d’abord par le titre qui est donné à chacune : « Du suicide par saut de cervelle », « … par absorption animale », « … par excès de longévité », etc. Les explications qui accompagnent les dessins mettent la rigueur scientifique au service de l’humour noir dans un mélange très réussi. Lors de la première réédition de ce manuel, en 1977, Vercors allongea ses textes en faisant le point, à cinquante ans de distance, sur les techniques alors prônées et sur leur évolution. C’est la version parue chez Tchou, donc 1926 + 1977, qui est ici reprise.

Extrait. « Du suicide par enterrement vif. Ce suicide est un perfectionnement de la méthode des Trappistes, lesquels creusent leur tombe toute leur vie, mais n’y couchent pas. Dans la présente recette, le suicidé creuse en terre un trou profond, y prend place sur l’heure, et rabat sur lui la terre amassée sur les bords. Un chef de ménage soucieux de la prospérité de sa famille ne choisira pas d’autre mort que celle-là. Par ce moyen il évite aux siens les frais onéreux des funérailles et, s’il a pris soin de faire son trou dans leur domaine, le corps humain décomposé étant d’autre part riche en azote, il engraisse leur terre. »

LUNDI.

Obituaire. Mort de Sophie Desmarets. « Je me souviens que quand Sophie, Pierre et Charles faisaient la course, c’’est Sophie qui gagnait, car Charles traînait, Pierre freinait, alors que Sophie démarrait. » (Georges Perec, Je me souviens, n° 207)

MERCREDI.

J’en étais sûr. « Non, monsieur Tissot, disait Degas, le Christ n’est pas né à Bethléem, il est né à Epinal. » Phrase trouvée dans Mes cahiers I Janvier 1896 – Novembre 1904 de Maurice Barrès (Editions des Equateurs, 2010). Barrès ne notait pas les dates de ses réflexions dans ces cahiers. Celle-ci semble dater de mars 1901. Le Tissot dont il est question, d’après les notes fournies en fin de volume, était un « peintre et graveur français auquel on doit une illustration de l’Ecriture Sainte. »

J’en étais sûr aussi. Un haut dirigeant français annonce sa candidature à sa réélection. Il y avait des signes avant-coureurs : un peu avant sa déclaration, l’eau dont les aléas climatiques nous avaient privés ces derniers jours s’était remise à couler au robinet. Depuis, on scrute le filet salvateur : des fois qu’il nous la transforme en pinard…

VENDREDI.

Lecture. Histoires littéraires n° 42 (avril-mai-juin 2010, Histoires littéraires et Du Lérot éditeurs; 224 p., 25 €€).

C’est un numéro historique, à tout le moins, puisqu’il renferme ma dernière « Chronique de l’actualité littéraire ». Une chronique courte et un peu terne, il y en eut de meilleures, comme pour témoigner de la lassitude qui s’était peu à peu emparée de moi à l’exécution de cet exercice. En 2005, quand Jean-Jacques Lefrère m’avait ouvert les pages de la revue, je n’avais trouvé que ça à lui proposer : une chronique trimestrielle faisant la recension des curiosités et principalement des âneries présentes dans les pages littéraires des journaux et magazines, voire sur d’autres supports audiovisuels ou informatiques. J’étais déjà amateur de ce genre de denrées, j’en devins l’assidu scrutateur. Pendant cinq ans, j’ai réussi à nourrir ma chronique au prix d’une fréquentation ininterrompue des journaux, magazines, émissions de radio, de télévision, sites et blogs en tous genres. Ad nauseam. La pêche était bonne mais il fallait lire chaque jeudi, de la première à la dernière ligne, les suppléments du Figaro, de Libération, de L’Humanité, de La Croix, puis Le Monde des livres du vendredi, les hebdomadaires, de l’Observateur à Paris-Match, s’appuyer PPDA et Picouly à pas d’heure à la télévision, écouter la radio en continu et ainsi de suite. Ca use un homme. Pensez qu’il fallait, par exemple, lire des interviews de François Bégaudeau ou se farcir une demi-douzaine d’articles sur le dernier Philippe Delerm… J’ai donc fini par jeter l’éponge avant de lasser, remportant ainsi une belle victoire sur ma propension à imaginer tout ce que j’entreprends comme devant durer jusqu’à la consommation des siècles.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Petite plaque nominative discrète située à Darnieulles (Vosges).

Danieulles 524

SAMEDI.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 11 janvier 2011. 76 km. (14639 km).

Evaux 524

325 habitants

   Le monument est au dos de l’’église, sur une esplanade en dalles moches, entourée d’’arbustes, à l’’entrée de laquelle sont posées trois boules métalliques censées représenter des boulets de canon et portant le nom de l’’entreprise Metalco. La stèle est en pierre grise, propre, avec des noms soigneusement dorés.

Evaux monument 524

MAMELLE Lucien

MATHIEU André

PERRIN Julien

PERRINGUE André

LEMOINE Jules

DUPONT Jonathan

MANGIN Alphonse

JEANPIERRE Maurice

GERARD Eugéne (sic)

COLLE Charles

PIERRE Célestin

PIERRE Joseph

Les communes

d’’Evaux et Ménil et de Varmonzey

A leurs glorieux morts

1914-1918

   Par chance, l’’église est ouverte. Sur le mur de droite, une plaque signée H. ROZIER sculpt. Et Ch. BERAUD Del.

Evaux église 524

Pro Deo Pro Patria

Morts pour la France

Paroisse d’’Evaux et Ménil

De profundis

   Les noms sont accompagnés de la date de mort. Par rapport au monument extérieur, on compte deux noms en moins, MANGIN Alphonse et GERARD Eugéne, qui étaient peut-être originaires de Varmonzey. On compte aussi trois victimes absentes de l’’autre monument :

PIERRE Charles 11 septembre 1914

GOMBEAU Emile 8 octobre 1918

MONEY Alfred 20 novembre 1918

                    L’Invent’Hair perd ses poils.

Estête Salins 524

Salins-les-Bains (Jura), photo de Francis Henné, 15 août 2008

             Poil et plume. « Ils avaient toujours vécu en parfaite entente; l’âge et les années n’y changèrent rien et le jour où l’homme perdit son dernier cheveu, le peigne perdit sa dernière dent. » (Eric Chevillard, L’Autofictif, 21 septembre 2011)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

_________________________________________

26 février 2012 – 525

DIMANCHE.

Lecture. Au lieu-dit Noir-Etang… (The Chatham School Affair, Thomas H. Cook, 1996 pour l’édition originale, Le Seuil, coll. Policiers, 2012 pour l’édition française, traduit de l’américain par Philippe Loubat-Delranc; 368 p., 19,50 €€).

On se demande comment ce roman a pu échapper à la Série Noire, collection dans laquelle Thomas H. Cook était traduit dans les années 1990 : lauréat d’un Edgar Award dans son pays d’origine, il n’était pas tout à fait passé inaperçu à l’époque. Il est construit sur un procédé qui sera réutilisé dans Les Leçons du Mal en 2008 : le lecteur a connaissance, dès les premières pages, qu’un drame s’est produit dans la communauté qui abrite le narrateur et en découvre petit à petit la teneur, les motivations et les circonstances. Retours en arrière, monologue intérieur et comptes rendus d’audience sont mis au service d’un dévoilement progressif de la vérité, saisissante comme il se doit. Il s’agit de découvrir comment le séjour d’une jeune enseignante appelée à vivre et à travailler dans une petite ville du Massachusetts a pu se transformer en cauchemar. Le récit est mené par le fils du directeur de l’école où elle travailla et où il fut son élève. Le talent de Thomas H. Cook était déjà bien affirmé à l’époque et ses différentes productions depuis n’ont fait que le confirmer. A peine pourra-ton lui reprocher des traits un peu trop appuyés quand son narrateur verse dans la nostalgie et l’auto-apitoiement, des traits qu’il saura adoucir par la suite. C’est, à n’en pas douter, du polar de haute volée.

LUNDI.

Lecture. Bulletin n° 34 (Société des lecteurs de Jean Paulhan, novembre 2011, 32 p., s.p.m.).

Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.

MARDI.

Vie parisienne. Je pars pour la capitale par le 6 heures 23, bien décidé à sacrifier un peu au tourisme avant de me mettre au travail. Mauvaise idée. Le froid est vif, l’air coupant, je n’ai pas pris l’équipement vestimentaire dans lequel je m’emmitoufle ici et j’arrive transi au bout de ma déambulation, de la gare de l’Est à la Seine. Rien de tel que le sport pour me réchauffer : je visite l’exposition « Le sport européen à l’épreuve du nazisme » au Mémorial de la Shoah. Perec et W ou le souvenir d’enfance y sont brièvement mentionnés, je profite de ma visite pour photographier le nom de Cyrla Perec sur le mur où figurent ceux des 76000 Juifs déportés de France. Je fais ensuite le tour de la place des Vosges, entre dans la maison de Victor Hugo où les traces de la visite de Dickens, exposées ces temps-ci, sont vraiment minimes. Je fais 14-18 (heures) à la Bilipo, écluse un brelan de Série Noire, ce sera tout pour aujourd’hui.

MERCREDI.

Vie parisienne (suite). Je suis au Louvre de bonne heure, étudie les tableaux de la salle 35, aile Richelieu, deuxième étage pour ma Mémoire louvrière. Après avoir traversé la Seine, j’enfile la rue Bonaparte. Au niveau du numéro 14, l’envie me prend d’accomplir un pèlerinage, de marcher sur les brisées de Pierre Bergounioux. Après tout, je suis bien allé jusqu’aux Bordes, jadis, dans le même but, là, je suis à la porte. J’ai lu hier l’année 2003 de ses Carnets de notes, il vient d’accepter de faire quelques heures de cours à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts. Je suis toujours à la porte. Je ne pense pas avoir le droit de la franchir. J’ai une bonne conscience, héritage de la province dont je suis issu qui, si elle n’est pas celle de Bergounioux enfouie dans les plis de l’Auvergne et coupée du monde – la mienne a bénéficié de l’enrichissement culturel de tous les envahisseurs venus de l’Est qui s’en sont servis de paillasson et de décrottoir avant de poursuivre plus avant – j’ai une bonne conscience, disais-je, des endroits qui me sont accessibles et de ceux qui me sont interdits. Celui-ci fait partie, c’est visible au premier coup d’œil, de la deuxième catégorie. Mais la chance est avec moi : je profite du fait que l’attention du gardien est entièrement accaparée par ce qu’il déchiffre sur l’écran de son téléphone de poche – très pratiques, ces petits engins – pour passer en loucedé devant sa guérite. Je franchis des portes, découvre, ébahi, l’atrium à l’antique, monte caresser les fesses des statues sur la galerie (comme Bloom dans je ne sais plus quelle page d’Ulysse, « cream curves of stone »), déambule dans les couloirs et tombe, on ne se refait pas, sur le monument aux morts de l’école. Je poursuis vers Saint-Germain. Une fille gronde son chien : « Ah non, Némésis ! » Je rêvasse, essaie de me figurer comment les gens qui appellent leur chien Némésis peuvent bien appeler leurs enfants, finis par acquérir la certitude qu’une Némésis, fût-elle à quatre pattes, aura toujours plus de légitimité que ma pomme à pénétrer dans l’enceinte de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. Assez rêvassé, au boulot, je retourne à la Bibliothèque des Littératures Policières et m’abîme dans mon Atlas de la Série Noire avant de rentrer par le 18 heures 13.

Lecture. Jusqu’à Faulkner (Pierre Bergounioux, Gallimard, coll. L’un et l’autre, 2002; 160 p., 15 €€).

On suit dans les Carnets, autour de l’année 2001, la progression de Bergounioux dans l’écriture de ce livre. Un projet ambitieux puisqu’il s’agit, ni plus ni moins, de raconter l’évolution de la littérature depuis Homère jusqu’à Faulkner. Mais un projet à la mesure de l’auteur, qui, plus tard nous offrira un lumineux panorama de la philosophie et de l’histoire de l’Occident en 60 pages dans Une chambre en Hollande. Il fait ici avec Faulkner ce qu’il fera alors avec Descartes – et qui peut s’appliquer à son propre cas : la démonstration que la révolution imprimée par Faulkner à un genre pris de suffocation, le roman, ne pouvait venir que de la conjugaison d’un terroir (Oxford, Mississipi), d’une époque (la fin des années vingt) et d’un homme (un petit Blanc). Fascinant, exigeant, unique, comme tout ce que fait Bergounioux. Il faudrait lire ensuite son précis d’histoire littéraire, Bréviaire de littérature à l’usage des vivants, qu’il écrivit dans la foulée et qui doit être de la même eau.

JEUDI.

Lecture. Le Correspondancier du Collège de ‘Pataphysique. Viridis Candela, 8e série, n° 15 (15 mars 2011, 128 p., 15 €€).

Marc Décimo présente dans ce numéro « un cas d’espèce inouï », l’auteur-chanteur-compositeur-interprète québécois Normand l’Amour qui lançait, au début de l’année 2000, son 200e album. Je ne sais si les notuliens du Québec connaissent cet oiseau mais il vaut le détour, comme le montreront ces paroles extraites de la chanson « Y’a lâchait pas », extraite du CD C’est pas possible ! Selon les mots du présentateur, « on s’est plutôt appliqué à suivre la diction normanlamouresque qu’une simple transcription normative des paroles » :

Iiiiiiiiiiiiil voulait, il voulaiiiiiiit, il voulaiiiiiiiit, il voulaiiiiiiiit

S’en alleeeeeeeeeer, s’en alleeeeeeeeeeer,

Y’était v’nu m’faire une p’tite visite, une p’tite visite, 

Y’était v’nu m’faire une p’tite visite, une p’tite visite, 

Y t’naiiiiiiit la pognée d’porte

Y t’naiiiiiiit la pognée d’porte pis y’a lâchait paaaaaaaaaaas

La pognée, la pognée, la pognée,

Y’a t’virait, su toué bords,

La pognée, la pognée,

Piiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis y parlait,

Piiiiiiiiiiii, pi pi pi pi pi y parlaiiiiiit

y’avait y’avait beaucoup, y’avait beaucoup de chooooses à diiiire

Ca faisait longteeeemps qu’y était pas v’nuuuuuuuu

Et piiiiiiiiis y parlait,

Et pis yyyyy parlait,

Et pis yyyyy parlait,

Et pis y’aaa, y’aaa, y’a, y’aaa, y’aa t’nait,

Et pis y’aaa, y’aaa, y’a, y’aaa t’nait

La pognée d’porte, la pognée d’porte, la pognée d’porte,

Et pis y voulait s’en alleeeeeeeeeeeeeer…

J’arrête là, j’en ai assez de compter les i et les a, il y en a cinq pages.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Boîte à lettres de forme particulière vue à Frain (Vosges).

Frain BAL 525

SAMEDI.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 12 janvier 2011. 43 km. (14682 km).

Faucompierres 525

214 habitants

   Un monument de forme inattendue, une sorte de cairn formé de pavés joints par du ciment. Sont insérées deux dalles plus claires, l’’une portant une croix de Lorraine, l’’autre l’’inscription « Souvenez-vous ». Nous sommes sur une petite place, en face de la Mairie-école. Une branche de thuyas, rescapée de la gerbe du 11 novembre, repose sur une avancée. L’’ensemble est entouré d’’une rambarde métallique qui ressemble à un entourage de balcon. Les noms sont inscrits sur une plaque de marbre poli.

Faucompierre monument 525

Faucompierre

A ses enfants

Morts pour la France

1939-1945

FERRY Henri

F.F.I. fusillé par les Allemands

Le 24.9.1944

_______

REMY Pierre

Mort à Alger

Le 9.6.1943

_______

1914-1918

FERRY Louis

FERRY Célestin

LACOTE Louis

GREGOIRE Célestin

         Aparté. Cette semaine est sorti un film de Steven Spielberg qui raconte l’histoire d’un cheval dans les combats de 14-18. Peut-être trouverai un jour son nom sur un monument aux mors.

             L’Invent’Hair perd ses poils.

Séductif Houtaud 525  Séductif Dieppe 525

Houtaud (Doubs), photo de Francis Henné, 15 août 2008 / Dieppe (Seine-Maritime), photo de Pierre Cohen-Hadria, 14 octobre 2011

Poil et plume. « 29 mai 1894 – Enfin, me voilà chauve. Tant mieux ! À quoi me servaient mes cheveux ? Ils n’’étaient pas une parure, et j’’étais la proie de l’’être ignoble, le coiffeur, qui me soufflait au visage son mépris, ou me caressait comme une maîtresse, ou me tapotait la joue comme un prêtre. » (Jules Renard, Journal)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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