Juillet 2013

7 juillet 2013 – 585

MARDI.
Courriel. Une demande d’abonnement aux notules.

JEUDI.
Epinal – Châtel-Nomexy et retour. Douglas Kennedy, Cet instant-là, Pocket, 2013.

VENDREDI.
Vie professionnelle. C’est aujourd’hui la fin des classes. La rhétorique d’entreprise bat son plein, les agapes seront joyeuses, les voeux de bonnes vacances sincères et multiples. On ne parlera pas de ce qui fâche, on fera semblant de ne pas avoir remarqué ce qui n’allait pas. Ce n’est d’ailleurs qu’ici, dans le cadre réservé des notules, que je confierai ce que j’ai vu émerger cette année. Un phénomène que j’appellerai, faute de mieux, la pédagogie du mépris. Pour la première fois, j’ai vu ou plutôt entendu porter par des collègues, à haute et intelligible voix, des jugements ouvertement méprisants. J’ai entendu, ici ou là, des élèves qualifiés de gros tas, de sales cons, de débiles, voire, c’est plus drôle et au moins comme ça on sait d’où ça vient, de vrais Vosgiens. Parfois, leurs parents furent aussi bien traités. Certes, les élèves d’ici ne sont pas tous des enfants de choeur et certains savent se montrer exaspérants plus souvent qu’à leur tour. Certes, il est arrivé à tout le monde, à moi le premier, d’avoir à leur égard, en privé ou in petto, des propos ou des pensées peu amènes. Mais cette année, le mépris a été affirmé, revendiqué, claironné. Le mépris est une arme dangereuse, une arme à double tranchant, et à se montrer trop ouvertement méprisant, on court bien souvent le risque d’apparaître soi-même comme éminemment méprisable. Parmi les collègues qui nous quittent cette année, et qui ne sont pas Dieu merci des tenants de la pédagogie du mépris, on compte un professeur d’allemand. On sait combien les professeurs d’allemand ont du mal à remplir leurs classes. C’est parce qu’ils n’utilisent pas les bons arguments. Volons à leur secours en leur offrant ce morceau tiré de l’autobiographie de Mark Twain et intitulé « Beauté de la langue allemande ». Souhaitons qu’ils en fassent bon usage : le fait qu’il soit bourré de fautes n’ôte rien à sa force.

« Un journal de Dresde, le Weidmann, qui croit qu’il y a des kangourous (Beutelratte) en Afrique du Sud, dit que les Hottentots (Hottentoten) les mettent dans des cages (kotter) munies d’un toit (lattengitter) afin de les protéger de la pluie. On appelle donc les cages lattengitterwetterkotter, et le kangourou emprisonné un Lattengitterwetterkotterbeutelratte. Un jour, un assassin (attentäter) fut arrêté après avoir tué une femme hottentote (Hottentotenmutter), la mère de deux enfants stupides et bégayants, à Strättertrotel. Cette femme est appelée, dans la langue allemande, une Hottentotenstrottertrottelmutter, et son assassin prend le nom de Hottentotenstrottermutterattentäter. L’assassin fut enfermé dans une cage à kangourou – Beutelrattenlattengitterwetterkotter – dont il s’échappa quelques jours plus tard, mais heureusement il fut repris par un Hottentot, qui se présenta dans le bureau du maire avec un visage joyeux. « J’ai capturé le Beutelratte », dit-il. « Lequel, dit le maire; nous en avons plusieurs. » « Le Attentäterlattengitterwetterkotterbeutelratte », dit-il. « De quel attentäter parles-tu ? » « Du Hottentotenstrottertrottelmutterattentäter. » Alors, pourquoi ne dis-tu pas tout de suite le Hottentotenstrottelmutterattentäterlattengitterwetterkotterbeutelratte ? » (Mark Twain, Une histoire américaine, traduction de Bernard Hoepffner, éditions Tristram, 2012).

Le cabinet de curiosités du notulographe. Preuve de la mise en circulation de l’euro à Arles (Bouches-du-Rhône) en 1951, document transmis par Sylvie Mura.

curiosité bouchère, arles, mura, 585 (2)

SAMEDI.

IPAD. (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 3 juin 2012. 65 km. (19515 km).

habeaurupt, 585

Commune de Plainfaing

   Pas de monument aux morts visible.

 L’Invent’Hair perd ses poils.

diminue tifs, lyon, 585 (2)  diminutif, cornimont, 585 (2)

Lyon (Rhône), photo de Bernard Gautheron, 11 avril 2009 / Cornimont (Vosges), photo de l’auteur, 8 mai 2009

Poil et plume. « Le rasoir n’a jamais passé sur ma tête, car je suis naziréen, consacré à Dieu dès le sein de ma mère. Si j’étais rasé, ma force m’abandonnerait; je deviendrais faible, et je serais comme tout autre homme. » (Ancien Testament, Juges, 17)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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14 juillet 2013 – 586

DIMANCHE.

Vie sociale. Vendredi soir, agapes au collège de Châtel-sur-Moselle, salades variées. Samedi soir, rassemblement familial à Bussang, salades variées. Ce midi, raout amical, salade variées. Je pense que si l’on me présente encore une fois dans les jours qui viennent un grain de taboulé, je vais devenir méchant. Aujourd’hui, donc, nous étions à Bures, près de Lunéville. Mon copain Jo y avait organisé un rassemblement pour célébrer la fin de sa vie active. Etrange sensation, car c’est la première fois que je prends part à ce genre d’événement. Dans mon esprit, c’étaient les copains de mon père qui partaient en retraite, pas les miens.

LUNDI.

Vie vacancière. L’emploi du temps du jour, et celui des prochains si le beau temps se maintient : le matin, travail (article Fallet, recherches Gengenbach, chantier Série Noire), l’après-midi trempette à Gérardmer avec les filles.

MARDI.

Lecture. Le cinquième témoin (The Fifth Witness, Michael Connelly, Little, Brown & Company, New York, 2011 pour l’édition originale; Calmann-Lévy, coll. Robert Pépin présente…, 2013 pour la traduction française, traduit de l’américain par Robert Pépin; 484 p., 21,90 €€).

Le roman est entièrement consacré à une affaire de meurtre dans laquelle l’avocat Mickey Haller, après avoir brièvement tâté de l’accusation dans Volte-face, repasse ici du côté de la défense. Le meurtre intervient dès le premier chapitre et tout le reste concerne le travail de l’avocat : son enquête, ses tractations avec le camp adverse et, bien sûr le procès. C’est très instructif pour ce qui est de l’éclairage porté sur le système judiciaire américain dont Connelly est un spécialiste. On connaît l’efficacité des romans et des films de prétoire, riches en révélations et en rebondissements. Mais en voulant tout dire, les temps morts comme les temps forts, Connelly devient vite ennuyeux et le lecteur a hâte d’arriver au verdict. La chose pourrait être sauvée par l’écriture mais il faut bien dire que le style de Connelly est d’une banalité à pleurer. D’un personnage qui soutient le regard d’un autre, il est par exemple capable d’écrire qu’il « accepte le contact visuel », on voit le genre. On voit aussi, et c’est plus embêtant, un auteur qui a fini de surprendre – seul le dernier chapitre propose un rebondissement propre à étouffer les bâillements – et s’est installé dans un doux ronron où on risque bien de l’abandonner.

JEUDI.

Obituaire. « André Verchuren est mort » (les radios). C’est l’occasion de ressortir une brève que je ne pensais pas pouvoir réutiliser un jour : « J’ai rencontré André vers Suresnes (Hauts-de-Seine). Il jouait du piano à Rethel (Ardennes). »

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Cinémassage à Gérardmer (Vosges), photo de l’auteur, 2 septembre 2012.

dardenne, gérardmer, 586

SAMEDI.

IPAD. (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 8 juin 2012. 53 km. (19568 km).

hadigny-les-verrières, 586

420 habitants

   Le monument se situe à un carrefour, dans un petit enclos bordé de thuyas à l’’arrière et d’’une grille noire à l’’avant. C’est une haute colonne de granit gris, surmontée d’’une Croix de guerre. Deux obus peints en noir sont plantés de chaque côté de la colonne. Deux jardinières de géraniums et un parterre de fleurs fraîchement repiquées assurent l’’aspect fleuri.

Aux enfants de Hadigny

Morts pour la France

1914-1919

CLAUDE Célestin 1914

CLAUDE Eugène –

VARRIER Charles –

BERGISTE André 1915

AUBAL Emile –

AMBACHER Georges –

CUNIN Lucien –

AUBAL Henri –

HUGUENIN Marcel –

COLNOT Henri 1917

JEANMAIRE Charles –

BEDON Alphonse 1918

QUILLE Paul 1919

OLIVIER Marcel 1922

PIERRAT Edouard 1953

A nous le souvenir

A eux l’’immortalité

             L’Invent’Hair perd ses poils.

r'apparence, lyon, 586 (2)

Lyon (Rhône), photo de Bernard Gautheron, 13 avril 2009

             Poil et plume.

huysmans, chez le coiffeur, 586

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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21 juillet 2013 – 587

LUNDI.

Lecture. Madame… de Saint-Sulpice (Alphonse Boudard, Editions du Rocher, 1996, rééd. Gallimard, coll. Folio n° 3089, 1998; 368 p., 8,20 €€).

Selon l’auteur, qui se met en scène dans les deux premiers chapitres, c’est un commissaire de police qui, au moment de partir en retraite, lui aurait confié le manuscrit qu’il cite et commente dans le reste du livre. Il s’agit des mémoires d’une certaine Blandine qui, après y avoir officié pendant plusieurs années, devint la tenancière d’une maison un peu particulière jusqu’à la fermeture de ce genre d’établissements à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce bordel, surnommé lAbbaye, était situé à l’ombre des tours de Saint-Sulpice et recevait une abondante clientèle ecclésiastique. Boudard, avec le style populaire qu’on lui connaît et qui n’a pas mal vieilli, retrace la carrière de Madame, de son enfance au Couvent des Oiseaux à son apothéose, évoque ses clients et leurs lubies érotiques, raconte ses relations avec le monde politique, la police et la soldatesque occupante. On n’est pas obligé de croire Boudard quant à l’existence d’un tel document et à la véracité de certains faits – surtout quand il fait de Blandine une des maîtresses de Landru puis de Guynemer – mais on est tenté de le suivre quand il s’attache à un client un peu particulier qu’il appelle le R.P. Ernest. Lequel n’est autre, on l’aura compris, que notre désormais bien connu Ernest de Gengenbach qu’on imagine bien amateur de ce genre de paradis terrestre. Boudard connaît Gengenbach, il en a déjà fait le portrait dans L’Education d’Alphonse qui date de 1987. Il rappelle ici son statut de défroqué, ses relations avec André Breton et le groupe surréaliste, sa carrière de tapeur impénitent, ses va-et-vient entre Dieu et le Diable. Il en rajoute un peu quand il prétend qu’il « avait trouvé un enfant dans les Vosges à qui la Vierge Marie était apparue tandis qu’il gardait les vaches [et] se voyait déjà derrière une opération genre Lourdes », ça, ce sera pour plus tard, à Espis, loin des Vosges. De même, alors que l’action est censée se passer en 1932, il montre Gengenbach en train de pratiquer une messe noire – au sein même de l’Abbaye et conclue par un suicide ! – alors que ce genre de pratique n’intéressera notre bonhomme que bien plus tard. N’importe, voilà Gengenbach personnage de roman, il ne manquait que cette corde à son arc.

MERCREDI.

Vie technologique. Je suis à Paris depuis hier. D’ordinaire quand je m’absente, même si c’est pour une semaine complète comme la dernière fois en Allemagne, j’attends de rentrer pour dire que tout s’est bien passé. Ou alors j’envoie une carte postale. Je n’emporte pas d’ordinateur, je n’ai pas de téléphone de poche, je ne me trouve pas important au point d’être partout joignable et tout ce que je peux raconter peut attendre. Mais là, je ne suis pas seul, Lucie m’accompagne dans ce périple. Lucie est une jeune fille de son temps, et donc pourvue et utilisatrice habile de tous les appareils et services qui font l’ordinaire de ses contemporains, Internet, SMS, Facebook, GPS, j’en tweete et des meilleurs. Autant dire qu’avec mon Paris pratique par arrondissement en papier, je fais largement mon âge. Néanmoins, j’observe avec intérêt comment elle tient le reste de la tribu au courant de nos pérégrinations par le son, le texte et l’image. Je ne pourrais pas consacrer autant de temps à cela mais c’est amusant. Au cours du voyage du retour, je suis d’ailleurs contaminé et c’est moi qui lui demande d’envoyer un message pour dire qu’on est bien dans le train. Ce qui est complètement tarte vu que c’est le train prévu qui est parti à l’heure prévue et qui arrivera à l’heure prévue mais il faut vivre avec son temps.

JEUDI.

Courriel. Une demande d’abonnement aux notules.

VENDREDI.

Lecture. Des clous dans le coeur (Danielle Thiéry, Fayard, 2012; 400 p., 8,90 €)€.

Fayard a choisi de sortir ce titre directement en poche, ce qui est tout à fait approprié. Danielle Thiéry, que l’on avait déjà pratiquée il y a lurette avec La Guerre des nains, écrit des polars sans prétention littéraire, et c’est une bonne chose. Des polars nerveux, avec une intrigue à flux tendu dont l’intérêt ne se relâche pas malgré quelques stéréotypes et invraisemblances. Cela ressemble à des épisodes de série télévisée, regardés avec plaisir et aussitôt oubliés. Danielle Thiéry, qui a fait partie de la Grande Maison, a pour principal atout de connaître parfaitement les rouages de l’institution policière et sa description du quotidien d’une équipe du commissariat de Versailles doit sans doute beaucoup à son expérience. Ses collègues ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, qui lui ont attribué le Prix du quai des Orfèvres 2013.

  Le cabinet de curiosités du notulographe. Dizzy Gillespie statufié au Cannet (Alpes-Maritimes), photo de l’auteur, 22 avril 2013.

dizzy gillespie, le cannet, 587

SAMEDI.

 IPAD. (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 10 juin 2012. 25 km. (19593 km).

hadol, 587

2314 habitants

   Entre l’’église et la Mairie se dresse une stèle de granit gris, massive. Des jardinières de géraniums sont accrochées à la grille qui l’’entoure. En guise d’’ornements, une Croix de guerre, un casque entouré de lauriers, deux couronnes de fleurs minérales, une torche du Souvenir français et, à l’’arrière, un mât supportant un drapeau tricolore. Sur une marche, une plaque qui pose un léger problème grammatical : « Le Souvenir français à leurs camarades ».

hadol monument, 587

   Face : 22 noms sur 2 colonnes, de BARANGER P. S. LT à COLLIGNON H.

Droite : 22 noms sur 2 colonnes, de CREUSAT P. à JEANJACQUOT P.E.

Gauche : 22 noms sur 2 colonnes, de POIROT P. à VUILLEMIN L.

Les victimes de 1939-1945 figurent sur deux plaques ajoutées, vissées en bas de la stèle.

   L’Invent’Hair perd ses poils.

créa'tif loréna, lyon, 587 (2)  créa'tif coiffure, saint-flour, 587

Lyon (Rhône), photo de Bernard Gautheron, 13 avril 2009 / Saint-Flour (Cantal), photo de Marc-Gabriel Malfant, 18 mars 2013

 Poil et plume.

                                « Devant son miroir, Hugues Pecquenard s’” »’avisa que sa barbe était un peu plus longue à gauche qu’’à droite. Il la peigna pour s’’en assurer, et la raccourcit de quelques millimètres du côté gauche. Mais elle lui paraissait plus longue maintenant à droite. Il entreprit de la mesurer avec une règle graduée. Expérience délicate : des poils s’’ingéniaient à se courber, se rétracter, certains au contraire se tenaient bien raides pour compliquer l’’opération. Enfin, convaincu que son oeœil ne le trompait pas, Pecquenard raccourcit un brin le côté droit, après quoi l’’autre lui sembla plus long à son tour. Quand la barbe entière fut rasée, il ne lui resta que la moustache; et, quoique ayant toujours professé que la moustache seule était ridicule, il dut convenir qu’à son visage à lui, cela n’’allait pas mal. Voilà comment il devint ce que vous le voyez aujourd’hui, au point que vous avez oublié (si vous le connaissez depuis longtemps) qu’il ait pu jamais être différent.

La leçon lui servit. Il procéda de la même manière pour ses livres, ses disques, ses tableaux aux murs. Sa femme et ses enfants aussi – qu’il massacra, n’épargnant que le chien. » (Jean-Louis Bailly, « Table rase »).

Bon dimanche,

Philippe DIDION

 

 

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