Juin 2012

10 juin 2012 – 538

DIMANCHE.

Lecture. La faute de goût (Caroline Lunoir, Actes Sud, coll. Un endroit où aller n° 226; 128 p., 16 €€; sélectionné pour le Prix René-Fallet 2012).

LUNDI.

Vie notulaire. Je dois ici remercier les notuliens qui, non contents de s’appuyer le long développement sur Pierre Bergounioux du dernier numéro, l’ont discuté, commenté, relayé et envoyé dans pas mal d’azimuts, ce qui m’a valu de belles surprises. C’est une chose de lire Bergounioux, c’en est une autre d’écrire sur lui, c’en est une encore bien différente de se découvrir lu par lui et de recevoir ses propres réactions. Je me souviens qu’à ses débuts, le voeu le plus cher de Georges Perec était d’être lu par Michel Leiris.

MARDI.

Lecture. Little Bird (Craig Johnson, The Cold Dish, 2005 pour l’édition originale, Gallmeister, 2009 pour l’édition française, rééd. Gallmeister, coll. Totem, 2011, traduit de l’américain par Sophie Aslanides; 432 p., 10 €€).

Il est quasiment impossible de lire une ligne sur Craig Johnson sans qu’il soit question de Jim Harrison : l’ombre du grand Jim plane sur les aventures du shérif Walt Longmire dont c’est ici le premier volet. On peut trouver cette tutelle agaçante mais, après lecture, on ne peut que la trouver justifiée, et bienvenue : Jim Harrison n’a rien publié de marquant depuis un bon moment et la venue d’un jeune poulain permet de poursuivre un filon riche et intéressant. Ce qu’il y a de commun entre Jim Harrison et Craig Johnson ? Le goût pour les grands espaces (ceux du Wyoming chez Johnson), la peinture d’une Amérique mythique sillonnée par des héros qui le sont tout autant. Des hommes qu’on imagine aisément avec les traits de Nick Nolte ou de Jeff Bridges, des costauds amoureux et grands connaisseurs de la nature qu’ils piétinent allègrement au volant de 4 fois 4 pachydermiques ou de pickups rouillés. Sous la chemise carreautée bat bien entendu un coeur d’or, mis à mal par quelques drames sentimentaux dont il convient de s’extraire en faisant preuve d’une activité sans limites. Et sous le Stetson cabossé, une tête bien pleine qui permet à Longmire de citer Aristote en enfilant ses bottes, comme si de rien n’était. Ces hommes préoccupés de chasse, pêche, nature et tradition sont suffisamment proches des Indiens pour porter la culpabilité de l’homme blanc, ils sont experts en armes, en botanique, en zoologie, en gastronomie, en base-ball et s’expriment à demi-mots, dans des conversations elliptiques pas toujours faciles à décrypter, on n’a pas forcément le niveau. C’est du folklore, le même que celui des mauvais garçons qui peuplaient les Série Noire et les films de José Giovanni, avec des costumes différents. Et je me demande si ce n’est pas un folklore destiné avant tout au gogo européen friand d’exotisme et d’authenticité pas chère, je me demande quelle est l’audience réelle de ces Harrison, Johnson et de tous ceux de la Missoula connection dans leur propre pays. Quoi qu’il en soit, j’accepte volontiers d’être le gogo de service. Car derrière cette façade folklorique se cachent une qualité d’écriture et un sens de la construction du récit qui ne sont pas faisandés. Craig Johnson donne une dimension policière supplémentaire à ses histoires, ce qui ne les rend pas forcément plus faciles à suivre mais ce n’est pas gênant. Ce que l’on remarque surtout chez les auteurs de sa tribu, et qui vient peut-être de l’efficacité des cours de creative writing, c’est l’art d’élever l’anecdote au rang de récit mythique : chaque personnage nouveau et chaque situation nouvelle dans laquelle se trouve le personnage principal donnent lieu à un souvenir édifiant, une épopée en miniature, quelque chose d’original, d’inventif, d’inattendu. C’est cette mosaïque d’anecdotes qui fait de cette lecture une mosaïque d’instants délectables.

MERCREDI.

Lecture. La vie n’est qu’une anecdote (Claude Daubercies, éditions du Bon Albert, 2012; 126 p., 12 €€).

Nouvelles.

La nouvelle intitulée « Au couvent », la plus débridée du recueil, contient la description d’un triptyque dont les trois volets représentent la même scène, décrite selon trois points de vue différents. Elle est à l’image du livre tout entier qui se présente lui aussi sous une forme ternaire, alignant « trois ruses pour réussir sa vie » sous la forme de trois questions : Comment rater son suicide ? Comment trouver une occupation ? Où aller ? A ces trois questions sont données à chaque fois trois réponses illustrées chacune par une nouvelle. Le tout explore les trois « territoires sécurisés » propices, selon l’auteur, à la fuite : le rêve, l’enfance et l’humour qui servent d’ingrédients et d’épices à ses récits. On ne fréquente pas impunément André Frédérique, un auteur rare que Claude Daubercies a fait découvrir à nombre d’entre nous. Du maître, il a gardé le meilleur : l’humour noir, la fantaisie, le goût de l’absurde (restons ternaire) que vient teinter régulièrement un petit fond de nostalgie. C’est que Claude Daubercies, il ne le niera pas, n’est plus un jeune homme. Dans le mot qui accompagne ses derniers livres (il a aussi commis une pièce de théâtre, pas encore lue, chez ce même Bon Albert qu’il nomme « le José Corti de l’Ardèche ») il m’écrit : « J’ai peur de ne plus déconner aussi volontairement qu’avant… » On pourra lui répondre, en paraphrasant un de ses auteurs de chevet, qu’il n’y a pas que la déconnade, il y a aussi l’art. Et l’art, ça ne se perd pas.

JEUDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Les cerfs-volants de Kaboul de Khaled Hosseini en 10-18 (2006).

SAMEDI.

Vie littéraire. Depuis le temps que je me rends à Jaligny-sur-Besbre pour le Prix René-Fallet, je connais tout : l’itinéraire, mon coin de sieste, les gens réunis pour l’occasion, le type d’ouvrage qui sera couronné, je pourrais passer la journée les yeux fermés. Aujourd’hui, cependant, je trouve quelque chose d’inattendu quand je découvre qui se cache sous le nom d’Hélène Gestern, l’auteur d’Eux sur la photo, un des romans sélectionnés. Quelqu’un que je connais très bien – mais à qui j’ai promis la discrétion, n’insistez pas – et que je fréquente habituellement dans d’autres cénacles. Surprise partagée qui nous vaut une conversation un peu embarrassée au départ, puis plus détendue. Le prix lui sera d’ailleurs attribué, et haut la main, ce qui ne gâte rien. Entre-temps, j’aurai également fait causette, comme chaque année, avec Agathe Fallet. Je la remercie des liens qu’elle m’a aidé à établir entre Perec et René Fallet, nous parlons de Léautaud, du procès Perret et de ce Journal particulier 1935 qui vient de sortir (sur les galipettes de Léautaud avec Marie Dormoy) et qu’elle trouve douteux sur le plan de l’authenticité, de ces jeunes auteurs qui débarquent à Jaligny chaque année, et qui sont tous si gentils, si bien élevés, si charmants : « On aurait mis Fallet, Blondin et Vidalie comme ça tout un après-midi dans une salle, je ne peux imaginer ce qui se serait passé… »

L’Invent’Hair perd ses poils.

jet coif, sisteron, 538-1

Sisteron (Alpes de Haute-Provence), photo de Nadine Civallero, 29 septembre 2008

JEUDI.

Lecture. Avant l’aube (Spoor, Deon Meyer, Human & Rousseau, NP Publishers, Afrique du Sud, 2010 pour l’édition originale, Le Seuil, coll. Policiers, 2012 pour l’édition française, traduit de l’afrikaans par Marin Dorst; 736 p., 22,90 €€).

Un polar de plus de 700 pages a de quoi inquiéter : crainte du délayage, de l’analyse psychologique filandreuse, de la multiplication de rebondissements interminables et artificiels. Crainte infondée avec Deon Meyer qui se présente avec du matériel : de la matière pour trois récits qui pourraient être indépendants et qu’il réunit par une pirouette pas vraiment utile dans les dernières pages. La première histoire témoigne de la persistance de son goût pour la politique de son pays, l’Afrique du Sud, ici sous la menace d’une attaque terroriste. La deuxième est une aventure de brousse, on doit dire de veld, je suppose, le transfert mouvementé de deux rhinocéros entre le Zimbabwe et l’Afrique du Sud dans lequel on retrouve le personnage de Lemmer (apparu dans Lemmer l’invisible, pas lu). La troisième remet en scène également une vieille connaissance, Mat Joubert, devenu enquêteur pour une officine privée et aux prises avec une affaire de disparition mystérieuse. Le premier volet est le plus ambitieux, avec une narration éclatée qui implique un nombre important d’intervenants, c’est assez difficile à suivre mais le rythme sur lequel tout cela est mené emporte tout sur son passage, y compris l’intérêt du lecteur qui arrive au bout du pavé sans aucun signe de lassitude.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Paris, photo de l’auteur, 18 novembre 2011.

g. detou, paris, 538

SAMEDI.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 25 avril 2011. 15 km. (15498 km).

forges (les), 538

2154 habitants

   Sur les quinze kilomètres parcourus, j’’ai bien dû en faire la moitié à l’intérieur de la commune. D’’abord autour de la Mairie, puis autour de la petite église, trop moderne pour abriter quoi que ce soit de patriotique. Restait le cimetière. Restait surtout à trouver le cimetière, pas facile dans cette mosaïque de lotissements, ce joyau de l’’étalement pavillonnaire. J’ai fini par le trouver, entouré de pavillons justement. La dernière personne à qui j’’avais demandé mon chemin habitait à moins de deux cents mètres et ne savait pas où il se trouvait. Le monument était à l’’entrée, une grosse stèle grise adossée à un bosquet de pins plantés en demi-cercle. Dans une maison voisine, un con engueulait sa femme : « Pas plus haut que la fenêtre ! », prononcé d’’un ton de plus en plus excédé, sans que je parvienne à distinguer ce que la mal mariée cherchait à hisser aussi maladroitement.

forges (les) monument, 538

   Face :

Les Forges

1914-1918

1939-1945

A ses morts glorieux

    Sur une plaque ajoutée :

Aux morts pour la France

Dans les combats

D’’Indochine, d’AFN

Et des TOE

    Sur la base :

Erigé le 11 novembre 1923

Transféré le 11 novembre 1993

    On imagine qu’’il se trouvait au préalable sur une zone constructible.

Droite :

APTEL Camille                   DESBUISSONS Louis

APTEL René                   DESBUISSONS Paul

BALAY Marcel                   DURIN Paul

BEGLIER Paul                   DURIN Emile

BRACONNIER Jules                   FERRY Paul

CHASSARD Paul                   FEVRE André

CUNY André                   GEHIN Albert

CUNY Marcel                   GENERAUX Raymond

CLAUDEL Emile                   GERARD Camille

CHEVALIER Jules                   GOMBERT René

DESBUISSON LIS PL                   GRANDCOLIN Camille

    Base :

AUBRY Jean                   BETTIG Ernest

BISCHOFF Robert                    GOMBERT Marcel

FINET André                   GOMBEAU Jean

LEFORT Camille                   NAZIMER Roger

    Gauche :

LAMBERT Arsène                   PIERRON Henri

LAMOISE Georges                   PIERRON Louis

LECOANET Jules                   THIEBAUT Marcel

MAURICE Albert                   THOUVENOT Henri

MAURICE Emile                   VAUTRIN Camille

MELINE Lucien                   VAUTRIN Marcel

MIGUET Emile                   VIRIAT Henri

MIGUET Louis                   VIRY Charles

 MOUGEOT Paul                   VIRY Paul

                                                                         MOULINS Jules

NOËL Raymond

Base :

MOUGEL Roger                   PARICHOT Joseph

PETOT Charles                    POIROT Auguste

                                                                  RETOURNARD Paul

L’Invent’Hair perd ses poils.

natur'l, thiron-gardais, 538-2  natur-l, paris, 538-2

Thiron-Gardais (Eure-et-Loir), photo de Jean-Claude Bourdais, 1er juin 2008 / Paris, rue de la Roquette, photo de Philippe de Jonckheere, 20 février 2011

Poil et plume. « Mercredi, chez le coiffeur, la shampooineuse m’a gratifié d’un énergique massage crânien qui avait sans doute pour but de me détendre, mais m’a sensiblement énervé. Ensuite, sa consœur me demandant « Comment je vous coiffe ? », j’ai une fois encore eu la lâcheté de ne pas lui répondre par le mot de Sacha Guitry (sûrement) ou de Tristan Bernard (sûrement aussi), à moins qu’il ne s’agisse de Courteline ou de Jules Renard : « En silence ». À ces deux jeunes personnes, je dédie la fable-express suivante :

Siméon Stylite, dit-on,

Fut quarante ans sur sa colonne.

Son cheveu devenait trop long;

Il fallut le tresser : ah ! le mal qu’’on se donne !

Moralité : Coiffé sur le poteau

(Jean-Louis Bailly, blog)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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17 juin 2012 – 539

LUNDI.

Erratum notularum. Le dernier roman de Deon Meyer, notulisé dans le dernier numéro, était intitulé A la trace, et non Avant l’aube. C’aurait pu être, de toute façon, A l’aube ou Avant la traceLa trace de l’aube ou encore L’aube de la trace, les titres des polars sont tellement plats et interchangeables qu’on en vient à regretter les pirouettes des Série Noire antiques, du genre Entourloupe dans l’azimut ou Une valda pour Cendrillon.

MARDI.

Lecture. Journal d’un journaliste (Robert de Saint Jean, Grasset, 1974, rééd. Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 2009; 490 p., 12,40 €€).

Robert de Saint Jean n’a pas laissé une grande trace dans l’histoire littéraire. Dans son propre Journal, André Gide fait état, le 10 février 1929, d’une « discussion entre Berl, Malraux, Schiffrin et Robert de Saint-Jean » et, le 27 novembre 1931, d’un « déjeuner fort agréable avec Green et Robert de Saint-Jean ». Cette dernière mention est accompagnée, dans l’édition de la Pléiade, d’une note : « Robert de Saint-Jean est un ami de Julien Green ». Fermez le ban. Pourtant, l’homme a côtoyé tout le XXe siècle littéraire, de la fin des années 20 à 1971 au moins, date d’arrêt de son journal (il mourut en 1987 à l’âge de 86 ans), en sa qualité de journaliste (La Revue hebdomadaire, Paris-Soir, Paris Match) et d’employé des éditions Plon. Il fut aussi président de l’Association de la Presse diplomatique, ce qui lui permet d’écrire sur les grands de ce monde, Roosevelt, Churchill, De Gaulle et autres galonnés. Pour ce qui est de la littérature, les noms qui reviennent le plus souvent sous sa plume sont ceux de Cocteau, Mauriac, Gide, Malraux, qu’il fréquente assidument, sans oublier Julien Green à qui il voue une admiration sans bornes. Robert de Saint Jean ne parle jamais de lui – ce qui explique une bonne part du silence de ses contemporains à son égard : il se contente de recueillir les faits, gestes et surtout les paroles de ceux qui l’entourent et qui n’en sont pas avares. Aphorismes, jugements sur la marche du monde et de la littérature et petites vacheries entre amis ponctuent ce reflet d’une époque dans laquelle l’écrivain se voit volontiers en maître à penser. Les considérations de Julien Green sur son oeuvre, pompeuses à souhait, dissuadent à tout jamais de l’envie qu’on aurait de mettre le nez dans son Journal, ce qui fait tout de même économiser une bonne demi-douzaine de tomes de la Pléiade. On se souvient de l’accueil fait, il y a trois ans, à la lourde biographie de Mauriac par Jean-Luc Barré. On fit semblant d’y voir enfin révélée l’homosexualité de l’écrivain catholique. C’est qu’on n’avait pas lu le Journal d’un journaliste – Barré, lui, l’avait lu, il le cite – dans lequel Robert de Saint Jean évoque Malraux, à la date du 21 avril 1929 : « Le débat sur Mauriac lui paraît « larvé ». Il croit que Mauriac se retient de céder à ses penchants moins par la crainte du remords que lui donnerait la religion que par la peur de la réprobation bourgeoise. Il répète que l’homosexualité est une arme redoutable contre l’esprit bourgeois […] » Pour terminer, deux regrets : l’absence d’index et l’absence de notes qui auraient pu éclairer certains passages. Celui-ci, par exemple : p. 211, Saint Jean parle d’une revue d’instituteurs qui a publié un « Paul Valéry et l’enseignement ». Il doit s’agir d’un article de Jacques Rouché dans La Grande Revue – j’ai cherché parce que c’est tout à fait le genre de chose que Régis Messac aurait pu écrire dans sa revue Les Primaires.

Extrait.

Vendredi 7 décembre 1928

   Prix Goncourt… à Constantin Weyer.

   Au cours des réunions préalables du jury, l’un des dix, Raoul Ponchon, a pris feu et flamme pour un roman « d’une qualité éclatante ». Il ne fallait pas laisser échapper un livre tel que celui-là. Son titre, le nom de l’auteur ?

   – Jérôme 60° latitude Nord, Maurice Bedel.

   Mais lui glisse un confrère à l’oreille :

   Nous lui avons donné le prix l’an dernier.

   – Vraiment ?… Eh bien je n’ai lu Jérôme qu’il y a une semaine.

JEUDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Madame Bovary de Flaubert, édition Pocket.

Lecture. Mildred percée (Mildred Pierced, Stuart Kaminsky, 2003 pour l’édition originale, Payot & Rivages, coll. Rivages/Noir n° 859, 2012 pour la traduction française, traduit de l’américain par Daniel Lemoine; 288 p., 9,15 €€).

C’est la vingt-troisième aventure de Toby Peters, détective privé évoluant à Hollywood dans les années 1940, imaginée par Stuart Kaminsky. Et ce n’est qu’à ce stade avancé qu’il décide de faire évoluer sensiblement son personnage. Jusque là, l’intérêt de la série résidait dans la minutie de la reconstitution historique (on y rencontrait les publicités, les chansons, les objets et les événements qui agitaient Los Angeles en temps de guerre) et dans la mise en scène de personnages célèbres : Toby Peters enquêtait pour Fred Astaire, Groucho Marx, Judy Garland et autres monstres sacrés de l’époque. Ici, il est bien engagé par Joan Crawford (qui s’apprête à tourner Le Roman de Mildred Pierce avec Michael Curtiz, d’où le titre) mais celle-ci n’est pas un personnage essentiel de l’histoire. Kaminsky respecte le cahier des charges habituel mais y ajoute des événements qui vont modifier la texture d’un héros jusque là immuable. Son pessimisme joyeux devient sombre, il gagne en humanité, en compassion suite à un drame familial et devient le parfait pendant d’un autre héros de Kaminsky, Lew Fonesca, pour lequel il a écrit ses meilleurs livres. Stuart Kaminsky est mort en 2009. A ce stade, il ne lui reste plus qu’une histoire de Toby Peters à écrire, qui n’est pas encore traduite. De même, on attend encore la suite des aventures de Lew Fonesca, dont seule une moitié a paru en français. Celui qui mettra un jour de l’ordre dans l’oeuvre de Kaminsky, éparpillée en Série Noire, au Masque, chez Alvik, chez Rivages et peut-être ailleurs, aura droit à ma reconnaissance éternelle.

Le Grenier d’Aloïs (Claude Daubercies, Editions du Bon Albert, 2012; 50 p., 8 €€).

Comédie.

Ce n’est pas facile de lire du théâtre. Je pense qu’il faut être du milieu, avoir des dispositions pour la mise en scène pour goûter vraiment le texte d’une pièce et imaginer ce que l’on peut en faire. Je ne suis pas de ce sérail. Certes, je crois saisir à peu près les données que Claude Daubercies met en jeu : Aloïs, c’est le prénom d’un certain sieur Alzheimer, son grenier, peuplé de personnes âgées aux identités fluctuantes, c’est sans doute leur mémoire, poussiéreuse à souhait, les personnages sont plus des souvenirs que des personnes réelles, leurs dialogues sont drôles et touchants parce qu’ils ne parlent pas toujours des mêmes choses au même moment… Tout cela peut être saisi mais il manque l’essentiel : une mise en scène qui permettrait d’éclairer le tout, d’appuyer ici, de nuancer là. Le matériel de départ est riche et prometteur, il reste à le faire fructifier. Aux dernières nouvelles, Le Grenier d’Aloïs était entre les mains de Jean-Michel Ribes. On ne peut que souhaiter qu’il lui donne chair.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Saint-Jean-du-Marché (Vosges), photo de l’auteur, 14 février 2010.

saint-jean-du-marché, 539

SAMEDI.

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 15 mai 2011. 117 km. (15606 km).

fouchécourt, 539

57 habitants

   Nous sommes devant ce qui, au vu des drapeaux qui flottent au-dessus de la porte, doit être la Mairie. Le monument est en surplomb du trottoir, encadré par quatre obus blancs enchaînés. Les vasques et les jardinières sont vides mais il reste une gerbe, de provenance non indiquée, qui masque une plaque apposée au pied de la stèle de granit gris et ainsi libellée :

In memory of my friend

And comrade-in-arms

George Munier

________

Elwood E. Waller Jr. 29th M.P.CO. 29th Div.

U.S. Army

1918

 fouchécourt monument, 539

Morts pour la Patrie

1914-1918

RENAUDOT Henri

MORIN Lucien

CREVOISY Ernest

ORLEON Lucien

GANTOIS Abel

MUNIER Georges

De l’’autre côté de la route, l’’église est ouverte. Intérieur très pimpant et soigné, souvenir apposé au mur, avec pour une fois les mêmes noms qu’’à l’’extérieur et dans le même ordre de surcroît.

fouchécourt église, 539

L’Invent’Hair perd ses poils.

hairfax, montpellier, 539 (2)  hair subtil, montpellier, 539 (2)

Montpellier (Hérault), photos de Marc Gabriel Malfant, 6 septembre 2008

Poil et plume. « 7 novembre 1933. Départ du Havre le 1er novembre pour New York, sur le Champlain. A bord, comme toujours, des types plus que des individus : la danseuse espagnole, le boxeur italien, un marquis pour Hollywood. Le coiffeur se plaint de son lit :

– On me fait coucher sur une planche de fer, et pourtant le coiffeur est d’habitude bien considéré à la Transat. » (Robert de Saint Jean, Journal d’un journaliste)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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24 juin 2012 – 540

DIMANCHE.

Vie radiophonique. J’ai eu beau tendre l’oreille toute la journée, pas l’ombre d’un hommage à Thierry Roland. On a le coeur sec, sur France Culture.

MARDI.

Lecture. A marche forcée (The Long Walk, Slavomir Rawicz, 1956 pour l’édition originale, Albin Michel, 1957 pour l’édition française, rééd. Phébus, coll. Libretto n° 348, 2011, traduit de l’anglais par Eric Chédaille; 336 p., 10 €€).

« A pied, du cercle polaire à l’Himalaya 1941-1942 »

On s’est longtemps demandé si cet incroyable périple, mené par une demi-douzaine de prisonniers évadés d’un camp du Goulag à travers la Sibérie, le désert de Gobi, le Tibet et l’Himalaya, était une histoire vraie : ces hommes ont effectué des milliers de kilomètres de marche dans des conditions extrêmes, et sont presque tous parvenus à leur but. Rawicz a toujours refusé de répondre aux questions posées sur la véracité de son récit. Il a bien fait : il avait compris que sans le doute, son livre ne tenait plus. Trop imprécis pour apparaître comme un témoignage historique, trop plat pour constituer une oeuvre littéraire de valeur, il ne pouvait exister que par les questions que se posait le lecteur. Maintenant que la vérité est établie (on sait que Rawicz n’a jamais effectué ce voyage et qu’il s’est sans doute inspiré de l’aventure d’un de ses compatriotes polonais), A marche forcée s’écroule : il n’en reste qu’un récit monotone, sans âme, rédigé par un journaliste appliqué qui a recueilli et mis en forme les propos de Rawicz. Celui-ci ne se situe pas entre le Chalamov des Récits de la Kolyma (qui fait une oeuvre à partir d’une expérience historique) et le Cormac McCarthy de La route (qui fait de la fiction pure), il se situe loin derrière.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Frain (Vosges), en relation avec l’IPAD qui suit. Photo de l’auteur, 2 juin 2011.

frain détail, 540

SAMEDI.

Lecture. La Muraille de lave (Svörtuloft, Arnaldur Indridason, Forlagid, 2009 pour l’édition originale, Métailié Noir/Bibliothèque nordique, 2012 pour la traduction française, traduit de l’islandais par Eric Boury; 320 p., 19,50 €€).

Indridason adopte la même tactique que dans son roman précédent, La Rivière noire : il a envoyé son élément vedette, le commissaire Erlendur, en stage nature dans les fjords de l’est de l’Islande et fait entrer ses remplaçants sur le terrain. En football, cela s’appelle désormais du coaching. C’est censé redynamiser une équipe, apporter du sang frais, redonner de l’impulsion au jeu. Mais dans L’Equipe, on vous dira qu’un bon coaching dépend de la « profondeur du banc » dont dispose l’entraîneur. Et sur ce plan, Indridason a des moyens limités : il a commencé par titulariser une femme dans La Rivière noire et le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a guère convaincu. En accordant sa confiance, pour ce dernier match, à Sigurdur Oli, Indridason montre encore une fois les limites de son effectif. Aucune envergure, une maigre stature. Dans les tribunes, on s’impatiente, on trépigne et on réclame : « Erlendur ! Erlendur ! »

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 2 juin 2011. 117 km. (15723 km).

frain, 540

148 habitants

   Soleil. Le vinaigrier est planté trop en arrière pour faire de l’’ombre à la stèle qui se détache sur le ciel bleu. Les bégonias sont rouges et frais, les jardinières sont assises sur les marches et les vasques jouent aux quatre coins sur la balustrade. Les lettres d’’or brillent sur le granit gris.

frain monument, 540

Aux héros de Frain

Morts pour la Patrie

1914-1918

POINCOT Paul

LALLEMENT Albert

MANTE Joseph

LECLERC Henri

DAUTREY Henri

THIERIOT Paul

BRENIER Marcel

LHEUREUX Charles

SOYER Gabriel

TISSERAND Camille

CREUSOT Paul

   Le monument est signé E. PERRIN à Pouxeux, comme ceux d’’Autigny-la-Tour et de Châtenois.

L’Invent’Hair perd ses poils.

isa-tif, avignon, 540 (2)  isa coif, paris, 540

Avignon (Vaucluse), photo de Marc-Gabriel Malfant, 17 juin 2011 / Paris, avenue Philippe-Auguste, photo de Pierre Cohen-Hadria, 17 juillet 2011

Poil et plume. « La France a une cinquième colonne aux U.S.A. : les cuisiniers et les coiffeurs. L’Allemagne a la sienne : les banquiers. » (Robert de Saint Jean, Journal d’un journaliste)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

 

 

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