Septembre 2013

1er septembre 2013 – 591

MARDI.

Lecture. Miséricorde (Kvinden I Buret, Jussi Adler-Olsen, 2007 pour l’édition originale, Albin Michel, 2011 pour la première édition française, rééd. LGF coll. Le Livre de Poche Thriller n° 32818, 2013, traduit du danois par Monique Christiansen; 528 p., 7,90 €€).

Il ne serait pas étonnant qu’on essaie de nous vendre la trilogie de Jussi Adler-Olsen, dont Miséricorde est le premier épisode, comme l’équivalent danois du Millénium de Stieg Larsson. En tout cas, le succès éditorial est au rendez-vous et les critiques sont enthousiastes. Mais on reste loin du compte : le roman est nettement en dessous du modèle suédois, que ce soit sur le plan de la force politique ou sur celui de la tenue de l’intrigue. La mise en place est laborieuse, et l’histoire n’acquiert un rythme satisfaisant et prenant que dans sa deuxième partie. Comme il est question d’une affaire de séquestration, on a du mal à ne pas penser à ce que faisait, sur ce thème, Thierry Jonquet dans Mygale  – et en cent cinquante pages. Cela dit, Miséricorde possède quelques atouts qui peuvent expliquer son succès. Si l’on y trouve comme personnage central un policier du genre solitaire et asocial que l’on connaît par coeur, l’assistant que l’auteur a choisi de donner à celui-ci est plus inattendu. Il s’agit d’un jeune réfugié syrien, nommé Hafez el Assad (!), dont le mode de vie et l’état d’esprit sont à l’opposé de ceux de son mentor. Doté d’une faculté de déduction et d’analyse surprenante, il perturbe les habitudes de son chef avec lequel il forme un couple étonnant et sympathique dont on a envie de connaître l’évolution.

JEUDI.

Lecture. Vies imaginaires (Marcel Schwob, Charpentier & Fasquelle, 1896 pour la première édition, rééd. Gallimard, coll. L’Imaginaire n° 304, 1994; 198 p., 6,60 €€).

Lorsque Marcel Schwob fait paraître dans Le Journal de 1894 ses premières « Vies imaginaires », la biographie est un genre négligé. Plutarque et Vasari sont loin, Chateaubriand a publié sa Vie de Rancé mais le genre n’attire guère. Pour se trouver des maîtres, Schwob, dans sa préface, se tourne vers l’étranger et cite les Vies des personnes éminentes de John Aubrey (un Anglais du XVIIe siècle) et l’œoeuvre du peintre Hokusai pour son art du détail. Car pour Schwob, tout est dans le détail : »l’idéal du biographe serait de différencier infiniment l’aspect de deux philosophes qui ont inventé à peu près la même métaphysique ». L’autre but que se donne Schwob réside dans le choix des personnages dont il va raconter la vie. Tournant le dos aux biographes qui, jusque là, « ont supposé que seule la vie des grands hommes pouvait nous intéresser », il affirme que « l’art du biographe serait de donner autant de prix à la vie d’un pauvre acteur qu’à la vie de Shakespeare », premier trait commun entre ses Vies imaginaires et les Vies minuscules d’un de ses plus fameux successeurs dont nous aurons à reparler. Les vingt-deux personnes qu’il présente ne sont donc pas toutes des vedettes : aux noms connus (Lucrèce, Pétrone, Uccello…) se mêlent des seconds couteaux tirés de différentes époques de l’histoire : des philosophes, des pirates, des courtisanes, dont il raconte la vie en trois ou quatre pages. Son matériau de base est l’érudition, à laquelle on le soupçonne d’ajouter, pour lier la sauce, une bonne dose d’imagination et d’invention. Ce que ne cesse de faire Pierre Michon, on y revient, dans des livres comme Maîtres et serviteurs ou Mythologies d’hiver. L’analogie ne s’arrête pas là, car à côté du fond il y a la forme. La langue de Schwob, précise, coupante, son goût pour le vocabulaire exact au risque de paraître archaïque (ses portraits sont pleins de ducats, de pourceaux rayés, de gentilshommes de fortune, de cires saintes et de draps de serge) se retrouveront plus tard chez Michon. C’est une prose qui lui vient de Flaubert peut-être, de Salammbô ou plus sûrement de La Légende de saint Julien l’Hospitalier, voir ces deux ouvertures : « Lucrèce apparut dans une grande famille qui s’était retirée loin de la vie civile. Ses premiers jours reçurent l’ombre du porche noir d’une haute maison dressée dans la montagne. L’atrium était sévère et les esclaves muets » (« Lucrèce »), « Il naquit en des jours où des baladins vêtus de robes vertes faisaient passer de jeunes porcs dressés à travers des cercles de feu, où des portiers barbus, à tunique cerise, écossaient des pois dans un plat d’argent, devant les mosaïques galantes à l’entrée des villas, où les affranchis, pleins de sesterces, briguaient dans les villes de province les fonctions municipales, où des récitateurs chantaient au dessert des poèmes épiques, où le langage était tout farci de mots d’ergastule et de redondances enflées venues d’Asie » (« Pétrone »). La similitude entre Schwob et Michon n’est sans doute pas une nouveauté : une simple recherche, si j’en avais le courage, me montrerait sans doute que c’est un pont aux ânes de la critique littéraire. Cela reste tout de même un plaisir de la découvrir par hasard.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Lettrage intéressant à Saint-Louis (La Réunion), photo d’Antoine Fetet, 7 avril 2013.

cordonnerie, saint-louis, a.fetet, 591 (2)

SAMEDI.

Football. SA Spinalien – US Sarre-Union 3 – 2.

Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental. 1er juillet 2012. 61 km. (19833 km).

haillainville, 591

171 habitants

    Le monument, colonne de pierre blonde ouvragée signée Aubert, se dresse devant l’’église. Il est surmonté d’une Croix de guerre, porte une inscription « Pro Patria » et une palme en bas-relief. Le parterre qui en fait le tour est couvert de rosiers en fleur, avec des thuyas à chaque coin et, moins attendu, un yucca en pot devant la plaque qui porte les noms.

haillainville monument, 591

Aux glorieux enfants

De Haillainville

Morts pour la France

1914-1919

COSSERAT François 9 août 1914 Ste Marie-a-Mines

COLIN Albert 18 nov. 1914 Wittschaete

FIKINGER Emile 22 avril 1915 Bois-l-Prêtre

MANGIN Emile capl 13 mars 1915 Mesnil-l-Hurlus

CHARTIER Lucien 25 sept. 1915 Bionville

MARTIN René 16 oct. 1916 Harbonnières

DEMANGEL Jules 7 avril 1918 Forêt de Hesse

OLIVIER Emile 22 juillet 1916 Hem-Monacu

CROIZIER Charles 27 mai 1919

AUBRY Charles 17 nov. 1921 Paris

GRANGE Edmond 8 juin 1940 Sully (Oise)

LAURENT Paul Maire 19 sept. 1944

CLEVER Emile 28 sept. 1940 au Dahomey

             L’Invent’Hair perd ses poils.

pour coiff-hair, le plessis-bouchard, 591 (2)

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Le Plessis-Bouchard (Val-d’Oise), photo de Catherine Le Cam, 13 mai 2009 / La Haye-du-Puits (Manche), photo de Gilda Fiermonte, 20 août 2009

 Poil et plume. « Dans la rue, nous croisâmes un cortège d’enterrement. C’était une jeune fille de dix-huit ans que l’on conduisait au cimetière. […] Un coiffeur, amoureux de la morte, me prêta son blaireau et je pus ainsi donner la dernière aspersion au cadavre, au moment où la cloche donnait le dernier coup de battant de sa sonnerie enfiévrée. » (Jean Genbach, Satan à Paris)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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8 septembre 2013 – 592

DIMANCHE.

Vie vacancière (fin). Dernier bol d’air pris à Saint-Jean-du-Marché, Gérardmer et sur le plateau de Champdray avant de replonger dans l’atmosphère confinée des salles de classe.

LUNDI.

Vie professionnelle. Je fais mon retour au collège Louis-Pergaud, Châtel-sur-Moselle, pour ce qui doit être, toutes compétitions confondues, ma cinquantième rentrée. On respecte mon grand âge : l’emploi du temps qui m’est alloué cette année m’autorisera à siester at home – condition de mon maintien sur cette Terre – cinq jours par semaine. Le reste du temps, je m’emploierai à survivre.

MARDI.

Vie sanitaire. Dès les premières lueurs du jour, un mouvement anodin me met le dos en capilotade. Dans le 7 heures 38, je voyage debout de peur de ne pouvoir me relever si je m’assois. Je parviens à faire bonne figure au collège où, heureusement, je n’ai pas encore d’élèves à recevoir et où je ne suis venu que pour préparer la soupe que je leur servirai à partir de jeudi. N’empêche, ça commence mal.

MERCREDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Nora Roberts, Un coeur en flammes, J’ai lu, 2012.

Lecture. Et il ne restera que poussière… (All That Remains, Patricia Cornwell, 1992 pour l’édition originale, traduit de l’américain par Gilles Berton; in « Patricia Cornwell 1, Quatre romans », éditions du Masque, coll. Intégrales, 1998; 1216 p., s.p.m.).

Pour son troisième roman, Patricia Cornwell semble avoir trouvé le juste équilibre entre la construction psychologique de son personnage, la légiste Kay Scarpetta, et l’intrigue policière à laquelle elle prend part. De fait, cette enquête, sur les traces d’un tueur de couples, est plus intéressante à suivre que les précédentes. L’auteur y fait alterner les moments de piétinement et les avancées, et sait utiliser les compétences particulières de Scarpetta – qui sont d’ailleurs les siennes propres, héritées de son passé d’informaticienne au Medical Examiner’s Office de Richmond – sans verser dans le jargon ou l’hypertechnicité. L’autre versant de la vie professionnelle de Patricia Cornwell est également traité avec un personnage de journaliste, une amie de Kay Scarpetta, qui finira sous les balles d’un tueur. Une manière comme une autre de tourner le dos à sa carrière.

JEUDI.

Vie professionnelle. J’accueille mes premiers élèves, le dos au mur. Au sens propre.

VENDREDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Harlan Coben, A quelques secondes près, Fleuve Noir, 2013.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Pompes à essence creusoises, Magnat-l’Etrange (29 juillet 2009) et Evaux-les-Bains (6 août 2012).

pompe à essence, magnat-l'étrange, 592-713  pompe à essence, évaux-les-bains, 592

SAMEDI.

Football. SA Spinalien – FC Montceau-Bourgogne 2 – 2.

IPAD. 14 juillet 2012. 138 km. (19971 km).

harchéchamp, 592

112 habitants

    Pas de monument, les morts du village figurent sur celui de Barville, visité le 14 septembre 2003.

L’Invent’Hair perd ses poils. Le métier de détective capillaire pour l’Invent’Hair n’est pas toujours reposant. Il y a quelques années, un envoyé spécial à Vesoul dut prendre ses jambes à son cou après avoir photographié l’enseigne d’un merlan (Agence de détectifs, une merveille) qui bondit hors de sa boutique pour le poursuivre ciseaux en mains. Le précieux BB, émissaire plénipotentiaire en Loire-Inférieure et néanmoins capillicole, relate sa dernière trouvaille en ces termes :

Métier risqué que celui de correspondant local des Notules de culture domestique.

Dans le patelin voisin de Bouguenais (18 194 habitants, monument aux morts), avisant un salon de coiffure Cheveux d’anges (pourquoi pas ?), je me postai avant-hier sous l’enseigne pour réaliser un cliché. Sortant de l’officine (comme une diablesse de sa boîte), une dame m’interpella, plutôt rogue : « Vous faites quoi ?

– Ben une photo, juste une photo.

– Et, on peut savoir pourquoi ?

– Parce que le nom me plaît. »

L’employée hurlant à la patronne restée à l’intérieur : « Parce que le nom lui plaît !… »

« Et pour quoi faire [pour coiff’hair],  cette photo ?

– Ben pour la garder, la regarder…

– C’est tout ?

– C’est tout…

– Vous nous jurez que vous ne la mettrez nulle part, pas sur Internet ? »

Sur la tête du notulateur en chef, j’ai juré.

affirmatif, avignon, 592  affirmatif, firminy, 592

Avignon (Vaucluse), photo de Brigitte Celerier, 28 mai 2009 / Firminy (Loire), photo de Marc-Gabriel Malfant, 15 juillet 2012

Poil et plume. « Les cheveux gras font rien aux peignes, c’est les cheveux sucrés qui bousillent les dents. » (Jean-Marie Gourio, Brèves de comptoir)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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15 septembre 2013 – 593

LUNDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Paul Bonnecarrière, Par le sang versé : la Légion étrangère en Indochine (Fayard, 1969).

Lecture. Ma vie balagan (Marceline Loridan-Ivens, Robert Laffont; 268 p., 19 €€).

On a assez souvent entendu Marceline Loridan-Ivens sur les ondes du service public depuis la sortie de son autobiographie. Il est vrai que sa parole est précieuse : ancienne déportée au camp de Birkenau avec Simone Veil, compagne du cinéaste Joris Ivens, réalisatrice elle-même, engagée dans plusieurs luttes de l’après-guerre (FLN, avortement…), sa vie peu commune méritait d’être relatée. Logiquement, c’est sur ces expériences que son livre de souvenirs est construit. Mais c’est pour des faits moins marquants que j’ai tenu à le lire : Marceline est née à Epinal en 1928 et Georges Perec, qu’elle impressionnait beaucoup, fut l’un de ses soupirants en 1959. De Perec, pas de traces : « J’ai connu bien des peintres à leurs débuts, des écrivains devenus très célèbres depuis », fermez le ban. D’Epinal, guère plus. « Je suis donc née il y a soixante-dix-huit ans. A Epinal. Le 19 mars 1928, à trois heures du matin. » De 1929 à 1937, elle vécut à Nancy puis la famille revint à Epinal de fin 1937 à 1940. Elle dit avoir fréquenté le Palais de la bière, je vois où c’était, le cinéma, il y en avait plusieurs, il n’y a pas d’autres lieux nommés. Mais une photo de classe la montre dans une cour d’école que je pourrais réussir à identifier. Elle dit qu’elle descendait dans les abris au moment des bombardements. Là aussi, des abris, il devait y en avoir beaucoup. Je me souviens d’ailleurs de cette inscription, « ABRI », soulignée d’une flèche, sur un mur situé à l’angle du chemin de la Justice et de la rue Saint-Michel où j’allais à l’école maternelle. Ma grand-mère a peut-être croisé la petite Marceline, ou ses parents, à cette époque. L’époque où Marceline et ses parents s’appelaient Rozenberg, un nom qui explique leur départ vers le sud, Bollène, en 1940. Ma grand-mère habitait, pendant la guerre, faubourg d’Ambrail. Elle avait pour voisine Mme B., dont le nom entier était alors aussi dangereux à porter que celui des Rozenberg. Je me suis toujours demandé, comme sans doute pas mal de gens de ma génération, ce que les membres de ma famille avaient fait pendant la guerre. Mes parents étaient enfants, ma mère avait quitté Paris pour être mise en sûreté dans une ferme, en Belgique ou au Luxembourg, mon père était à Epinal avec ses parents, sa soeur, son frère. Je ne sais pas ce que mes grands-pères, que je n’ai pas connus, ont fait pendant la guerre. Le titre du dernier livre de Pierre Bayard, Aurais-je été résistant ou bourreau ?, m’a toujours prodigieusement énervé : il y avait bien d’autres voies, bien d’autres vies à mener entre ces deux extrêmes. A Epinal, je pense que, comme la plupart de leurs concitoyens, mes grands-parents se sont employés à survivre et à protéger leurs enfants. Mais un jour mon père m’a dit qu’il se souvenait que pendant ces années noires, « Mme B. venait chez nous quand elle craignait quelque chose ». Ce quelque chose, ce n’est pas forcément l’imminence d’une rafle ou d’une arrestation, elle pouvait avoir peur des bombardements ou de l’orage, je n’en sais rien. Il ne s’agit pas d’action héroïque, de Juifs cachés dans une cave du faubourg d’Ambrail, mais le fait de savoir qu’une femme nommée B. pouvait, en 1940, se trouver rassurée auprès de mes grands-parents a suffi à me rassurer moi-même sur la tenue des personnes dont je suis issu. Je vois souvent, à Epinal, le fils de Mme B., devenu un commerçant prospère. Je ne lui ai jamais parlé de sa mère.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Adepte de l’école viennoise, Paris, photo de Pierre Cohen-Hadria, 3 janvier 2012.

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SAMEDI.

 Faits divers. « Nice. Un bijoutier mis en examen pour meurtre après avoir fait feu sur un braqueur » (la radio). Signalons, pour rassurer tout le monde, que personne n’a été tué, blessé, menacé ni inquiété lors du dernier cambriolage de la pharmacie qui date de vendredi dernier.

Vie littéraire. Je relis dans le 15 heures 02 les épreuves de mes articles sur Fallet et Gengenbach, reçues ce matin. Je fais un saut au Livre sur la Place, à Nancy, histoire de prendre livraison du dernier numéro de la revue Les Refusés auquel j’ai collaboré – très brièvement cette fois – et de saluer ses animateurs, notuliens comme il se doit. Je ne m’attarde pas dans les allées, je n’ai personne à saluer cette année et les manifestations littéraires sans Raymond Poulidor m’intéressent peu.

Lecture. L’Incrédulité du Père Brown (The Incredulity of Father Brown, Gilbert Keith Chesterton, 1926, rééd. in « Les Enquêtes du Père Brown », Omnibus 2008; traduction Patrick Dusoulier; 1212 p., 28 €€)

IPAD. 15 juillet 2012. 98 km. (20069 km).

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44 habitants

    Pas de monument aux morts visible. Un quarante-quatrième de la population est dehors : je l’’interroge. Les victimes sont sur le monument de Saint-Maurice-sur-Mortagne, qu’’il n’’est pas encore l’’heure d’’étudier.

L’Invent’Hair perd ses poils.

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 Le Val-d’Ajol (Vosges), photo de l’auteur, 31 mai 2009 / Thaon-les-Vosges (Vosges), idem, 7 mai 2010

Poil et plume.

« On se perdrait dans le dédale de ces routes étroites

désertes muettes rectilignes

et d’’autant plus « interminables » qu’on y roule au pas

serrant le fossé quand on vient à croiser une rare voiture.

N’’est-il pas complaisant le hasard

qui me plante à Talais

devant la boutique d’’Isa’ Tiff Coiffure

ce 15 mars 2007

jour exact où mon amie Isa –

vraie Isa belle Isa et non Isabelle –

fête l’’anniversaire de ses trente ans

et quitte le théâtre

pour s’’orienter vers la formation de coiffure qu’’elle a choisie ?

J’’ai arrêté la voiture pour pianoter et cliquer

dans l’’herbe de l’’accotement

sur mon téléphone portable

photographier l’’enseigne

et envoyer illico à Isa

un message et un cliché

attestant d’’une pensée pour elle

qui a trouvé ici l’illustration d’une rencontre imprévue. »

Bernard Bretonnière, Des estuaires… Bacs de Loire, Bacs de Gironde, road poem, avec 59 photographies de Wilfried Guyot (Libourne, La Part des anges Editions, 2008)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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22 septembre 2013 – 594

DIMANCHE.

 Vie automobile. Il était question, l’autre dimanche, des risques encourus par les collaborateurs de l’Invent’Hair. La quête des monuments aux morts peut aussi ménager des surprises. Parfois, c’est le monument qui est difficile à trouver, voire introuvable. Aujourd’hui, c’est le village. Lignéville. J’ai regardé la carte avant de partir mais je n’arrive pas à le localiser, je tourne autour. Je m’égare dans un chemin peu carrossable où l’auto rebondit d’ornière en caillou, entre Saint-Baslemont et Thuillières. En fait, j’adore ça, me perdre, errer au hasard dans un monde qui n’autorise plus guère ce genre de dérive depuis l’apparition du GPS. Et je finis par trouver Lignéville et son monument. Mes notes prises, au moment de remonter dans l’auto, je m’aperçois que celle-ci saigne du nez. Sous le capot avant, une large flaque s’étale. Je ne perds pas de temps à identifier le liquide, huile, essence, truc à freins, en tout cas ce n’est pas le lave-glace, il faut faire vite. Je regagne Epinal en serrant les fesses et abandonne lâchement la bête sur une bande herbeuse où ‘herbe ne repoussera plus, devant le garage qui fait face à la pharmacie. Un coup d’oeil sous les jupes, le liquide continue à s’échapper, lentement mais en continu, c’est de l’huile. L’homme de l’art s’en occupera demain.

LUNDI.

Courriel. Une demande d’abonnement aux notules.

MARDI.

Lecture. La mauvaise fortune : Charles-Louis Philippe (Bruno Vercier, Gallimard, coll. L’un et l’autre, 2011; 240 p., 19,80 €€).

« Philippe est mort, qui était seul et pauvre et petit. » Ce n’est pas tous les jours qu’on peut citer du Claudel. Ce vers se trouve à la fin d’un poème hommage paru dans la NRf en 1910. Charles-Louis Philippe était mort l’année précédente, et enterré dans le cimetière de Cérilly, Allier, où il avait vu le jour trente-cinq ans auparavant. Petit, c’est vrai, et de plus le visage abîmé par une maladie d’enfance, pauvre, c’est vrai aussi, seul, ça l’est moins. Les livres de Charles-Louis Philippe, La Mère et l’Enfant, Le Père Perdrix et surtout les deux que j’ai découverts cet été, Bubu de Montparnasse et Croquignole, avaient été remarqués et lui avaient valu l’estime et parfois l’amitié de beaucoup de gens. Des gens de lettres entre autres, Gide, Fargue, Jammes, Léon Werth, Claudel donc, et d’autres. Il fréquentait aussi Léautaud, devait sa place de piqueur à la Ville de Paris à Maurice Barrès. Bruno Vercier fréquente Philippe depuis longtemps, il annote fidèlement ses rééditions depuis 1978. Il livre ici une sorte de biographie en pointillé qui est bien dans l’esprit de cette collection créée par Pontalis. Vercier écrit moins sur Philippe qu’avec Philippe, voire à la place de Philippe dans certains passages. C’st un hommage d’une grande sensibilité, en totale empathie avec le personnage. Philippe y apparaît comme un homme simple, honnête et bon qui n’a jamais renié ses racines paysannes et en qui Vercier voit un précurseur de Cingria et de Michon. Les morts sont tous de braves types, chantait l’autre, mais celui-ci semble bien en avoir été un fameux de son vivant.

JEUDI.

Vie mécanique. Je récupère l’auto, réparée, au garage. Un carter d’huile vaut aussi cher qu’un GPS.

Vie notulienne. Contrairement au Collège de ‘Pataphysique dont il est membre, le notulographe n’assure pas d’assistance en corps en cas d’obsèques. Il peut en revanche manifester sa sollicitude lors d’événements sanitaires nécessitant l’hospitalisation d’un membre de la notulie. Ainsi, un notulien retenu ces dernières semaines dans une clinique lyonnaise et, de fait, privé de sa pâture électronique, s’est vu acheminer une édition papier des numéros parus pendant son séjour. Aujourd’hui, le notulographe s’est déplacé, en automobile, jusqu’à l’hôpital de Golbey pour assurer de son soutien une notulienne accidentée dont le corps meurtri a semblé de suite requinqué par cette visite, bien que l’imposition des mains soit interdite sur un bassin fracturé.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Fatigué de vivre, rubrique nécrologique, La Liberté de l’Est, 24 novembre 1999.

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SAMEDI.

Football. SA Spinalien – Jura Sud Foot 2 – 1.

Lecture. Pensées d’un emballeur : pour faire suite aux Maximes de La Rochefoucauld (Commerson, 1851, rééd. Garnier, coll. Classiques du Rire et du Sourire, 1978; 196 p., s.p.m.).

 IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 21 août 2012. 80 km. (20149 km).

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538 habitants

    A côté de l’’église se tient une stèle ventrue en pierre de mauvaise qualité et abîmée, qui forme une composition en trois étages. Elle est ornée de bas-reliefs : une croix de Lorraine, un coq entouré d’’une guirlande de feuilles de chêne, un ensemble glaive-étendard-Croix de Guerre-palme. Les noms sont inscrits sur des plaques de marbre blanc.

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La commune de Haréville reconnaissante

A ses enfants

Morts pour la France

1914-1918

PREVOT Emile

MAGNIER Maurice

DURAND Henri

BAGUET Camille

DIEUDONNE Edmond

BARTHELEMY Justin

BARJONET Julien

JACQUET Léon

SAVOY Eugène

USINIER Félix

MORY Henri

BAUDE Raymond

GALAND Gustave

MANSUY Charles

BRULE Joseph

BARTHELEMY Marc

LANTERNE Paul

SELLIER Auguste

1939-1945

MATHIEU Adrien

MEIGNIEN Pierre

BONTEMPS Marcel

SELLIER René

THIRIET André

             L’Invent’Hair perd ses poils.

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Arcis-sur-Aube (Aube), photo de Catherine Stavrinou, 9 octobre 2008

             Poil et plume. « Un bel organe, un imperturbable aplomb, plus de tempérament que d’’intelligence et plus d’’emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et du toréador.

[…]

Tout à coup elle lui prenait la tête dans les deux mains, le baisait vite au front en s’’écriant : « Adieu ! » et s’’élançait dans l’escalier.
Elle allait rue de la Comédie, chez un coiffeur, se faire arranger ses bandeaux. La nuit tombait; on allumait le gaz dans la boutique. » (Gustave Flaubert, Madame Bovary)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

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29 septembre 2013 – 595

LUNDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Paulo Coelho, Le Manuscrit retrouvé (Flammarion, 2013).

MARDI.

Courriel. Une demande d’abonnement aux notules.

JEUDI.

Epinal – Châtel-Nomexy (et retour). Frédéric Saldmann, Le meilleur médicament, c’est vous ! (Albin Michel, 2013). Peu avant l’arrivée en gare d’Epinal, la lectrice-voyageuse pose le livre et sort de son sac un pot de confiture empli d’un liquide verdâtre. Elle dévisse le couvercle et boit une grande lampée en fermant les yeux. Je ne sais si c’est un médicament, mais ce que je sais c’est qu’on ne le vend pas en pharmacie.

VENDREDI.

Lecture. Schnock n° 4 (La Tengo Editions, automne 2012; 176 p., 14,50 €€).

« La revue des Vieux de 27 à 87 ans »

Les concepteurs de cette revue trimestrielle ont un certain flair. En visant une tranche d’âge à la fois large et précise, celle qui rassemble ceux qui sont parvenus à l’âge adulte dans les années 1970-80, ils sont sûrs de toucher un large public. En misant sur les souvenirs, parfois teintés de nostalgie, qui peuplent la mémoire de ce public, ils sont sûrs d’éveiller son attention. En pariant sur la qualité et un humour un rien décalé, ils se démarquent des autres médias qui jouent sur le même terrain : la télévision, de façon assez vulgaire avec les émissions d’Arthur, la radio, sur un mode plus élitiste avec les rediffusions d’archives de France Culture. Schnock a choisi de remettre au jour les objets, les personnes, les modes d’expression appartenant à la culture populaire de ces années-là, sans peur du mauvais goût. Chaque numéro donne la part belle à une personnalité, Jean-Pierre Marielle, Amanda Lear et Jean Yanne pour les trois premières livraisons, Daniel Prévost pour celle-ci. Un Prévost que l’on retrouve dans ses facéties pour Le petit rapporteur ou Merci Bernard, dans ses rôles au cinéma, mais aussi, de façon plus inattendue, dans ses débuts au cabaret où il interprétait des parodies de Georges Brassens et de Boby Lapointe. D’autres personnages moins connus apparaissent au fil des rubriques, comme Magali Noël, Vince Taylor ou Dominique Zardi. Attardons-nous un peu sur le sujet Zardi, qui est peut-être le second rôle le plus connu du cinéma français. A sa mort, en 2009, la presse l’a salué en parlant de lui comme « l’homme aux cinq cents films », ce qui était sans doute exagéré. Le site IMDb, que l’on peut considérer comme fiable, en recense 308 en comptabilisant les rôles pour la télévision. J’ai vu, pour ma part, 104 films avec Zardi. Pour voir quelqu’un dans plus de cinq cents films, il vaut mieux se tourner vers le cinéma américain et Bess Flowers : IMDb lui en attribue 835 – je n’en ai vu que 45. Une autre différence entre les deux comédiens tient au fait que Zardi est immédiatement reconnaissable avec sa tronche d’ancien boxeur et avait toujours des rôles bien identifiés alors que Bess Flowers, à part dans les premiers films de Laurel et Hardy, ne jouait le plus souvent qu’une silhouette dans une scène de foule. Ce que l’on apprend dans Schnock, c’est que Zardi a également écrit des livres, sur sa carrière bien sûr mais aussi un intrigant Génie du judaïsme dont je lirais bien quelques pages. Tout comme je lirais bien Rébus, un roman de Paul Gégauff paru chez Minuit (ce qui peut étonner quand on connaît le personnage mais n’oublions pas que Gengenbach lui-même fut édité chez Minuit) qui fait l’objet d’un article. Schnock s’intéresse aussi aux loubards, à Superman, à Dick Rivers, aux plumes, à Vertigo, à un tas de choses qui la rendent décidément très attractive. On serait même prêt à dire que c’est un pari entièrement réussi s’il n’y avait un hic, et de taille : la présentation. La couverture est réussie et permet une identification immédiate avec les dessins d’Erwan Terrier. Mais dès qu’on s’aventure à l’intérieur, c’est une autre histoire : le papier est moche, terne, les photos sont reproduites de façon épouvantable, la maquette est totalement ratée. Le succès obtenu par les premiers numéros devrait autoriser, on l’espère, une nouvelle présentation un peu plus soignée.

 Le cabinet de curiosités du notulographe. Boulangerie située à proximité du musée Bonnard, Le Cannet (Alpes-Maritimes), photo de l’auteur, 22 avril 2013.

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SAMEDI.

Lecture. Profanation (Fasandraeberne, Jussi Adler-Olsen, Politikens Forlag, Copenhague, 2008 pour l’édition originale, Albin Michel, 2012 pour la traduction française, traduit du danois par Caroline Berg; 544 p., 22,90 €€).

« La deuxième enquête du département V »

 IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 29 août 2012. 70 km. (20219 km).

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commune du Val-d’Ajol

   Pas de monument visible.

L’Invent’Hair perd ses poils.

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Glasgow (Ecosse, Royaume-Uni), photo de Benoît Howson, 1er novembre 2008

   Le jeu de mots est peu accessible : en dehors du sens capillaire du mot anglais « fringe » (la frange), « the lunatic fringe » est une périphrase qui désigne une bande d’enragés, d’extrémistes fanatiques.

  Poil et plume. 

FABLE

Un affreux chat-z-en casquette

courait après les souris

Un affreux rat-z-en liquette

grignotait du riz et du riz

Auquel des deux la grande chance ?

Rasés de frais et mis en plis

ces deux bestioles sans souffrance

se transformaient en dandys

Enfants apprenez cette fable

sa morale et sa conclusion

Le coiffeur être formidable

a toujours et toujours incontestablement raison

Raymond Queneau, Si tu t’imagines  L’instant fatal II, 1948.

Note de Claude Debon dans l’édition Pléiade : Queneau se coupait les cheveux lui-même, préférant un ratage aux « fantaisies d’un professionnel. Un jour l’un d’eux voulait même me ratisser les sourcils. C’est pour fêter ma délivrance que j’ai composé cette petite fable » (Chansons d’écrivains, 4e émission, Les amis de Valentin Brû, n° 8, 1979).

Bon dimanche,

Philippe DIDION

 

 

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