27 mars 2016 – 703

MARDI.

Lecture. Autour d’un clocher : Mœurs rurales (Henry Fèvre et Louis Desprez, Kistermaeckers, 1884, rééd. Mont Analogue Editeur, 1992; 300 p., 130 F).

Ils ont vingt ans à peine, ils viennent tous deux de Chaumont où ils ont été pris de la fièvre naturaliste. En 1881, Henry Fèvre et Louis Desprez montent à Paris où ils rencontrent leurs maîtres, Daudet, Zola, Goncourt, Huysmans peut-être. Très vite leur vient l’idée d’un roman à quatre mains ayant pour cadre la province dont ils sont issus. La vie d’un village champenois, Vicq, où l’arrivée d’une institutrice bien en chair met les sens du curé local en ébullition. Une liaison scandaleuse en résulte dont le modèle, nous disent les responsables de cette édition, a été pêché dans un village des Vosges, Happoncourt. Autour de ce couple gravite la population locale, cabaretier, docteur, paysans, toute une galerie dont aucun membre ne sort intact du traitement infligé par le duo d’écrivains : ce ne sont que trognes tordues, corps bancroches, esprits retors conduit par la jalousie, la médisance, l’appât du gain. L’écriture est enlevée, rapidement plaisante au bout de quelques pages de mise en route, et rend hommage aux maîtres : on n’est pas loin du pastiche de Zola ou de Flaubert dans quelques scènes traitées comme des morceaux de bravoure. C’est peut-être du naturalisme de seconde division mais c’est un bon roman, vivant, drôle, qui fut cependant refusé par Stock, un peu effrayé par la crudité de certains passages. Les jeunes gens se tournent alors vers Bruxelles où Kistermaeckers, l’éditeur de Maupassant et de Huysmans, consent à publier. Un procès s’ensuit. Desprez accepte d’endosser seul la paternité de l’ouvrage pour protéger son ami, encore mineur. La cour d’assises de la Seine le condamne à mille francs d’amende et à un mois de prison. Outrage aux bonnes mœurs. “Cet estropié de Desprez, l’auteur du livre Autour d’un clocher, qui va faire son mois de prison demain avec ses béquilles, sa pauvre figure anémique, son toupet en escalade, me semble, en chair et en os, le bois de Tony Johannot détaché de la couverture de son Diable boiteux” écrit Goncourt dans son Journal. De santé fragile, Desprez ne se remettra pas de son séjour à Sainte-Pélagie et mourra en décembre 1885, dix-huit mois après la parution du livre. Goncourt, toujours : “Desprez, cet enfant, cet écrivain de vingt-trois ans, vient de mourir de son enfermement avec des voleurs, des escarpes, de par le bon plaisir de M. Camescasse, lui, un condamné littéraire ! On ne rencontre pas le fait d’un assassinat comme celui-ci sous l’Ancien Régime, ni sous les deux Napoléon.” Il fut un temps où la littérature était un sport dangereux.

MERCREDI.

Lecture. Comment les grands de ce monde se promènent en bateau (Mélanie Sadler, Flammarion, 2015; 152 p., 16 €).

Roman sélectionné pour le Prix René-Fallet 2016.

VENDREDI.

Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Michel Lallement, Histoire des idées sociologiques : des origines à Weber, Armand Colin, 2012.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Listes de courses ramassées par l’auteur.

  

Mandelieu-la-Napoule (Alpes-Maritimes), 3 mai 2014 / Monoprix Epinal (Vosges), 17 avril 2015

SAMEDI.

Films vus. Le huitième jour (Jaco Van Dormael, Belgique – France – R.-U., 1996)

Opération jupons (Operation Petticoat, Blake Edwards, E.-U., 1959)

The American (Anton Corbijn, E.-U. – R.-U., 2010)

Alléluia (Fabrice Du Welz, Belgique – France, 2014)

Frigo à l’électric hôtel (The Electric House, Edward F. Cline & Buster Keaton, E.-U., 1922)

Malec chez les fantômes (The Haunted House, Edward F. Cline & Buster Keaton, E.-U., 1921)

Le Crime de Malec (The Goat, Buster Keaton & Malcolm St. Clair, E.-U., 1921)

Malec chez les indiens (The Paleface, Edward F. Cline & Buster Keaton, E.-U., 1922)

  Frigo fregoli (The Play House, Edward F. Cline & Buster Keaton, E.-U., 1921)

Frigo déménageur (Cops, Edward F. Cline & Buster Keaton, E.-U., 1922)

La Maison démontable (One Week, Edward F. Cline & Buster Keaton, E.-U., 1920)

L’Affaire SK1 (Frédéric Tellier, France, 2014)

Cabaret (Bob Fosse, E.-U., 1972).

Invent’Hair, bilan d’étape. Bilan établi au stade de 2900 salons, atteint le 27 février 2016.

Bilan géographique.       

Classement général par pays.

  1. France : 2515 (+ 81)
  2. Espagne : 123 (+ 9)
  3. Royaume-Uni : 47 (=)
  4. Etats-Unis : 29 (=)
  5. Belgique : 22 (+ 3)
  6. Portugal : 20 (=)
  7. Suisse : 17 (+ 5)

“. Canada : 17 (=)

  1. Italie : 15 (+ 1)
  2. République tchèque : 13 (=)

L’Allemagne disparaît des sommets, la Suisse gagne trois places et la Belgique repasse devant le Portugal.

Classement général par régions (France).

  1. Rhône-Alpes : 500 (+ 19)
  2. Île-de-France : 352 (+ 11)
  3. Languedoc-Roussillon : 216 (+ 16)
  4. Lorraine : 200 (+ 3)
  5. Provence-Alpes-Côte-d’Azur : 179 (+ 1)
  6. Midi-Pyrénées : 168 (+ 1)
  7. Bourgogne : 109 (+ 6)
  8. Bretagne : 98 (+ 1)
  9. Pays de la Loire : 96 (+ 1)
  10. Centre : 82 (+ 8)

Aucun changement à signaler en tête.

Classement général par départements (France).

  1. Seine (Paris) : 277 (+ 8)
  2. Rhône : 257 (+ 14)
  3. Vosges : 127 (+ 3)
  4. Loire : 78 (=)
  5. Pyrénées-Orientales : 75 (+ 8)
  6. Loire-Atlantique : 74 (+ 1)
  7. Saône-et-Loire : 68 (+ 3)
  1. Alpes-Maritimes : 67 (=)
  2. Meurthe-et-Moselle : 56 (=)
  3. Hérault 51 (+ 7)

Le Lot quitte le top 10 où les Pyrénées-Orientales et la Saône-et-Loire dépassent les Alpes-Maritimes. Plus bas, l’Indre passe de la 47e à la 35e place grâce à un apport de 6 salons. Si l’on accepte de joindre les territoires aux départements, on notera l’entrée spectaculaire de la Nouvelle-Calédonie dans le classement (73e) avec 9 salons d’un coup (de ciseaux).

Classement général par communes.

  1. Paris : 277 (+ 8)
  2. Lyon : 118 (+ 7)
  3. Barcelone : 53 (+ 5)
  4. Nantes : 49 (=)
  5. Nice : 33 (=)
  6. Epinal : 32 (=)
  7. Nancy : 30 (=)
  8. Villeurbanne 21 (+ 2)
  9. Roanne : 17 (=)

“. Perpignan : 17 (=)

“. Strasbourg : 17 (+ 4)

Barcelone chasse Nantes du podium. Les salons néo-calédoniens mentionnés ci-dessus proviennent tous de Nouméa, ce qui permet à cette ville d’intégrer le classement à la 22e place. Bâle fait aussi son entrée avec 4 salons, tout comme, à un rang plus modeste, d’autres belles prises européennes : Utrecht, Gand et Ostende. 1199 communes possèdent aujourd’hui le label “Figure dans l’Invent’Hair”.

Bilan humain.

  1. Marc-Gabriel Malfant : 1134 (+ 40)
  2. Philippe Didion : 280 (+ 6)
  3. Pierre Cohen-Hadria : 210 (+ 2)
  4. François Golfier : 128 (+ 1)
  5. Jean-Christophe Soum-Fontez : 110 (+ 5)
  6. Hervé Bertin : 82 (+ 1)
  7. Benoît Howson : 65 (=)
  8. Christophe Hubert 58 (+ 1)
  9. Sylvie Mura : 57 (=)
  10. Bernard Cattin : 49 (+ 9)

Bernard Cattin monte à la dixième place. Avec les 9 photos de Nouméa dont il est l’auteur, Victorio Palmas (16), passe de la 33e à la 22e position.

Etude de cas. On vient de le constater, la dimension statistique de notre chantier donne régulièrement lieu à une avalanche de chiffres pas toujours digeste pour les notuliens. Pour remédier à un éventuel malaise, nous allons prendre le problème à la base et apprendre à compter avec les coiffeurs. Voici donc le premier volet d’un petit précis d’arithmétique capillaire.

    

Rezé (Loire-Inférieure), photo de Christophe Hubert, 14 octobre 2012 / Cherbourg (Manche), photo de Sibylline, 29 décembre 2013 / Paris (Seine), rue des Taillandiers, photo de Pierre Cohen-Hadria, 8 septembre 2015

    

Laon (Aisne), photo d’Antoine Fetet, 30 mai 2014 / Saint-Rambert-d’Albon (Drôme), photo de Marc-Gabriel Malfant, 11 février 2012 / Saint-Laurent-de-Mure (Rhône), photo du même, 5 août 2015

L’Invent’Hair perd ses poils.

  

Trégunc (Finistère), photo de Francis Henné, 17 juillet 2010 / Port (Ain), photo de Marc-Gabriel Malfant, 4 avril 2011

Poil et plume. ”Dans nos tenues nouvelles, ça n’allait déjà pas si bien. Malgré nos politesses, à l’entrée. Nos salutations aimables et répétées. Notre réserve. (Avant de franchir les portes des employeurs, nous passions le peigne dans nos crinières, en crachant dessus, que ça tienne en pli jusqu’au directeur qui devait nous recevoir. On avait volé un peigne et une glace de poche. Que les pauvres sont donc pauvres ! On aurait fait n’importe quoi de ridicule pour décider un peu la Chance.)” (Louis Calaferte, Partage des vivants)

Joyeuses Pâques,

Philippe DIDION

 

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20 mars 2016 – 702

DIMANCHE.

Vie régionale. “Grande région : trois noms retenus. Quel sera le nom de la grande région ? Acalie, Nouvelle Austrasie ou Rhin-Champagne sont les trois propositions retenues. La liste sera soumise dès lundi, et jusqu’au 1er avril, au vote des internautes” (Vosges Matin du jour). Cela ne va sûrement pas remuer les foules dans les Vosges, où la méfiance à l’égard de Nancy et l’éloignement de Metz font qu’on ne s’est jamais vraiment considéré comme de vrais Lorrains. A tout prendre, on serait d’ailleurs plus proche des Comtois. Mais le choix proposé interpelle tout de même. Là où on aurait pensé qu’un “Grand Est” aurait, sinon contenté tout le monde, du moins créé le moins de mécontentement, on se trouve face à un brelan prometteur : un embrayeur de calembours (Acalie fourchon et ainsi de suite), un constat d’inexistence (le vide entre le Rhin et la Champagne) et un retour à l’époque mérovingienne. Félicitons-nous donc de ne pas être internaute, nous éviterons ainsi d’être tenu pour responsable de ce qui suivra.

Lecture. Les Arpenteurs (The Ploughmen, Kim Zupan, Henry Holt and Company, 2014 pour l’édition originale, Gallmeister, coll. Nature Writing, 2015 pour la traduction française, traduit de l’américain par Laura Derajinski; 280 p., 23,50 €).

Le dispositif imaginé par Kim Zupan est intéressant : une prison du Montana avec, d’un côté des barreaux, un vieillard ayant derrière lui une longue carrière de tueur, de l’autre un jeune adjoint du shérif chargé des veilles nocturnes. Tous deux souffrent d’insomnie et passent leurs nuits à discuter, le premier dévoilant petit à petit des éléments de son brillant passé, le second avouant peu à peu les tourments de sa vie conjugale et professionnelle. Leur drôle de relation passe par l’écoute, le respect, l’estime, puis une certaine forme d’amitié. C’est très bien conduit par l’auteur qui sait alterner temps forts et moments de calme. Le problème vient de l’écriture. Kim Zupan fait partie de cette satanée “école du Montana” au sein de laquelle Jim Harrison et James Crumley, qui en furent les pionniers, auraient du mal à reconnaître leurs petits. Pour ceux-ci, la clarté est une ennemie. L’image doit surprendre (“un promontoire colossal et couvert de lichens qui s’étendaient au-dessus de l’herbe tel le dos d’une baleine constellé de coquillages”), l’adjectif qui accompagne un nom doit créer un déséquilibre (“des claquements squelettiques” , “une nuit chimique”), les dialogues doivent prendre la forme de charades ou de devinettes, les questions posées n’obtenant jamais de réponses. Ces gens-là n’écrivent jamais sans avoir à portée de mains les guides ornithologiques, botaniques et géologiques de leur contrée, histoire d’étaler leurs connaissances en sciences naturelles – ce qui leur permet d’atteindre sans effort une édition française chez Gallmeister. C’est dommage car les personnages valent mieux que ça, notamment le jeune Millimaki, l’adjoint du shérif, qu’on aimerait retrouver dans d’autres volumes moins affectés.

Rugby. Saint-Avold – RA Epinal-Golbey 36 – 27.

MERCREDI.

Lecture. Midis gagnés (Tristan Tzara, Denoël, 1939, rééd. in “Poésies complètes”, Flammarion, coll. Mille & une pages, 2011; 1760 p., 35 €).

VENDREDI.

Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Mary Higgins Clark, Le Démon du passé, Livre de poche, 1989.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Aperçu de ma collection de Lions d’or.

 

Aubusson (Creuse), photo de l’auteur, 30 juillet 2015 / Estivareilles (Allier), carte postale

SAMEDI.

Films vus. J’ai tué ma mère (Xavier Dolan, Canada, 2009)

Nos femmes (Richard Berry, France, 2015)

  Chapeau melon et Bottes de cuir (The Avengers, Jeremiah S. Chechik, E.-U., 1998)

Alabama Monroe (The Broken Circle Breakdown, Felix van Groeningen, Belgique – Pays-Bas, 2012)

  Discount (Louis-Julien Petit, France, 2014)

Retour à Cold Mountain (Cold Mountain, Anthony Minghella, E.-U. – R.-U. – Roumanie – Italie, 2003).

  L’Invent’Hair perd ses poils.

  

Concarneau (Finistère), photo de Francis Henné, 16 juillet 2010 / Paris (Seine), rue de l’Ourcq, photo de Pierre Cohen-Hadria, 22 mai 2011

Poil et plume. “Je l’ai toujours vu souriant, immensément souriant, un sourire à vrai dire quelque peu béat (à quelques circonstances près). Au coiffeur même, il tendait la joue en souriant. Il eût souri au bourreau.

Je me souviens qu’à son lit de mort, quatre ou cinq heures avant le dernier soupir, le coiffeur, tout en le rasant gaiement (une espèce de sorcier ce coiffeur, un tantinet mystique et visionnaire), récitait son oraison funèbre : “Cet homme-là, pour être si tranquille, il n’a jamais fait le mal dans sa vie !” Ah ! plaise à Dieu que je sois le fils de mon père ! (Le même coiffeur, décidément en forme, définissait la santé comme un équilibre entre l’agressivité du monde et la force d’âme; notre peau c’est notre armure).” (Joseph Deltheil, La Deltheillerie)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

 

 

 

 

 

 

13 mars 2016 – 701

LUNDI.

Lecture. Personnage d’insomnie (Tristan Tzara, 1934, rééd. in “Poésies complètes”, Flammarion, coll. Mille & une pages, 2011; 1760 p., 35 €).

Bougies. Pour le 80e anniversaire de la naissance de Georges Perec, Google fait paraître aujourd’hui sur sa page d’accueil une petite animation supprimant le “E” de la marque, en hommage à La Disparition. J’apprends à cette occasion ce qu’est un “doodle”.

JEUDI.

Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Arnaldur Indridason, La Cité des jarres, Points, 2006.

VENDREDI.

Bougies. Pour le 15e anniversaire des notules, Google n’a rien fait du tout.

Football. SA Spinalien – Belfort 0 – 1.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Les lieux où l’on sait s’amuser, Triaize (Vendée), photo de Francis Henné, 2 août 2015.

SAMEDI.

Films vus. Mémoires de nos pères (Flags of Our Fathers, Clint Eastwood, E.-U., 2006)

Boulevard du Crépuscule (Sunset Blvd., Billy Wilder, E.-U., 1950)

L’Homme des Folies Bergère (Marcel Achard & Roy Del Ruth, E.-U., 1935)

L’Enquête (Vincent Garenq, France – Luxembourg – Belgique, 2014)

Le Mort qui marche (The Walking Dead, Michael Curtiz, E.-U., 1936)

Une heure de tranquillité (Patrice Leconte, France, 2014).

L’Invent’Hair perd ses poils.

Quimper (Finistère), photo de Francis Henné, 14 juillet 2010

                           Poil et plume. “Le coiffeur du Pensionnat (quel honneur pour nous !) descend, paraît-il, de Napoléon par le Comte Léon.

A l’affût de son gibier il arpente les couloirs, tout disposé à corrompre les professeurs, pour les amener à laisser tondre leurs élèves durant les heures, creuses pour lui, qui sont celles des cours.

Je détiens un bulletin, signé de sa main, où il signale à l’administration, en relevant leurs propos avec un grand luxe de détail, les élèves qui dénigrent le Supérieur ou les Préfet, pendant qu’il leur coupe les cheveux.” (Marcel Jouhandeau, Carnet du professeur)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

 

 

 

 

 

 

6 mars 2016 – 700

LUNDI.

Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Charline Licette, Le Guide de la lecture rapide et efficace, Studyrama, 2016.

MARDI.

Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Patrick Süskind, Le Parfum, Le Livre de poche, 2006.

Lecture. Comment voulez-vous que j’oublie… : Madeleine et Léo Ferré 1950-1973 (Annie Butor, Phébus, 2013, rééd. LGF, coll. Le Livre de poche, 2014; 288 p., 6,90 €).

En janvier 1950, Léo Ferré rencontre Madeleine dans un café parisien bien connu des amateurs d’Antoine Blondin, le Bar Bac. Madeleine vient de divorcer, elle a une fille de six ans, Annie, pour qui il écrira “Jolie môme”. C’est celle-ci qui raconte : la rencontre, la passion, le mariage, le divorce, les hauts, les bas. C’est du déboulonnage de statue grandeur nature. On ne prenait pas Léo Ferré pour un saint mais le récit de sa belle-fille est une vigoureuse poignée de clous sur son cercueil. Prenons d’abord ce qui reste intact de ce traitement de choc. Deux choses : l’amour profond qui exista entre les deux êtres et la qualité artistique de l’œuvre musicale et poétique, que l’auteur ne met jamais en cause. Mais sur l’autre versant, on découvre un homme mettant constamment en opposition ses paroles et ses actes, ses idéaux et ses pratiques. Un être égocentrique et avide d’argent qui trimballe sa famille, au moment de sa gloire d’un château l’autre, de manoir délabré à masure décrépite sans se préoccuper du confort, qui néglige l’éducation de sa belle-fille, qui ne tolère l’amitié que lorsqu’elle peut lui rapporter quelque chose. Annie supporte tout parce que, finalement, le bonheur est là, le trio fonctionne, elle admire le grand homme. Les choses se gâtent lorsque Léo acquiert un domaine, dans le Lot, dont il veut faire son arche de Noé. Avec comme personnage central la fameuse Pépée, un chimpanzé dont le couple Ferré s’entiche et qui devient rapidement incontrôlable. Léo s’enfuit, abandonne Madeleine au milieu de sa ménagerie, demande le divorce. On est en 1968, pour lui, c’est juste une page à tourner avant la poursuite d’une carrière glorieuse, pour elle, c’est un naufrage. On comprend que le regard d’Annie sur son beau-père soit peu amène, on pense à la rancœur, au règlement de comptes, à une forme de vengeance. C’est peut-être vrai. Mais elle prend soin de fournir des documents, des lettres, des témoignages, qui appuient ses propos. Des extraits de chansons aussi, beaucoup, qui montrent l’aspect autobiographique d’une partie de l’œuvre du chanteur et qui, malgré tout, donnent envie de le réécouter. Après avoir renié tout ce que Madeleine lui avait apporté – elle avait contribué à l’écriture de nombreuses chansons – Léo Ferré mourra en 1993, deux mois après celle qu’il avait cessé d’appeler sa muse.

MERCREDI.

Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Bruno Gaccio, Petit manuel de survie à l’intention d’un socialiste dans un dîner avec des gens de gauche, Les liens qui libèrent, 2013.

             Lecture. Le Monde d’hier : Souvenirs d’un Européen (Die Welt von Gestern : Erinnerungen eines Europäers, Bermann-Fischer, Stockholm, 1942 pour l’édition allemande, traduit de l’allemand par Dominique Tassel, in “Romans, nouvelles et récits II”, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade n° 588, 2013; 1574 p., 65 €).

Dans cette autobiographie terminée juste avant son suicide, Stefan Zweig ajoute à son talent de conteur, consacré ici à sa propre existence, une profondeur d’analyse politique et une lucidité sur la situation européenne qui impressionnent. Au-delà de sa propre histoire, c’est l’histoire de son pays, l’Autriche, et de son continent qu’il raconte et éclaire avec sa langue irréprochable et parfois un rien ampoulée. Les notes de la Pléiade viennent à propos renseigner le lecteur sur tel ou tel homme ou événement, elles sont peu nombreuses et ne hachent pas le texte, ce qui est appréciable. On aimerait toutefois en ajouter deux à propos de ces phrases : 1. “Verhaeren croyait se souvenir d’un drame [de Romain Rolland] intitulé Les Loups, qui avait été joué par un théâtre socialiste, le “Théâtre du Peuple”. 2. “Je me souviens encore de la merveilleuse farce imaginée par Jules Romains pour railler le prince des poètes en couronnant un prince des penseurs, un brave homme quelque peu simplet qui se laissa conduire solennellement par les étudiants jusqu’à la statue de Rodin devant le Panthéon.”

  1. Il s’agit du Théâtre du Peuple de Bussang (Vosges), créé par Maurice Pottecher.
  2. Le “brave homme quelque peu simplet” n’est autre que l’immense Jean-Pierre Brisset, qui compte quelques fervents admirateurs en notulie.

VENDREDI.

Lecture. Le Port des brumes (Georges Simenon, Editions Arthème Fayard, 1932, rééd. Rencontre, 1967, in “Œuvres complètes Maigret III”; 632 p., s.p.m.).

“Ouistreham, à bord de l’Ostrogoth, octobre 1931”. A son habitude, Simenon termine son roman en indiquant le lieu et la date de sa composition. Cette fois, il n’a eu qu’à observer le paysage et ses habitants depuis son hublot pour trouver l’inspiration car l’histoire se déroule à Ouistreham, où il est amarré. Maigret arrive de Paris avec un homme originaire du coin, amnésique, qui va se faire empoisonner dès son retour. Maigret est en butte au silence et à l’hostilité de la population locale, marins, armateurs, éclusiers qui n’aiment guère voir un étranger se mêler de leurs affaires. Maigret, on le sait, est un personnage brut, carré, sans aucune fantaisie. L’écriture de Simenon lui ressemble : alors que, chez les auteurs de polar, on se tire la bourre pour trouver la métaphore la plus inattendue, la plus originale, la plus drôle – Philip Kerr est un as dans ce domaine –, lui écrit en ligne droite, sans fioritures. Ici, pour la première fois, alors qu’il en est à son douzième Maigret, il se livre à une fantaisie : “Le vieux Bernard était plus blanc que le papier qui avait enveloppé ses sandwiches”. Fermez le ban, fin de la gaudriole.

Signes extérieurs (Pierre Bergounioux, Fata Morgana, 2015; 48 p., s.p.m.).

Lu in extenso en milieu médical, dans une salle d’attente. De quoi patienter en attendant d’ouvrir les Carnets de notes.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Librairie rabelaisienne à Aubusson (Creuse), photos de l’auteur, 30 juillet 2014.

  

SAMEDI.

Films vus. Snow Therapy (Turist, Ruben Östlund, Suède – France –Norvège – Danemark, 2014)

L’Idéaliste (The Rainmaker, Francis Ford Coppola, E.-U. – Allemagne, 1997)

Cherche fiancé tous frais payés (Aline Issermann, France, 2007)

Refroidis (Kraftidioten, Hans Petter Moland, Norvège – Suède, 2014)

La Fête des pères (Joy Fleury, France, 1990)

Papa ou maman (Martin Bourboulon, France – Belgique, 2015)

Je chante (Christian Stengel, France, 1938).

 

  Lecture. Le Néo-impressionnisme de Seurat à Paul Klee (catalogue d’exposition, Réunion des Musées Nationaux, 2005; 432 p., 54 €).

  L’Invent’Hair perd ses poils.

Clohars-Carnoët (Finistère), photo de Francis Henné, 12 juillet 2010

                           Poil et plume. “Mais la vieille leva la main, et, d’un coup, défit la chevelure de Mara dont les nattes retombèrent :

– Vois-tu, la belle, tu ne sais pas te coiffer. Je vais te recoiffer pour rien. Tourne-toi.

Honteuse de son impatience, Mara se laissa faire docilement. La vieille tira une paire de ciseaux, mais, à ce moment, une main nerveuse la saisit à la gorge. La vieille poussa un cri en laissant tomber les ciseaux, qui firent un bruit métallique sur le pavé. Mara se retourna et vit d’un coup d’œil les ciseaux ouverts sur le sol et le curé serrant la tzigane à la gorge. […]

– Hé, Bandi ! laisse Omer, j’en fais mon affaire. Occupe-toi de cette vieille qui voulait voler la chevelure de Mara.” (Guillaume Apollinaire, “L’Otmika”, in L’Hérésiarque & Cie)

Bon dimanche,

Philippe DIDION