30 septembre 2018 – 808

LUNDI.

             Lecture. La Malédiction des neuf fois neuf (Nine Times Nine, Anthony Boucher, Duell, Sloane & Pierce, New York, 1940 pour l’édition originale, traduit de l’américain par Danièle Grivel, in « Mystères à huis clos », Omnibus, 2007; 1148 p., 27 €).

                           Les récits de meurtres à huis clos sont toujours décevants : les solutions imaginées par les auteurs sont tellement biscornues et alambiquées qu’elles en perdent toute vraisemblance, quels que soient les efforts prodigués par leurs auteurs. Il n’est pas inconvenant de dire que Le Mystère de la chambre jaune doit son succès et la longévité de celui-ci à d’autres raisons que celles de la résolution du crime proprement dite. Le roman d’Anthony Boucher ne déroge pas à la règle et la résolution de l’énigme proposée est aussi des plus tordues. Cependant, comme chez Gaston Leroux, il y a autre chose, d’autres qualités qui rendent le livre attachant : un humour léger, un rythme soutenu et une peinture des milieux religieux sectaires de Los Angeles qui valent finalement le détour.
MARDI.
            Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Danielle Steel, Rançon, Pocket, 2012; Raphaëlle Giordano, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, Pocket, 2017.
            Obituaire. Dans l’éditorial du dernier Bulletin de l’Association Georges Perec, je constatais benoîtement le développement régulier de la rubrique “Carnet”, consacrée en partie aux disparitions de ceux et celles qui avaient côtoyé le jeune homme, l’adulte ou l’écrivain. Les choses ne vont pas en s’arrangeant et deux noms viennent aujourd’hui s’ajouter à la liste de ceux déjà couchés dans le prochain numéro : Paul Virilio, éditeur d’Espèces d’espaces, et Marceline Loridan-Ivens, qui avait récemment exhumé un morceau de sa correspondance amoureuse avec Perec. Marceline, née Rozenberg à Épinal (Vosges) a été régulièrement mentionnée dans les notules : je m’étais fait fort de retrouver trace de sa famille dans sa ville natale mais mes recherches n’avaient guère été concluantes. Son séjour ici avait été très bref, très éloigné dans le passé, et elle ne répondait pas aux sollicitations. Aujourd’hui, grâce à l’obligeance d’une notulienne locale, je peux juste montrer l’endroit où se trouvait la boutique de confection de sa mère. La boutique s’appelait “Suzy”. Il en reste au moins une lettre.

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Épinal (Vosges), rue des Minimes, photo de l’auteur, 2 septembre 2018, remerciements à A.-M. V.
MERCREDI.
                  Éphéméride. “Friday 19 [septembre 1919] 10 1/2 p.m.
The change on London is lower, but since yesterday morning I am very unwell, and wonder whether I shall be able to leave Paris on Sunday. In fact, I don’t think I shall, because as yet I have not asked formally for a passport; so that, if I am better and can go, I shall not be able to leave before Wed. or Thursday next. I have suffered horribly yesterday afternoon and today. Pain in my head, and all the usual troubles.” (Valery Larbaud, Journal)
VENDREDI.
                  Vendredi. Vosges Matin du jour m’apprend le décès de M. Grandhomme. Une notule du temps jadis (n° 179, 10 octobre 2004), ci-dessous reproduite, lui avait rendu un hommage anthume.

VENDREDI.
                  Vie de quartier. Ici, c’est une photo de M. Grandhomme, prise le 30 septembre dernier.

 

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M. Grandhomme tient un garage en face de la pharmacie, juste à côté du coiffeur, ex-marchand de télé qui n’avait jamais vendu de télé. Voici le garage, photographié également le 30 septembre dernier. 

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Donc c’est le garage, vu de mon bureau. Le 30 septembre, M. Grandhomme a pendu son bleu au clou, raccroché ses clés à tube et a fermé les portes du garage du Char-d’Argent. Il y travaillait depuis l’âge de 14 ans, en compagnie puis à la suite de son père qui avait pris l’affaire en 1936. M. Grandhomme travaillait seul, pelant de froid l’hiver et crevant de chaud l’été sous son toit en tôle. Le garage du Char-d’Argent n’était pas une clinique pour voitures où le chef d’atelier vous reçoit en blouse blanche de médecin hospitalier. C’était une chape de ciment avec un pont et une fosse, des bidons, des flaques de graisse et des seaux de sciure. On y était bien reçu. M. Grandhomme prend sa retraite, un peu las et incapable d’investir dans l’appareillage électronique que réclame désormais sa profession. M. Grandhomme ne quitte pas le quartier. Il continuera d’habiter au-dessus du garage, c’est là qu’il est né. Il essaiera de louer les lieux, il paraît que des gens cherchent des endroits comme le sien pour l’hivernage de leurs caravanes. M. Grandhomme n’est pas amer, il est content de pouvoir souffler un peu. Derrière sa maison, il a un petit jardin qui descend jusqu’à la Moselle, j’y suis allé une fois ou deux. L’été, Madame Grandhomme y étend les cottes de son mari et y soigne ses géraniums. Il y a des sièges pour se reposer. Il y a aussi quelques GS et une 504 qui rouillent gentiment sur la pelouse, sans roues, sans phares, mais qui ont l’air d’être heureuses d’avoir quitté l’asphalte et d’être là, dans l’herbe. M. Grandhomme, quand les beaux jours reviendront, ira s’asseoir sur une chaise longue et fumera ses Gauloises, paisible, au milieu des carcasses aux orbites creuses. M. Grandhomme ne sera jamais seul.

                  Vie en Creuse. À la fin nous décidâmes de ne plus jamais y revenir parce que ces semaines avaient été parfaites et rien n’aurait pu les égaler.” J’ai toujours essayé de respecter cette phrase de Fitzgerald, écrite après un séjour à Annecy en compagnie de Zelda en juillet 1931, en évitant autant que possible de retourner sur les lieux où j’avais été heureux. Pour ce qui est de la Creuse, l’endroit de la Terre où, justement, je suis le plus heureux, je suis obligé d’y aller souvent pour avoir l’impression de n’en jamais partir. C’est pourquoi aujourd’hui, sitôt mes cours expédiés, je m’enfuis vers Guéret.
                 Le cabinet de curiosités du notulographe. Restauration souriante.
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Aubusson (Creuse), photo de l’auteur, 29 décembre 2017 / Beaune (Côte-d’Or), photo de Gérard Luraschi, 18 mars 2018
SAMEDI.
              Vie littéraire. Treizièmes rencontres de Chaminadour à Guéret, donc. Ça commence par l’annonce de la défection de Michon, qui a sacré son camp aux Cards. Ce n’est plus une surprise, il fait ça chaque année, heureusement qu’on ne vient plus seulement pour lui. Je finis ma nuit bercé par la voix de Marie-Hélène Lafon qui parle de Mathieu Riboulet, récemment décédé. De Marie-Hélène Lafon, je ne connais que le premier roman, que j’avais lu pour le Prix René-Fallet. Elle a fait son chemin depuis, son profil de prof sévère – qu’elle est peut-être dans la réalité – est bien connu et m’incite à ne dormir que d’un œil, de peur d’une verte remontrance. Chaque fois que je vois cette femme, j’ai l’impression que j’ai oublié de lui rendre ma rédaction. La table ronde qui suit tourne autour de “Corps, sexualité, travestissement”, ce qui me rend un poil circonspect au moment d’aller me soulager aux urinoirs. Pas de soupeurs, c’est déjà ça. Au bout d’une matinée passée à écouter des écrivains parler d’autres écrivains et parfois d’eux-mêmes, j’en arrive à me dire que l’écrivain est fait pour écrire, le lecteur pour lire et que le reste – et c’est là que Michon a raison – n’est que fanfreluches. L’après-midi est d’un autre calibre avec une longue intervention de Leïla Shahid, appelée à témoigner sur son amitié avec Jean Genet. Elle était avec lui à Beyrouth en 1982, est entrée avec lui dans les camps de Sabra et Chatila, juste après les massacres. On peut penser qu’elle a eu le temps de roder son récit au fil de sa longue carrière politique et médiatique, n’empêche, ça remue.
              Films vus pendant la semaine. Happy End (Michael Haneke, France – Autriche – Allemagne, 2017)
                                                                Le Pays sans étoiles (Georges Lacombe, France, 1946)
                                                                Les Ex (Maurice Barthélémy, France, 2017)
                                                                La Vie de château (Jean-Paul Rappeneau, France, 1966)
                                                                Laissez bronzer les cadavres (Hélène Cattet & Bruno Forzani, France – Belgique, 2017).
             L’Invent’Hair perd ses poils.
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Boissy-sous-Saint-Yon (Essonne), photo de Jean-Christophe Soum-Fontez, 26 mars 2011 / Crach (Morbihan), photo de l’auteur, 12 juillet 2014
             Poil et pellicule.
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Une fille et des fusils (Claude Lelouch, France, 1965)
DIMANCHE.
                   Vie en Creuse. Place Bonnyaud, Guéret. La petite troupe de Chaminadour se rassemble. Tiens, Pierre Michon est de retour. Marie-Hélène Lafon, absente, des rédactions à corriger peut-être. Avant le départ du cortège, j’échange quelques mots avec Leïla Shahid, immense honneur. Puis on démarre, direction la maison Jouhandeau, à travers les rues désertes – elles le sont toujours – au son de l’orchestre New Orleans, sous les banderoles “Honneur à Mathieu Riboulet” et “Honneur à Jean Genet”. Comme à chaque fois, un cafard noir m’envahit, parce que c’est l’heure de repartir, parce que j’ai l’impression de suivre un enterrement sans savoir si l’on porte en terre des réfugiés palestiniens de 1982, des réfugiés d’aujourd’hui, les cadavres de Genet et de Riboulet, ou celui de la littérature tout entière.
LUNDI.
            Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Alex Dahl, Le Garçon derrière la porte, City, 2018.
MERCREDI.
                  Éphéméride. “Mardi 26 septembre. – Je m’amusais hier à envoyer à M.D. sur une feuille de papier recouverte d’une autre, très légèrement collée par les bords, le dessin, au crayon, d’un trait très léger, d’une q….
Ce soir je trouve dans ma boîte deux lignes d’elle me demandant si c’est moi qui lui envoie “ceci” (qu’elle me retourne), ce qui serait déplacé dans l’inquiétude dans laquelle elle est (sa toilette dérangée l’autre matin).
“Déplacé !” Ce mot entre nous. Je lui ai fait une petite réponse… Tant pis si elle la prend mal. Elle ne peut pas se douter à quel point, d’un coup, elle me refroidit.” (Paul Léautaud, Journal particulier 1933)
VENDREDI.
                  Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). Lalie Walker, Les Survivantes, Actes Sud, 2010.
                  Lecture. Jeunesse (Youth : A Narrative, and Two Other Stories, Joseph Conrad, Blackwood, 1902 pour l’édition originale, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 318, 1985 pour la traduction française in “Œuvres 2”; 1514 p., 59 €).
                                Après avoir vu récemment Apocalypse Now, j’ai voulu savoir ce que le film devait à la nouvelle de Conrad, “Au coeur des ténèbres”, citée comme une des sources du scénario. C’est la figure de Kurtz, personnage énigmatique et hors d’atteinte imaginé par Conrad, qui a été reprise par Coppola. La nouvelle figure dans le recueil Jeunesse, au milieu de deux autres, “Jeunesse” et “Au bout du rouleau”, les trois textes illustrant trois âges de la vie. “Jeunesse” en est le meilleur élément, et j’y ai retrouvé la magie des phrases de Conrad dont j’avais lu quelques romans en anglais – j’étais alors moins paresseux – dans mes vertes années. J’ai encore en mémoire cette image du soir tombant sur le bateau de Lord Jim, en conclusion d’un chapitre, et qui me semble toujours somptueuse : “The night descended on her like a benediction”.
                  Le cabinet de curiosités du notulographe. Souplesse des horaires en milieu artistico-commercial.
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Bouguenais (Loire-Inférieure), photo de Bernard Bretonnière, 18 août 2017 / Paris (Seine), avenue Philippe-Auguste, photo de Jean-François Fournié, 17 avril 2018
SAMEDI.
              Films vus. La Pluie qui chante (Till the Clouds Roll By, Richard Whorf, É.-U., 1946)
                               Nos années folles (André Téchiné, France, 2017)
                               Streetlife (Karl Francis, R.-U., 1995)
                               C’est beau la vie quand on y pense (Gérard Jugnot, France, 2017)
                               Le Roi et moi (The King and I, Walter Lang, É.-U., 1956)
                               Le Jeune Karl Marx (Raoul Peck, France – Belgique – Allemagne, 2017)
                               Y aura-t-il de la neige à Noël ? (Sandrine Veysset, France, 1996).
              L’Invent’Hair perd ses poils.
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Villelongue-dels-Monts (Pyrénées-Orientales), photo de Marc-Gabriel Malfant, 28 mars 2011 / Cahors (Lot), photo du même, 2 mars 2013
              Poil aux arts.
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Performance perruquière au Musée d’Art Contemporain de Barcelone
Bon dimanche,
Philippe DIDION
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16 septembre 2018 – 807

N.B. Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 30 septembre 2018.

LUNDI.

Vie de famille. Alice part pour Nancy rejoindre Lucie et entamer à son tour sa vie d’étudiante. Nous sommes désormais voués à passer, Caroline et moi, nos semaines en duo, en attendant le retour hebdomadaire – du moins dans un premier temps – de nos oiseaux. L’envol hors du nid est un point de passage obligé, souvent vécu et relaté par les parents sur le mode déploratif : la chambre vide, les repas en tête-à-tête, la conversation qui s’assèche, les portes qui ne claquent plus… Tout cela est secondaire face aux vrais tourments engendrés par cette situation nouvelle : il va nous falloir un temps fou pour garnir le lave-vaisselle et remplir un sac poubelle.

MARDI.

Malfantômas.

807-min

Marc-Gabriel Malfant, Autoportrait hétérocéphale, mai 2018

 MERCREDI.

Éphéméride. “12 septembre [1912]. – Ce soir, le Dr L. est venu nous voir. Encore quelqu’un qui part pour la Palestine. Il passe son examen d’avocat un an avant la fin de son stage et part (dans quinze jours) avec douze cents couronnes. Il chercherait un poste à l’Office palestinien. Tous ces gens qui vont en Palestine (le Dr B., le Dr K.) baissent les yeux, se sentent éblouis par leurs auditeurs, promènent leurs doigts tendus sur la table, ont une voix qui chavire, sourient d’un sourire faible qu’ils font tenir debout avec un peu d’ironie. – Le Dr K. a raconté que ses élèves sont chauvins, ils n’ont que les Macchabées à la bouche et veulent suivre leurs traces.”(Franz Kafka, Journaux)

Lecture. Liberté pour les ours ! (Setting Free the Bears, John Irving, Random House, 1968, Le Seuil, 1991 pour la traduction française, traduit de l’américain par Josée Kamoun; 420 p., 130 F).

Il fut un temps où tout le monde lisait Le Monde selon Garp. Je l’ai fait aussi, et avec grand plaisir, trouvant dans ce roman un mélange plaisant de fantaisie et d’émotion. Du coup, on a traduit les romans antérieurs de John Irving, dont celui-ci, avec à la manœuvre Josée Kamoun qui vient de défrayer la chronique avec une traduction controversée du 1984 d’Orwell. Ce n’était peut-être pas une nécessité vitale : bien sûr, John Irving y dévoile son penchant pour les histoires débridées avec un récit picaresque, l’odyssée de deux amis à travers l’Autriche et les Balkans de l’après-guerre, mais c’est très long, très décousu, les traits d’humour sont rares et on s’ennuie vite.

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Affaires religieuses : coup de balai sur le christianisme et implantation du bouddhisme en Creuse.

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Combourg (Ille-et-Vilaine), photo de Bernard Bretonnière, 19 octobre 2017 / Bétête (Creuse), photo de l’auteur, 26 juillet 2017

SAMEDI.

Lecture. Revue des Deux Mondes, juillet-août 2016 (224 p., 15 €).

Films vus. L’École buissonnière (Nicolas Vanier, France, 2017)

Good Men, Good Women (Hao nan hao nu, Hou Hsiao-Hsien, Japon – Taïwan, 1995)

Message from the King (Fabrice du Welz, R.-U. – France – Belgique – É.-U., 2016)

Rififi à Tokyo (Jacques Deray, France – Italie, 1963)

Épouse-moi mon pote (Tarek Boudali, France, 2017)

Le Tigre du Bengale (Der Tiger von Eschnapur, Fritz Lang, R.F.A. – France – Italie, 1959).

L’Invent’Hair perd ses poils.

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Saleilles (Pyrénées-Orientales), photo de Marc-Gabriel Malfant, 23 mars 2011 / Villefranche-de-Lauragais (Haute-Garonne), photo du même, 16 février 2014

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 8 janvier 2017. 77 km. (32173 km).

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158 habitants

   Pas de monument visible. Il doit y avoir quelque chose à l’intérieur de l’église, si j’en crois les figures dessinées au bas d’un vitrail, mais elle est fermée.

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   Jetant par acquit de conscience un regard à travers la vitre sale de la Mairie, je vois la salle du conseil et, dans un coin, une plaque commémorative près d’un crucifix et d’un drapeau tricolore. La photographie est malaisée, mauvaise, mais au moins le bredouille est évité.

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Aux enfants de Puzieux

BONGARD Henri 1884-1914

CLAUDEL Marcel 1889-1914

ELARDIN Henri 1892-1916

THOUVENOT Albert 1894-1917

Morts pour la France

             Poil et pellicule.

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Vive la France (Michel Audiard, France, 1974)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

9 septembre 2018 – 806

LUNDI.

Vie professionnelle. Les élèves de sixième qui découvrent aujourd’hui le collège le quitteront définitivement en même temps que moi. Je me demande qui de nous sera le plus heureux.

Lecture. Le Publicateur du Collège de ‘Pataphysique. Viridis Candela, 9e série, n° 14 (15 décembre 2017, 80 p., 15 €).

“L’échec”

MARDI.

Malfantômas.

806-min

Marc-Gabriel Malfant, Autoportrait hétérocéphale, juillet 2018

            Lecture. En mémoire de Fred (My Brother’s Destroyer, Clayton Lindemuth, 2013, Seuil, coll. Cadre noir, 2017 pour la traduction française, traduit de l’américain par Patrice Carrer; 400 p., 21,50 €).

Fred, c’est le chien de Baer Crichton, un homme des bois qui gagne sa vie en distillant de l’alcool frelaté. Fred est dognappé par des amateurs de combats de chiens, puis abattu. La vengeance de Baer sera terrible… La langue de Lindemuth s’adapte au côté fruste et violent des personnages, à la dureté des paysages. Le récit au présent est censé coller à une réalité sans fioritures. On lorgne du côté de Jim Harrison et de Craig Johnson mais on se retrouve avec une sorte de Peter Cheyney ayant quitté le milieu urbain pour la nature sauvage. Le transfert ne fonctionne pas, on tourne rapidement en rond avec la répétition des mêmes procédés et on s’ennuie.

MERCREDI.

 Éphéméride. À Nora Barnacle Joyce

“5 septembre 1915                                                     44 Fontenoy Street, Dublin

Ma petite fille bien aimée. Demain soir (Mardi), si j‘ai l’argent demandé par télégramme, j’espère partir d’ici avec Éva et Georgie.

J’ai quelques nouvelles à t’annoncer, ma chérie. Mon bon ami Kettle doit se marier mercredi, et ce soir j’ai eu une conversation de quatre heures avec lui. C’est, je crois, le meilleur ami que j’aie en Irlande, et il m’a rendu de grands services ici. Lui et sa femme vont venir passer un jour ou deux à Trieste à l’occasion de leur voyage de noces et je suis sûr, ma chérie, que tu m’aideras à leur faire un bon accueil. Mets la maison en ordre, assure-toi que le piano n’est pas ouvert et veille à avoir des robes convenables. […]” (James Joyce, Choix de lettres)

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Chanteurs en reconversion.

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Le Grand-Bornand (Haute-Savoie), photo de l’auteur, 16 mai 2016 / Paris (Seine), rue Arsène-Houssaye, photo de Francis Henné, 16 novembre 2016

SAMEDI.

Vie littéraire. Je fais une rapide incursion à Nancy histoire, d’une part, de m’assurer auprès de Maylis de Kerangal qu’elle ne connaît pas le texte de Perec sur le trompe-l’œil (je le lui enverrai, c’est convenu) et, d’autre part, de me procurer le dernier numéro des Refusés qui contient une défense et illustration de l’IPAD.

Football. SA Spinalien – Reims B 1 – 1.

Films vus. Le Prix du succès (Teddy Lussi-Modeste, France, 2017)

La Femme au gardénia (The Blue Gardenia, Fritz Lang, É.-U., 1953)

Aurore (Blandine Lenoir, France, 2017)

Un homme idéal (Yann Gozlan, France, 2015)

The Circle (James Ponsoldt, Émirats arabes unis – É.-U., 2017)

Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, É.-U., 1979).

L’Invent’Hair perd ses poils.

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Théza (Pyrénées-Orientales), photo de Marc-Gabriel Malfant, 23 mars 2011 / Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), photo du même, 21 mars 2013

              Invent’Hair, étude de cas, addendum. Une négligence coupable nous a fait passer à côté d’un élément qui a tout à fait sa place dans le dossier “Créatif” étudié la semaine dernière. Un élément riche puisque, comme me le fait remarquer son inventeur, il “conjugue calembour et motivation géographique : Le Créac’h (avec ce rare trigramme breton) est un hameau constitutif de la commune de Plédran.”

Réparons donc cet oubli par l’image.

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Plédran (Côtes-du-Nord), photo de Yannick Séité, 26 juillet 2017

              IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 27 novembre 2016. 157 km. (32096 km).

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183 habitants

   Le monument se trouve à l’entrée du cimetière, sur une esplanade gazonnée semée de gros plots de ciment. De chaque côté, des banquettes de pensées et de bruyère, à l’avant la composition du 11 novembre ornée d’un ruban tricolore. La flèche porte en bas-relief un fusil et un fanion entrecroisés au-dessus d’un casque, une couronne, des feuillages et une Croix de Guerre. La plaque de 14-18 est signée “Macaire Favières”.

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1914-1918

Hommage

A nos héros

Morts pour la France

Gustave SIMONIN      Marcel FERRY

Émile CANTON      Henri ZILOCCHI

Charles JACQUOT      André RANSELANT

Adrien BICOTTE      Lucien MALAGOLI

Maxime GEROME      Marcel GEROME

Aimé BIGEON      Robert ROSE

Henri BOSSI      Paul ZILOCCHI

René BARBILLON

Émile PICARD 1922

Guerre 1939-1945

Marcel AUBERT 1945

Léon AUBERT 1945

A la mémoire

de Jean Nicolas BERNARD

Tombé glorieusement

Aux combats

de Sidi Brahim

le 23 09 1845

              Poil et plume. “Lors d’une de ses rares visites à Herndon pour se faire couper les cheveux, Phil était confortablement incliné en arrière dans le fauteuil de Whitey Potter parce qu’il avait décidé de ne pas lésiner et de s’accorder un rasage maison – la raison principale en étant que, lorsqu’il rasait, Whitey parlait moins. Whitey était en effet un de ces coiffeurs qui croient qu’on le paie pour bavasser. Bon, Phil était donc allongé, avec ses longues jambes et ses chaussures de ville noires de mauvaise qualité bien en évidence. C’était un samedi, les deux autres coiffeurs donnaient du ciseau dans les crinières hirsutes de deux citadins, et le salon résonnait de bavardages animés, quelques personnes lisaient Elks Magazine ou d’autres revues que Whitey mettait là pour l’agrément et l’édification de sa clientèle, tout cela en humant l’odeur de la bonne vieille lotion capillaire Lucky Tiger, et ainsi de suite.” (Thomas Savage, Le Pouvoir du chien)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

 

 

 

 

2 septembre 2018 – 805

DIMANCHE.

Lecture. Fatale (Jean-Patrick Manchette, Gallimard, 1977, rééd. in Jean-Patrick Manchette « Romans noirs », Gallimard, coll. Quarto, 2005; 1344 p., 29,50 €).

On comprend, à la lecture de ce roman, les réticences de Robert Soulat à le faire paraître dans la Série Noire : trop mince, trop simple, trop radical, trop noir, peut-être, tout simplement. Il est vrai que cette histoire de tueuse névrosée ne fait pas dans la subtilité : la jeune femme débarque dans une ville de province et zigouille tous les notables, impliqués dans diverses magouilles, avant de se tuer. Soit. Mais il reste l’écriture de Manchette – qui explique d’ailleurs que le livre ait été tout de même accueilli, hors collection, par Gallimard : un mélange de nonchalance et de rigueur, un culot monstre qui lui fait inclure, sans guillemets, un paragraphe de Hegel dans la bouche d’un personnage, un mélange des registres, un mouvement de balancier qui fait alterner les images les plus plates et les comparaisons les plus inattendues, une patte dont on peine à trouver l’équivalent à l’époque (seul ADG, à l’autre bout du spectre idéologique, peut s’en approcher) ou aujourd’hui (Houellebecq ?).

LUNDI.

Lecture. Revue des Deux Mondes, novembre 2016 (184 p., 15 €).

“Peut-on penser librement en France ?”

Lecture. Schnock n° 21 (La Tengo, décembre 2016; 176 p., 14,50 €).

Michel Audiard.

MARDI.

Malfantômas.

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Marc-Gabriel Malfant, Autoportrait hétérocéphale, 31 mai 2018

Lecture. Un monde à portée de main (Maylis de Kerangal, Verticales, 2018; 285 p., 20 €).

Maylis de Kerangal est une femme de classe, belle allure, qui m’impressionne lorsque je la vois à l’automne aux Rencontres de Chaminadour où elle forme un duo contrasté avec la silhouette toute balzacienne de Mathias Énard. Pour autant, je ne l’avais jamais lue avant d’entreprendre ce roman, première et peut-être seule concession faite à la rentrée des classes littéraire – il y a bien le petit Mathieu, mon compatriote, qui semble intéressant mais pas question de filer un fifrelin à Actes Sud. Contentons-nous donc de Maylis. Le sujet est fouillé (l’histoire d’une jeune femme qui étudie puis pratique le trompe-l’œil), documenté à l’extrême, le style ample, la phrase puissante. Influence de Chaminadour ? Je ne peux m’empêcher d’y voir une certaine proximité avec l’écriture de Michon, ce qui n’a rien de honteux, et pas seulement dans les phrases en cascade. Michon et Kerangal fonctionnent à rebours du roman ordinaire dans lequel le personnage semble conscient du regard que posent sur lui l’auteur et le lecteur. Chez eux, le personnage vit sa vie sans s’en préoccuper. L’auteur n’en donne qu’un aperçu furtif, le surprend dans telle ou telle étape de son parcours, est obligé d’imaginer ce qu’il ne voit pas, ce qu’il ne sait pas de lui. C’est le fameux “J’aimerais croire que…” de Michon dont on s’approche ici à plusieurs reprises. Le fait de situer le dernier épisode du roman à Lascaux, où l’héroïne est embauchée à la copie des fresques, rapproche aussi de La Grande Beune, le roman préhistorique de Michon, à la lecture duquel il peut servir de très belle introduction.

MERCREDI.

Lecture. L’Œil ébloui (Georges Perec & Cuchi White, Chêne/Hachette, 1981; n.p., 125 F).

J’ai voulu vérifier si Maylis de Kerangal n’avait pas, dans les passages qu’elle consacre à la technique du trompe-l’œil, emprunté une phrase ou plus au texte que Perec écrivit pour présenter les photos de Cuchi White sur ce sujet. Apparemment non. Je me promets toutefois de lui demander à l’occasion si elle connaît ce livre.

Éphéméride. “29 août 1943, Le Savoureux

Chateaubriand pas attaché à ses livres, et peu à la religion.

Grasset dérangeant tout le monde deux fois par nuit – méchant avec sa secrétaire à qui il essaie de faire du tort. Quand les Allemands à Paris, a prétendu n’avoir vu que 2 fois [Otto] Strasser et ignorer ce qu’il était devenu.

Le chanoine Mugnier se fait lire Les Martyrs, mais trouve détestable le merveilleux chrétien. Ses mots : [“]Croyez-vous à l’enfer ? – Oui, mais pour moi seulement.[“] A écrit Journal sauvegardé par Le Savoureux.” (Jean Grenier, Sous l’Occupation)

VENDREDI.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Pour rester propre.

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Paris (Seine), rue Custine, photo d’Alice Cohen-Hadria, 19 novembre 2017 / Nice (Alpes-Maritimes), photo de Gérard Noël, 16 décembre 2017

SAMEDI.

  Films vus. Visages villages (JR & Agnès Varda, France, 2017)

Mensonge (François Margolin, France, 1993)

Problemos (Éric Judor, France, 2017)

Le Syndrome de Stendhal (La sindrome di Stendhal, Dario Argento, Italie, 1996)

Grand froid (Gérard Pautonnier, France – Belgique – Pologne, 2017)

Le Testament du docteur Mabuse (Das Testament des Dr. Mabuse, Fritz Lang, Allemagne, 1933).

  L’Invent’Hair perd ses poils.

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Montescot (Pyrénées-Orientales), photo de Marc-Gabriel Malfant, 23 mars 2011 / Uxegney (Vosges), photo de l’auteur, 18 octobre 2015

Invent’Hair, étude de cas. Dimanche, Bernard Bretonnière, fidèle contributeur du chantier (41 photos au dernier bilan), m’envoyait la photo d’un salon Créa’tif sis à Aunac-sur-Charente (Charente), envoi assorti d’une demande : combien l’Invent’Hair comptait-il de salons ainsi nommés ? La question est plus difficile qu’on peut le croire. La nomenclature établie le 25 avril 2010 (notules n° 443) répertoriait trois axes majeurs dans les intitulés des salons : l’axe Hair, l’axe Coif et l’axe à Tif, trois axes qui regroupent, à ce jour, 63,8 % du corpus. Dans l’axe à Tif, la branche Créatif contient de nombreuses ramifications :

– Créatif : 10 éléments

– Créatifs : 1 élément

– élément antéposé + Créatif (ex. Esprit Créatif) : 7

– Créatif + élément postposé (ex. Créatif Coiffure) : 4

Passons maintenant au cas complexe de la césure, marquée par le trait d’union ou l’apostrophe, en laissant de côté le problème de l’utilisation des majuscules ou minuscules qui nous entraînerait plus loin encore :

– Créa-tif : 3 éléments

– Créa-tifs : 3

– élément antéposé + Créa-tif : 1

– élément agglutiné + Créa-tif : 1 (Récréa-tif)

– élément antéposé + Créa-tifs : 2

-Créa’tif : 20 éléments

– Créa’tifs : 11 éléments

– élément antéposé + Créa’tif : 7

– élément agglutiné + Créa’tif : 2

– Créa’tif + élément postposé : 2

– élément antéposé + Créa’tifs : 3

Cas des guillemets :

– “Créa-tif” : 1 élément

– Créat”tifs” : 1

On a remarqué, dans ce dernier, cas, le doublement du t. Le doublement du f est plus fréquent :

– Créa tiff : 2 éléments

– Créa’tiff : 3

– Créa’tiffs : 1

– Récréa tiff : 1

Dans les enseignes utilisant des majuscules, nous avons considéré le E de CREATIF comme étant accentué. Une seule enseigne possède un e minuscule non accentué, Creatif à Riga (Lettonie). Signalons aussi, dans le domaine étranger, la présence d’un salon Creative Cutting à Cassino (Italie). On ne trouve pas, à ce jour, de Créatyf, tyff ou typhe, ni de Craie à tifs – qui serait pourtant bienvenu. Notons, pour conclure, qu’une étude aussi précise et aussi captivante, consacrée à l’intitulé “L’Hair du temps”, a paru dans le n° 19 de la revue Les Refusés (Nancy, 2017).

IPAD (Itinéraire Patriotique Alphabétique Départemental). 20 novembre 2016. 125 km. (31939 km).

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96 habitants

   Le monument, signé Roche-Petiot à Senones, est récent. C’est une construction de granit poli, plantée au sommet du village, derrière de gros conifères taillés en boule. Une flèche ornée d’une Croix de Lorraine est flanquée de deux dalles verticales supportant deux sphères. De la bruyère et des chrysanthèmes décorent l’ensemble, avec les compositions datant du 11 novembre (Fleurs de Salm, à Senones). Un Christ portant sa croix surmonte l’inscription.

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Aux enfants du Puid

Morts pour la France

   Dalle de gauche :

Guerre 1914-1918

AUCLAIR Adolphe

CAUMONT Maurice

CHARPENTIER René

MARCHAL Édouard

MARCHAL Léon

Victimes civiles

CAUMONT Julien

EYMANN Fortuné

LAUNAY Joseph

MARCHAL François

Mort aux Armées

MAGISTRIS Henri

   Dalle de droite :

Guerre 1939-1945

A nos martyrs déportés

19 noms sur deux colonnes

   Une plaque : “Sous ce monument ont été déposées des cendres de Dachau”.

  Poil et deuil.

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Le Monde, 16 décembre 2016

Bon dimanche,

Philippe DIDION