18 décembre 2016 – 732

LUNDI.

Épinal – Châtel-Nomexy (et retour). David Foenkinos, Le Mystère Henri Pick, Gallimard, 2016.

           Lecture. Invitation au supplice (Priglachénié na kazn, Vladimir Nabokov, Dom Knigi, 1934 pour l’édition originale, Gallimard, 1960 pour la traduction française, traduit du russe par Jarl Priel in “Œuvres romanesques complètes » I, Gallimard 1999, Bibliothèque de la Pléiade n° 461; 1732 p., 77 €). 

Nabokov a toujours été un romancier ambitieux et profond, constamment soucieux de cacher dans ses livres des réseaux de significations, de citations, d’interprétations qui ont fait le délice de ses exégètes. Jusqu’à ce huitième roman, il avait toutefois pris soin de recouvrir ces réseaux d’un vernis narratif abordable qui permettait au lecteur ordinaire, non spécialiste, de goûter ses histoires pour ce qu’elles étaient : on peut les lire sans y saisir les allusions à Dostoïevski ou à Gogol et c’est tant mieux. Mais ce n’est plus le cas ici, car Invitation au supplice se situe uniquement sur le plan symbolique et se révèle inaccessible au lecteur non initié. Quoique Nabokov ait toujours prétendu n’avoir jamais lu Kafka, on trouve dans son roman une forteresse qui rappelle Le Château, des personnages (accusé, avocat, gardiens) qui semblent sortis du Procès, des ressemblances, voulues ou non, avec Le Terrier ou La Colonie pénitentiaire. Le personnage principal, Cincinnatus C., attend dans une prison son exécution après avoir été accusé pour “turpitude gnoséologique”, ce qui donne une idée de la clarté de la chose. Dans cette édition, la Pléiade est là pour ça, Bernard Kreise donne plusieurs axes de lecture possibles, de la lecture politique à la lecture gnostique, en précisant que ce livre est “certainement l’un de ceux qui a suscité le plus grand nombre d’ouvrages, d’essais ou d’articles critiques” dans l’œuvre du romancier. C’est vrai qu’il donne de quoi s’occuper l’esprit un moment, ce qui n’empêche pas qu’on peut lui préférer, chez Nabokov, des textes plus abordables.

MERCREDI.

                  Éphéméride. À Victor Hugo

“[Paris], 7 décembre 1859

Monsieur,

voici des vers faits pour vous et en pensant à vous. Il ne faut pas les juger avec vos yeux sévères, mais avec vos yeux paternels. Les imperfections seront retouchées plus tard. Ce qui était important pour moi, c’était de dire vite tout ce qu’un accident, une image, peut contenir de suggestions, et comment la vue d’un animal souffrant pousse l’esprit vers tous les êtres que nous aimons, qui sont absents et qui souffrent, vers tous ceux qui sont privés de quelque chose d’irretrouvable.

Veuillez agréer mon petit symbole comme un très faible témoignage de la sympathie et de l’admiration que m’inspire votre génie.

Charles Baudelaire.” (Correspondance

VENDREDI.

                  Lecture. Le Crime de Julian Wells (The Crime of Julian Wells, Thomas H. Cook, The Mysterious Press, 2012 pour l’édition originale, Le Seuil, 2015 pour la traduction française, rééd. Points Roman Noir P 4392, 2016, traduit de l’américain par Philippe Loubat-Delranc; 336 p., 7,40 €).

                                Philip Anders, critique littéraire, essaie de comprendre pourquoi son ami, l’écrivain Julian Wells, a mis fin à ses jours. Il relit ses livres, met ses pas dans les siens, rencontre ceux qui l’ont connu, fouille sa mémoire. Thomas H. Cook a déjà expérimenté, et à plusieurs reprises, cet exercice de reconstitution, de reconstruction d’une vie à partir des traces laissées ici ou là : Dernière conversation avec Lola Faye, L’étrange destin de Katherine Carr par exemple. Il l’a tellement fait, d’ailleurs, qu’il en arrive à ronronner et à répéter ses procédés. Le faux rythme du dévoilement progressif finit par endormir, et le volet espionnage ajouté à ce dernier titre ne fait qu’obscurcir les choses. Les citations et allusions littéraires qui parsèment le texte – n’oublions pas que le narrateur est critique – constituent un catalogue lassant, parfois involontairement amusant quand celui-ci évoque “un pauvre Swann mélancolique mordant dans sa madeleine”, témoignage d’une lecture pour le moins hâtive de Proust.

Le cabinet de curiosités du notulographe. Enseigne parti-culière à Saint-Amour (Jura), photo de Vincent Garcia, 18 octobre 2015.

732

SAMEDI.  

Vie parisienne. Je me sens un peu démuni quand le TGV me dépose sur le trottoir parisien sur les coups de midi. Depuis des lustres, mes activités capitales sont réglées comme papier à musique : je cours m’enfermer à la Bilipo et travaille à mon Atlas de la Série Noire. Je suis loin d’avoir atteint le terme de ce chantier mais il se poursuit en chambre et je n’ai plus besoin d’aller en bibliothèque pour le nourrir. Le conseil d’administration de l’Association Georges Perec, raison de mon voyage, est prévu à 18 heures, j’ai du temps devant moi. J’aurais dû me préparer un petit programme culturel mais Pariscope a cessé de paraître et L’Officiel des spectacles n’atteint plus nos contrées, il aurait fallu se colleter à Internet, ce qui n’est pas mon sport favori. Heureusement, je sais de source bien informée qu’une notulienne  expose un travail réalisé à partir des “243 cartes postales en couleurs véritables” de Perec du côté de l’hôpital Broussais et c’est dans cette direction que je métrotte illico. Une fois l’exposition visitée, je me fie à mes connaissances et profite de ce que je suis dans le XIVe pour partir en pèlerinage : pèlerinage musical impasse Florimont, pèlerinage familial rue Maurice-Bouchor, pèlerinage littéraire rue Gazan. Il est temps ensuite de rejoindre les perecquiens dans un appartement proche de la Nation où l’on discute des choses, pas simples, induites par les disparitions récentes de deux membres de la famille de l’écrivain.

              Films vus. La Fin du jour (Julien Duvivier, France, 1939)

Vingt et une nuits avec Pattie (Arnaud et Jean-Marie Larrieu, France, 2015)

                               Grand Hôtel (Grand Hotel, Edmund Goulding, E.-U., 1932)

                               Marguerite et Julien (Valérie Donzelli, France, 2015)

                               Au p’tit zouave (Gilles Grangier, France, 1950)

                               Brèves de comptoir (Jean-Michel Ribes, France, 2014).

          L’Invent’Hair perd ses poils.  

732-2  732-3

Narbonne (Aude), photo d’Hervé Bertin, 25 août 2010 / Soual (Tarn), photo de Marc-Gabriel Malfant, 16 février 2014

              Poil et plume. D’abord, une invraisemblable tignasse de mérinos noir, emmêlée, broussailleuse, exorbitante, à la fois hispide et calamistrée, semblable à quelque nid d’hirondelle mal famé que n’habiterait plus aucun migrateur des cieux, mais où des races moins fières trouveraient encore la ressource de s’abriter et de pulluler.

   Chevelure inquiétante et sacrée où les doigts des vierges conquises ne s’aventurent assurément qu’après d’immortels soupirs.

   Justement infatué de cette luxuriance capillaire et, peut-être, pédiculaire, qui lui donne l’aspect d’un pifferaro ou d’un zingaro chaudronnier, il poussa un jour ce cri fabuleux, inouï, à défoncer le firmament :

   “On a parlé de me couper les cheveux ! Soleil de Dieu ! Éclairerais-tu cela ?”

   Il s’agissait, vous le devinez, d’un propos de conseil de révision. Il est probable que la barbe eût partagé ce navrant destin. Expédions-la, s’il est possible, en deux mots, afin de sortir de tout ce poil d’un assyrianisme contestable.

   C’est la barbe en mitre, non tressée, hélas ! d’un astrologue incertain de ses horoscopes ou d’un rudimentaire sapeur assuré de sa séduction. Moins réfractaire, sans doute, que les cheveux, aux brosses et aux démêloirs, onctueuse et parfumée d’huile de cèdre; on peut la croire un manifeste péril de tous les instants pour les cœurs élus que le menaçant cimier n’a pas mis en fuite.” (Léon Bloy, “Éloi ou le Fils des anges” in Belluaires et porchers)

LUNDI.

Lecture. Biographie (Saint-John Perse, in “Œuvres complètes”, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 240, 1972; 1428 p., 56 €).

     J’ai un temps hésité mais il faut bien faire entrer cette biographie dans la catégorie des livres lus puisqu’elle est de Saint-John Perse lui-même. On sait que le poète diplomate a rédigé son volume Pléiade de bout en bout, du résumé de sa vie à la bibliographie en passant par les notes, les notices, les poèmes bien sûr, et les lettres (dont quelques-unes écrites ou réécrites pour l’occasion). Pareil cas est me semble-t-il unique dans la courte liste des auteurs entrés dans la collection de leur vivant : même Jean d’Ormesson, qui était bien capable du même monopole, s’est vu adjoindre un porte-coton. C’est une biographie inhabituelle dans la mesure où elle mêle aux faits habituels qui jalonnent la vie d’un auteur des considérations géologiques ou ornithologiques, des descriptions de paysages, des récits de voyages. Il faudra maintenant la vérifier en mettant les faits racontés face à la réalité : les biographies de Renaud Meltz et d’Henriette Levillain sont là pour ça, ainsi que l’ouvrage de Renée Ventresque intitulé La Pléiade de Saint-John Perse : La Poésie contre l’Histoire. Tout un programme.

MARDI.

Lecture. L’Honneur de Pédonzigue (Roger Rabiniaux, Corréa et Cie, 1951, rééd. Librairie Générale Française, coll. Le Livre de poche n° 3266, 1972; 160 p., s.p.m.).

                         Ça commence comme ça :

   “Quand on entre juste à gauche, on trouve le Malapieds. C’est un endroit de débauche où chacun se rend à pied, guilleret à son approche. S’y rencontrent des pompiers, des bourgeois et des troupiers, des rêveurs de la main gauche, des vieillards plus très entiers, des gavés, des renflepoches, des rescapés des temps boches, des capitans sacrédié, des amoureux double-croche et de tout maigres rentiers.

   Y rutilent des donzelles aux petits seins croquignols, aux robes de palaselle, aux pantalons de linol. Z’ont la cuisse très limpide, accueillante à l’amateur. Z’ont la fessouille intrépide et le fessier barateur.”

Des lecteurs plus connaisseurs ou plus fins auront déjà saisi mais il m’aura fallu une ou deux pages de plus pour comprendre que le livre de Rabiniaux était écrit en vers, ici des heptasyllabes, ailleurs, plus rarement, des vers de huit, dix ou douze syllabes, mis bout à bout pour constituer de petits paragraphes à la Paul Fort. C’est en soi une performance, mais l’auteur y ajoute une inventivité prodigieuse (néologismes, variantes orthographiques, usage de l’argot et de la langue populaire) qui n’ont pas manqué de susciter l’intérêt de Raymond Queneau, préfacier de l’ouvrage. C’est une succession de tableaux d’une bourgade imaginaire et provinciale, avec ses notables, ses petites gens, et les lieux qui les abritent : le musée, la bibliothèque, le bistrot, le théâtre, l’école, les rues… C’est magnifique de drôlerie, plein d’une verve qui n’est pas sans rappeler les monologues fumistes du Théâtre du Hareng saur. C’est aussi une satire féroce des mœurs de province, que Rabiniaux, sous-préfet dans le civil, devait connaître par cœur. Satiriste, mais aussi vrai poète, le Rabiniaux, féroce et lucide avec ça : “Il n’y a plus de jeunesse ?… Veux-tu dire : en ton calcif, prof grincheux, tranche de fesse ?… Il n’y a plus de jeunesse pour ce vieux mouton poussif… Attends-tu qu’elle renaisse au bout de ton pif plaintif, triste couillard, pauvre knif ?… Il n’y a plus de jeunesse, ô rognure de rosbif ?… Va-t’en voir entre mes fesses !…”

MERCREDI.

                  Éphéméride. À C.J. Bjurström, Paris (lettre écrite en français)

“le 14 décembre 1953

6 rue des Favorites

Paris 15°

Cher Monsieur,

Merci de votre lettre du 12 décembre. Je suis heureux que votre article doive paraître si prochainement. D’accord pour un des trois textes des Lettres Nouvelles, à votre choix, je n’ai pas de préférence. Je vous signale à tout hasard que le treizième et dernier de ces petits textes, fait voici un an à peu près, vient de paraître dans le Disque Vert.

A votre disposition si vous avez besoin d’autres textes courts pour joindre à L’Expulsé.

Merci encore de l’intérêt que vous portez à mon travail et du mal que vous vous donnez pour le faire connaître en Suède.

Bien cordialement à vous,

s/

Samuel Beckett (Les années Godot, Lettres II, 1941-1956)

JEUDI.

          Vie onirique. Je suis face à des élèves et j’énonce : “Jean-Luc Godard est le plus grand cinéaste du…”. Une quinte de toux interminable m’empêche de poursuivre. Je me réveille, la quinte s’éternise. Caroline réveillée, comme la moitié de l’immeuble je suppose, me suggère de boire un peu d’eau. Je songe in petto que je préférerais boire une lampée d’ouzo à Lampedusa – mes nuits sont peuplées de jeux de mots vaseux. Il va être cinq heures. La radio parle de Lascaux. J’imagine un titre de journal : “On a trouvé la crotte de la squaw dans la grotte de Lascaux” et je me rendors. C’est peut-être mieux ainsi.

VENDREDI.

          Le cabinet de curiosités du notulographe. Œnologie particulière.

732-5  732-4

cave de Christophe Hubert, 2 août 2016 / cave de Marc-Gabriel Malfant, octobre 2016

SAMEDI.

              Films vus. Black Book (Zwartboek, Paul Verhoeven, Pays-Bas – Allemagne – R.-U. – Belgique, 2006)

                               L’Espion qui venait du froid (The Spy Who Came in from the Cold, Martin Ritt, R.-U., 1965)

                               L’Hermine (Christian Vincent, France, 2015)

                               La Maison aux esprits (The House of the Spirits, Bille August, Portugal – Allemagne – Danemark – E.-U. – France, 1993)

                               Les Innocentes (Anne Fontaine, France – Pologne, 2016).

              L’Invent’Hair perd ses poils.  

732-6  732-8

Narbonne (Aude), photo d’Hervé Bertin, 25 août 2010 / Millau (Aveyron), photo de Marc-Gabriel Malfant, 15 février 2014

              Poil et pellicule.

732-7

Torrente, le bras gauche de la loi (Torrente, el brazo tonto de la ley, Santiago Segura, Espagne, 1998)

Bon dimanche,

Philippe DIDION

                                                         
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